«Mother» vous surveille — et c’est pour votre bien

De 15 à 25 milliards d’objets communicants comme cette Mother pourraient se retrouver bientôt dans notre quotidien, un marché évalué à plus de 19 000 milliards de dollars d’ici 2020.
Photo: sen.se De 15 à 25 milliards d’objets communicants comme cette Mother pourraient se retrouver bientôt dans notre quotidien, un marché évalué à plus de 19 000 milliards de dollars d’ici 2020.
L’objet de demain sera connecté ou ne sera pas. 2014 se prépare à faire apparaître dans l’environnement une ribambelle de nouveaux objets — de la bague à la voiture, en passant par le mobilier urbain — connectés en permanence à Internet et porteurs d’un projet sans équivoque : améliorer la condition humaine. Une idée en apparence lumineuse, mais qui masque un terrain propice aux dérives…

Croisement entre Barbamama, ce personnage de dessin animé pour enfant, et une matriochka, cette poupée russe à tendance gigogne, l’innovation a été un des clous cette semaine du Consumer Electronic Show (CES) de Las Vegas, grand-messe annuelle à la gloire des technologies pour consommation de masse. Son nom ? Mother (« mère »). Sa préoccupation ? Quasi naturelle : surveiller les comportements et habitudes de vie des habitants d’une maison pour les aider à faire les bons choix, à éviter les excès et à se coucher à la bonne heure. En gros.

L’objet, connecté en permanence au nuage informatique — le cloud, comme disent les anglos —, a été mis au monde par la compagnie Sen.se. Il est composé d’une base à l’allure d’une maman bienveillante et d’une série de capteurs que l’on peut placer sous son matelas, sur le sac d’école d’un enfant, sur une cafetière, une brosse à dents, une télévision, une porte d’entrée…

Avec ce dispositif, Mother propose d’enregistrer en temps réel la vie dans une maison en suivant mouvements et changements de température : brossage des dents, lever et coucher des corps, heures passées devant la télé, sous la douche, hors de la maison, nombre de pas générés dans une journée, nombre d’expressos consommés… tout peut être passé au crible, avec à la clef un objectif clair : documenter son hygiène de vie, surveiller les déplacements des siens, comprendre son quotidien pour l’améliorer en laissant au besoin cette maman virtuelle — et surtout l’algorithme qui lui fait office de cœur — prodiguer ses bons conseils par voie de messages textes ou d’alertes sur l’écran d’un téléphone dit intelligent. C’est un demain possible qui s’écrit aujourd’hui.

Internet des objets

Mother est une bonne mère de famille en format 2.0, mais elle incarne aussi bien plus : la chose est une des composantes de ce qu’on appelle l’Internet des objets — à Vegas cette semaine, on disait plutôt « Internet of things » —, constellation d’objets connectés qui se préparent à prendre d’assaut nos vies et nos environnements. D’ici deux ans, de 15 à 25 milliards de ces objets communicants pourraient se retrouver dans nos villes, nos maisons, nos voitures, nos bureaux, nos vêtements, indique le Georgia Institute of Technology dans un récent rapport sur la chose. « L’Internet des objets promet aux entreprises de mieux suivre leurs affaires et aux gens de mieux suivre leur vie », peut-on y lire.

« On va être envahi par ça », lance à l’autre bout du fil le sociologue Bernard Cathelat. Il bosse pour Netexplo, l’observatoire européen des sociétés numériques. Son dada ? Les objets connectés. « La dynamique industrielle est très forte actuellement, puisque ces produits sont une manière de redonner de la valeur ajoutée à des produits banalisés qui n’en ont plus beaucoup. La connectivité à Internet d’un frigo, d’une machine à laver, d’une bague, d’une machine à café, d’une paire de chaussures, leur assure une deuxième jeunesse. Cela va permettre de revendre des produits plus chers, mais aussi de gérer leur obsolescence de manière rapide », le tout pour un marché évalué à plus de 19 000 milliards de dollars d’ici 2020 par le grand patron de CISCO, John Chambers, cette semaine.

Les promesses économiques sont énormes, autant d’ailleurs que les perspectives sociales qui accompagnent l’avènement de ces nouveaux produits censés apporter une solution à tous les maux induits par la condition humaine, y compris ceux auxquels personne n’avait encore pris le temps de penser. « Avec eux, il y a une solution à tout », résume Jonathan Roberge, titulaire de la Chaire de recherche sur les nouveaux environnements numériques et l’intermédiation culturelle, le NEMIC Lab, de l’Institut national de la recherche scientifique (INRS). « Ces objets proposent de gagner du temps, d’améliorer nos interrelations », de surveiller notre alimentation, nos signes vitaux, de gérer à distance les fondamentaux d’une maison (chauffage, nettoyage, eau, système de divertissement), mais aussi de rendre les déplacements plus efficaces en ville, « et ce, en rapprochant la technologie un peu plus près de chaque individu, de son corps, de ses yeux, des objets de son quotidien ». Un peu comme rêvent de le faire les Glass, de la multinationale du tout-numérique Google, lunettes branchées à Internet et dont la mise en marché est prévue pour 2014.

« C’est le narcissisme 2.0 qui rencontre la société des loisirs et l’hyperpragmatisme », ajoute-t-il. Et pas forcément pour le mieux.

Captif de la liberté

L’essayiste britannique Leo Hollis résume la dérive dans le bouquin — Cities Are Good for You (Les villes vous veulent du bien) — qu’il vient de signer sur les villes intelligentes, villes dans lesquels les objets connectés sont condamnés à devenir rois. « La connectivité peut être vendue comme une façon de devenir plus libre, écrit-il. Mais cela peut aussi devenir la cage dont on ne va plus être capable de sortir. La même technologie qui permet de suivre nos habitudes de consommation ou de vie peut aussi servir à suivre chacun de nos pas », nous faisant du coup perdre, malgré les discours pleins de bons sentiments qui accompagnent l’arrivée de cet Internet des objets, un peu d’autonomie et de liberté.

« Nous sommes dans une nouvelle mythologie numérique, dit Bernard Cathelat, celle d’un nouveau bonheur que va nous apporter cette intelligence bienveillante que l’on veut désormais placer dans des objets. Les bénéfices sont évidents. Avec eux, l’orientation dans l’espace est facilitée, nous sommes protégés des dangers, assistés en permanence, nous avons des réponses instantanées à nos questions. Mais en même temps, quelle est la part de liberté individuelle que nous allons perdre en confiant à ces objets toute une partie de notre compréhension du monde, de notre orientation spatiale, de nos relations humaines ? »

Et il ajoute : « Une des caractéristiques de la vie adulte, c’est justement la prise de risques, le fait d’accepter la surprise, les aléas, de prendre des initiatives, d’entreprendre, d’échouer, de réussir… Sans ça, le risque de rester un enfant toute sa vie devient finalement très grand. »

Une infantilisation contemporaine à laquelle Mother apporte paradoxalement une solution.

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