Policiers et itinérants : des relations tendues

Les menaces proférées par un policier à un itinérant il y a plus d’une semaine ont été captées par un passant.
Photo: Capture d’écran Les menaces proférées par un policier à un itinérant il y a plus d’une semaine ont été captées par un passant.

La récente vidéo d’un policier menaçant d’attacher à un poteau un itinérant en short par -20 °Celsius a mis en lumière les rapports difficiles entre les policiers du SPVM et la population itinérante. Le cas ne serait en effet pas si isolé, comme en témoigne un coup de sonde auprès des intervenants sur le terrain.
 

 

On s’est beaucoup scandalisé cette semaine des menaces graves faites par un policier à un itinérant qui était dehors en bermuda par un temps polaire.

 

On s’est moins ému pourtant du fait au moins aussi grave que cet itinérant, toujours en bermuda, avait au préalable été chassé de l’édicule du métro Jean-Talon par -20 °Celsius, vraisemblablement par un autre policier.

 

En fait, les relations entre les policiers et les itinérants à Montréal demeurent tendues, malgré les efforts annoncés au cours des dernières années. Si le nombre de contraventions remises à des itinérants est légèrement en baisse, les cas d’abus, d’intimidation, ou de « déplacement » des itinérants seraient en hausse, selon Céline Bellot, professeure agrégée au Département de service social de l’Université de Montréal. Céline Bellot a mis sur pied il y a six mois un observatoire sur les profilages social, racial et politique.

 

Selon un sondage effectué par le Réseau d’aide pour les personnes seules et itinérantes de Montréal (RAPSIM), 80 % des intervenants auprès de ces personnes qualifient les relations entre la police et les itinérants de « mauvaises ou faibles ».

 

« Les contraventions ont diminué, mais il y a davantage d’arrestations, d’abus qui restent sans traces », souligne le RAPSIM dans son rapport.

 

« Les exemples les plus fréquents d’abus rapportés consistent d’abord en une force excessive lors des arrestations, bien qu’on n’en précise pas toujours la teneur ni le type, suivi de la fouille jugée brutale. Pour le reste, on identifie à trois différentes reprises les menottes trop serrées ainsi que l’entrée brusque de la personne arrêtée dans l’autopatrouille », lit-on encore.

 

Quelque 96 % des intervenants consultés par le RAPSIM rapportent avoir entendu de la violence verbale de la part de policiers.

 

On observe « une combinaison d’insultes et de menaces directes. À trois reprises, on insiste sur le caractère haineux de certaines affirmations (« crottés, BS, déchet ») », écrit le RAPSIM.

 

Céline Bellot relève quant à elle des cas d’itinérants qui sont par exemple emmenés à l’autre bout de l’île à bord d’une voiture de police et laissés là sans moyens de revenir.

 

Le 10 décembre dernier, le commissaire à la déontologie policière a blâmé l’agent Francis Krukowski-Desjardins, du SPVM, pour avoir menotté et conduit un itinérant qui mendiait dans la rue à plus d’un kilomètre de son point de départ. L’agent a écopé d’une suspension d’une journée sans traitement pour avoir « détenu illégalement » l’itinérant.

 

Libérer l’espace public

 

En fait, les policiers abordent encore les itinérants avec la principale intention de libérer l’espace public, comme le mentionnait déjà la Commission des droits de la personne et de la jeunesse du Québec (CDPJQ) en 2009. On signale aussi un fossé entre le discours de tolérance et de respect tenu par la haute direction du SPVM et l’action des policiers sur le terrain.

 

Dans le métro, la situation est encore plus criante. Le métro est abordé davantage comme un espace privé que comme un espace public, constate Bernard Saint-Jacques, du RAPSIM. En effet, 4000 des quelque 6000 contraventions qui sont remises à des itinérants chaque année le sont dans le métro.

 

Or, ces contraventions sont principalement données entre les mois d’octobre et de mars, selon les données de Céline Bellot, soit durant les mois froids de l’hiver.

 

« C’est sûr que le métro ne peut pas devenir un refuge », dit-elle, mais ces personnes devraient être réorientées convenablement.

 

« Si une personne âgée souffrant d’alzheimer s’était retrouvée en bermuda dehors par -20, c’est sûr qu’elle n’aurait pas eu le même traitement. On aurait appelé une ambulance », dit-elle.

 

« Les policiers ne s’adressent pas aux itinérants de la même manière qu’à des gens normaux », constate aussi Stéphane Berthomet, ancien policier français qui a récemment signé le livre Enquête sur la police, chez VLB éditeur, dans lequel il met en lumière certains excès du SPVM en matière de brutalité policière. « Et ils ont l’impression de faire un travail qui n’est pas le leur. »


Des efforts insuffisants

 

Les efforts qui ont été consentis pour alléger les tensions entre les policiers et les itinérants sont insuffisants.

 

L’Équipe mobile de référence et d’intervention en itinérance (EMRI) du SPVM, par exemple, qui allie des professionnels des services sociaux aux policiers en patrouille, ne compte que six membres pour l’ensemble de l’île. Stéphane Berthomet relève d’ailleurs que le vidéaste qui a filmé les menaces policières au métro Jean-Talon a téléphoné sur les entrefaites à deux reprises à l’EMRI, pour tomber sur un répondeur…

 

Récemment, la Société de transport de Montréal annonçait que trois travailleurs de rue allaient oeuvré auprès des personnes itinérantes dans cinq stations de métro du centre-ville, ce qui ne couvre pas, par exemple, la station de métro Jean-Talon. C’est trop peu pour avoir un impact sur l’ensemble du territoire.

 

Ces interventions sont « une goutte d’eau dans l’océan », constate Céline Bellot. On estime en effet que quelque 30 000 itinérants sillonnent les rues de Montréal, dont 10 % de façon permanente.

 

Selon le sociologue Paul Eid, qui avait signé le rapport de la CDPJQ en 2009, les itinérants sont encore très souvent sanctionnés pour des délits mineurs, comme faire du bruit, répandre un liquide sur le sol (souvent de l’urine) ou utiliser le mobilier à une autre fin que celle à laquelle il est destiné, dit-il.

 

Or, les itinérants ont souvent ces pratiques parce qu’ils n’ont pas d’autre option, note Paul Eid. Ils n’ont pas accès à des toilettes et ils dorment dans la rue.

 

Céline Bellot se souvient du cas d’un homme de 54 ans qui a eu 133 constats d’infraction en 24 mois pour s’être couché sur un banc dans le métro.

 

On attend toujours, fin janvier, la nouvelle politique du gouvernement du Québec en matière d’itinérance.

 

Les membres du RAPSIM espèrent qu’on tentera d’y respecter les droits des itinérants en matière de logement, d’éducation, de soins de santé. Sans parler du droit de cité et du droit au respect comme personne humaine, tout simplement.

7 commentaires
  • Marcel Bernier - Inscrit 11 janvier 2014 04 h 57

    Y a-t-il un pilote dans l'avion?

    Tous ces constats, on continue à les faire épisodiquement. Et c'est toujours la même rengaine. Ah! Que nous traitons mal ces citoyens et ces citoyennes! On passe à autre chose. Puis, encore une fois, une bavure! Et on remet le couvert.
    Pour paraphraser Péloquin, vous êtes pas tannés-es de vous faire raconter des histoires...

  • André Michaud - Inscrit 11 janvier 2014 10 h 36

    Abandonnés à la rue

    Tous ces malades mentaux et toxicomanes sont abandonnés à la rue et ce sont les policiers qui doivent les encadrer pour ne pas qu'ils harcèlent les citoyens comme le type de la vidéo. Quel travail ingrat.

    Ce n'est pas normal. Ce devraient être les psy et les travailleurs sociaux qui devraient s'occuper de leur donner des soins et une bonne médication dans un endroit bien adapté pour eux, bons repas, activités...car c'est évident qu'ils sont profondément malheureux à la rue.

    De malades abandonnés à la rue supposément par "humanisme", quelle hypocrisie. On les a mis à la rue pour sauver du fric et voila les résultats aujourd'hui, des milliers de malades mentaux et toxicomanes abandonnés dans les rues..

    On oblige les policiers à faire un travail qui n'est pas le leur, et après on les blâme?

    Qui a décidé d'abandonner les malades à la rue ? Pas les policiers!

    • Jean-Sébastien Rozzi - Inscrit 11 janvier 2014 20 h 14

      Je partage votre avis sur le fait que l'on ne peut blâmer les policiers d'avoir mis ces gens à la rue. Les policiers ne devraient effectivement pas s'occuper des itinérants, puisqu'ils semblent justement très incompétents en la matière. La majorité d'entre eux auraient probablement besoin de thérapies psychologiques et de formation sur le civisme visant à endiguer les abus d'autorité.

      Les policiers ne sont certes pas la cause de l'itinérance. Cela ne doit pas nous empêcher d'exercer notre jugement critique face aux abus policiers répétés envers les itinérants.

    • Michel Vallée - Inscrit 11 janvier 2014 23 h 53

      @André Michaud

      Et que faites-vous de ceux qui sont à la rue simplement en raison de contraintes économiques ?

      Devrait-on leur accoler à eux aussi l’étiquette de malades mentaux, sous le motif d’une inadaptation sociale ?

    • André Michaud - Inscrit 12 janvier 2014 10 h 04

      @ Michel Vallée

      Les pauvres sans problèmes mentaux ou de toxicomanie ne vivent pas à la rue. Ils ont droit à l'aide sociale et ont un loyer. C'est parfois "serré" au niveau de la nourriture, mais ils ont un toit...Je fus déjà l'un d'eux...

      " M.Rozzi

      Je suis heureux de voir que vous pensez comme moi que les policiers ne devraient pas jouer les psy et que si ils doivent intervenir c'est que quelqu'un d'autre ne fait pas la job! Un psy ne doit pas faire la job d'un policier, et on ne doit pas demander à un policier de faire la job d'un psy. Ça me semble pourtant une évidence.

      Il faut une brigade de psy et de travailleurs sociaux pour patrouiller et encadrer les itinérants, leur donner un toit, la nourriture, les médicaments...ainsi les policiers contacteraient cette brigade lorsqu'ils auraient des plaintes des citoyens. ils pourraient aider à contenir les plus violents.

    • Gaetane Derome - Abonnée 12 janvier 2014 16 h 32

      @ M.Michaud,

      Il n'est pas rentable d'envoyer le peu de psychiatres qu'il y a au quebec dans les rues,perte d'argent et de temps.Il faut plus de travailleurs de rue pour intervenir aupres des sans-abris.Par ailleurs,quand vous dites plus haut qu'il faut leur donner une medication,sachez qu'on ne peut forcer personne a prendre un traitement..meme pas quelqu'un qui souffre d'une maladie mentale.

    • Michel Vallée - Inscrit 13 janvier 2014 15 h 12

      @André Michaud

      <<Les pauvres sans problèmes mentaux ou de toxicomanie ne vivent pas à la rue. Ils ont droit à l'aide sociale et ont un loyer.>>

      Vous faites erreur. Aujourd’hui, il ne manque pas de témoignages à l’effet que des citoyens sain d’esprit qui ont perdu leur travail, qui ont épuisé leurs allocations de chômage, qui en raison de leur âge ne trouve plus d’emploi et qui en raison de la faiblesse des prestations que verse l’Aide-sociale ne peuvent s’offrir un logement.

      En attendant d’être en âge de toucher leur pension de vieillesse et le supplément qui l’accompagne, ces gens-là errent d’un refuge à l’autre la nuit et d’un banc public à l’autre le jour…