La tentation à deux pas de chez soi

Dans les quartiers plus défavorisés de Québec, il faut parcourir en moyenne 660 mètres pour jouer à la loterie vidéo. C’est le double dans les quartiers plus aisés.
Photo: Renaud Philippe - Le Devoir Dans les quartiers plus défavorisés de Québec, il faut parcourir en moyenne 660 mètres pour jouer à la loterie vidéo. C’est le double dans les quartiers plus aisés.

Québec — Carl (nom fictif) a 41 ans et joue au vidéo poker depuis qu’il en a 18. Il dit qu’il n’est pas « problématique », mais a dépensé des milliers de dollars dans les machines et confie avoir déjà songé au suicide.

 

« C’est vraiment impossible de gagner quelque chose. T’arrêtes pas de descendre. Elle te donne jamais rien. Ça veut rien savoir. » « Elle », c’est la machine dont il parle comme si elle se moquait de lui et recourait à toutes sortes d’astuces pour le piéger. « Elle va te faire à croire qu’elle va te donner quelque chose. Elle va cibler la meilleure seconde pour t’en passer une petite. »

 

Les yeux rivés sur elle, le doigt sur le bouton, Carl parle de « frimes », de lignes à jouer, de « cagnottes ». Il dit que le jeu n’est plus ce qu’il était. Il raconte qu’avant, Loto-Québec permettait aux joueurs de jouer plus longtemps et de gagner plus. « Avant, avec 100 $ dans un bar, t’aurais pu t’amuser quasiment un bon cinq, six heures. Au moins quand tu t’en allais, t’avais occupé ton temps même si t’avais perdu. » Mais mardi après-midi, Carl a claqué 75 $ en 25 minutes. Ce n’est rien. Il raconte avoir donné 8000 $ à la machine à l’autre bout de la salle.

 

Pourquoi jouer alors ? « Parce que j’ai déjà gagné 2200 $ sur l’autre machine d’à côté. » Et quand on perd, c’est aussi une raison de jouer parce que les machines ont alors de l’argent à donner. « Quand tu sais que ton ami est venu dépenser une somme de mongol dedans, tu te dis que un de ces quatre, on va finir par gagner quelque chose. Mais à date, ça arrête pas de bouffer. »

 

À partir de quand devient-on dépendant ? « C’est déjà trop. C’est déjà une dépendance », dit-il avant d’ajouter qu’il n’est « pas problématique ». Même s’il se trouve « con » de ne pas avoir gardé ses 80 $ dans ses poches.

 

Plus tard, avant de partir, il dira qu’il a déjà pensé au suicide. Est-ce à cause de cela ? Il ne le dira pas. Il affirme aussi que ses deux enfants ne manquent de rien. « Les enfants ont leur nourriture, quand même, les affaires importantes. »

 

Moins on a d’argent, plus le jeu est accessible

 

Carl a du temps, il a un emploi qui ne lui prend que quelques heures par semaine. Les machines sont censées être un petit « gagne-pain par-dessus ». « Pour le reste, j’aurais besoin d’une auto. Mais je peux pas l’avoir parce que… Si j’avais tout l’argent de côté peut-être, assez d’argent pour l’acheter. »

 

Il est donc venu à pied. Le bar est à quelques rues de chez lui, dans le centre-ville de Québec. Aurait-il renoncé à jouer s’il avait fallu prendre le bus ? La direction régionale de la Santé publique (DRSP) pense que oui.

 

Dans son rapport rendu public mercredi et dont Le Devoir faisait état en novembre dernier, elle reproche à Loto-Québec de garder trop d’appareils de loterie vidéo (ALV) dans les quartiers plus défavorisés comme Saint-Roch, Saint-Sauveur, Saint-Rodrigue, Maizerets, Vanier et Val-Bélair.

 

Dans ces secteurs, on n’a qu’à parcourir en moyenne 660 mètres pour jouer à la loterie vidéo. C’est le double dans les quartiers plus aisés. « Pour jouer quotidiennement, l’opportunité doit être accessible quotidiennement », résume-t-on.

 

Chez Loto-Québec, on ne semble pas prêt à sévir. La porte-parole, Marie-Christine Rivet souligne que l’organisme a « déjà fait son bout ». Qu’il a réduit de 49 % l’offre de loteries vidéo entre 2004 et 2009 à Québec, et ce, surtout dans les quartiers « fragiles ». Pour le reste, il faut « voir ce qui est réaliste » et « répondre à la demande ». « C’est important d’offrir une couverture adéquate afin de freiner les appareils illégaux. » Ces derniers risqueraient de « réapparaître dans les sous-sols de brasseries ».

 

Quant aux bars, beaucoup s’arrachent ces appareils. « S’il y avait pas de machine à poker, ça irait pas bien. C’est ce qui fait toute la différence dans un bar. On ne voudrait pas les perdre », explique Sylvie Cameron, serveuse dans un bar de Saint-Sauveur qui en exploite.

 

Les bars récoltent 22 % des revenus des appareils, et le reste va à Loto-Québec. Pour la société d’État aussi, c’est la manne : ces dernières années, les ALV ont assuré la moitié de ses profits.

 

À Québec, beaucoup de bars ont été forcés de cesser d’en exploiter depuis 2007 afin de ne pas concurrencer le nouveau centre de jeu à Expo-Québec (Ludoplex). Les ALV étaient proscrits dans un rayon de 2,3 kilomètres autour du centre.

 

Ce dernier doit bientôt déménager en raison du projet d’amphithéâtre. Advenant son déménagement, la DRSP craint qu’on en profite pour ramener des machines dans les bars du secteur. Mme Rivet affirme que ce n’est pas dans les plans.

 

Le centre doit déménager cette année, mais elle ne dit pas où. Quoi qu’il en soit, la Santé publique recommande dans son rapport d’éviter que le nouveau centre soit proche des « secteurs de forte défavorisation » et qu’on privilégie « les secteurs touristiques ». Selon les recherches citées par la Santé publique, 2 % des joueurs de loterie vidéo sont pathologiques, et 20 % sont problématiques.

8 commentaires
  • René Racine - Abonné 9 janvier 2014 06 h 26

    Loto-Québec et les crétins

    Loto-Québec cible les crétins, riches et pauvres, pour leur soutirer l'argent et remplir les coffres du gouvernement. C'est certain qu'il y a un lien direct entre les mots crétin et loto-Québec. Pourquoi s'en offusquer alors ? Le droit à la liberté de dépenser son argent comme bon leur semble, est un droit égalitaire pour tous les citoyens. Il ny a pas de discrimination à faire. Avec loto-Québec, les riches deviennent pauvres, et les pauvres restent pauvres.

    Autrefois, le domaine du jeu réservé aujourd'hui aux profits des gouvernements faisait les beaux jours des combines de la pègre et la mafia pour qui c'était une excellente source de revenus.

    Le jeu est partie prenante de toute société. C'est un devoir de soutirer l'argent à un crétin qui est conscient qu'il est crétin, qui accepte de porter son titre de crétin, quand le crétin retourne jouer aux jeux de loto-Québec.

    Pour crétins seulementI, les autres s'abstenir ! C'est la devise de loto-Québec.

    • Roland Berger - Inscrit 9 janvier 2014 08 h 56

      Comme Loto-Québec vise aussi les riches, on ne peut pas lui reprocher de viser les défavorisés. Tout un argument !

    • André Michaud - Inscrit 9 janvier 2014 12 h 07

      Crétins ou naifs? Quand on a plus de chance que la foudre nous tombe dessus que de gagner à la loto, pourquoi on gage quand-même?

      Comme tout le monde j,ai bien des défauts mais à 63 ans je n'ai jamais acheté un seul billet de loto .

      Je peux comprendre mieux les alcooliques et les toxicomanes, au moins ils ont quelque chose pour leur argent..alors que la loto vend une pure illusion de richesse! Du VIDE!

      Quoi de plus tannant que d'être pris dans une file au supermarché à attendre qu'une personne se choisisse des billets de loto..?

      On se console en se disant qu'au moins l'argent se retrouve dans les coffres de l'état ...

    • Guy Lemieux - Inscrit 9 janvier 2014 23 h 09

      Vous auriez fait un thérapeute de piètre qualité ...M.Racine ,cet homme a besoin d aide et non de jugement .
      M.Michaud.... les alcooliques se soulent pour oublier , les toxicomanes se gèlent pour oublier, l illusion est partagée dans cette action , votre jugement est vide aussi ,d empathie pour le même résultaté

      M.Berger vous avez vu juste.

    • Dominique Paquette - Inscrite 11 janvier 2014 15 h 07

      Quel mépris!

  • Alain Lavoie - Inscrit 9 janvier 2014 09 h 21

    Triste situation de gens qui ne savent comment occuper leur temps (perdu de toute façon) et obsédés par l'argent (perdu aussi de toute façon). On tourne en rond.

  • André Michaud - Inscrit 9 janvier 2014 10 h 15

    Casino ou machines vidéo poker: clientèle ciblée

    Loto Québec sait bien que ces machines sont pour vider les poches de plus démunis..

    Il y a quelques années ont a empêché à Montréal un beau projet de Casino avec le Cirque du Soleil . Le public cible étant les plus riches et les touristes. On a saboté ce projet en disant faussement qu'il allait attirer les démunis, alors que l'on sait très bien que ce sont les machines vidéo poker qui les attire et que ces machines continuent leur ravage...

  • Jacques Moreau - Inscrit 9 janvier 2014 12 h 26

    Comment on voit la Lotto

    Personnellement, chaque fois que j'achète un billet de loto, et je le fais toutes les semaines, je considère que c'est une taxe "volontaire" avec la possibilité d'être "victime" d'un gros magot, par accident. Il y aura toujours des gens qui voudront "acheté" plus de "chances" de gagner le gros lot. Le mal est vieux comme le monde et nous ferions bien de reconnaître que ça fait parti de la nature de l'humain, à des dégrés variable.