Alain Rey, l’amoureux des mots

« Le français est une langue d’une grande richesse, aux qualités esthétiques nombreuses, et aussi d’une extrême variété », dit Alain Rey, grand patron des éditions Le Robert.
Photo: Carme Arisa « Le français est une langue d’une grande richesse, aux qualités esthétiques nombreuses, et aussi d’une extrême variété », dit Alain Rey, grand patron des éditions Le Robert.

Tout a commencé par une histoire de fruits acidulés. Au milieu des années 1940, Paul Robert était affairé, dans son Algérie natale, à rédiger une thèse d’économie intitulée Les agrumes dans le monde, et il était mécontent de ne pouvoir trouver les ressources langagières dont il avait besoin. Il faut dire qu’à l’époque, les dernières avancées majeures en matière de classification linguistique, étymologique et littéraire remontaient au XIXe siècle et aux travaux d’Émile Littré. « La langue française avait considérablement évolué entre-temps, commente Alain Rey dans un entretien téléphonique depuis Paris, et il fallait en tenir compte. »


Cette mise à jour pratiquement insensée, Paul Robert allait s’en charger personnellement. L’homme n’avait pas froid aux yeux, bien qu’il fera plus tard part de ses « angoisses » à l’idée de l’envergure de la tâche qu’il s’était imposée : en 1951, il a fondé sa propre maison d’édition pour publier le dictionnaire qui porterait son nom, cela alors même qu’un seul fascicule avait encore vu le jour, contenant les mots commençant par la lettre A…

 

En 1952, Alain Rey répond à une simple annonce dans un journal : Paul Robert cherche des collaborateurs pour sa gigantesque oeuvre. Le jeune homme qui a tâté du journalisme ne sait pas trop ce qu’il veut faire de sa vie, et le projet suscite sa curiosité. Il rejoint Robert — qui en est alors à la lettre B — à Alger et, dit-il, « j’ai trouvé que son entreprise était passionnante ». Ce sera le début d’un long et fructueux travail d’équipe, qui lui permettra par ailleurs de rencontrer la femme de sa vie, la lexicographe Josette Debove.

 

Au fil des ans, alors que la Société du nouveau Littré se déplace à Casablanca puis au coeur de Paris, le Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française, fruit d’un colossal et méticuleux travail, prend forme. En juin 1964, le sixième et dernier tome du Grand Robert est finalement publié : au total, 13 440 pages. On en célèbre depuis l’automne les 50 ans par la publication d’un nouveau coffret numérique dont le contenu sera renouvelé tous les deux ans. Cette fois, ce sont 100 000 mots, 360 000 sens et plus d’un million de liens hypertextes.

 

À l’ère du numérique, la méthode Robert révèle d’ailleurs toute sa force et, dit Alain Rey devenu grand manitou de la boîte, consacre son concepteur en tant que « visionnaire ». Car Paul Robert avait, avec son ouvrage analogique doté d’un complexe système de renvois d’un mot et d’un sens à un autre, en quelque sorte anticipé les innovations technologiques à venir. « La structure en réseau se prête à merveille au numérique et à l’hypertexte, note Rey. Avant, les renvois étaient pratiques et ils permettaient une circulation rapide à l’intérieur du dictionnaire, mais il fallait quand même le feuilleter [sans parler de la nécessité fréquente de changer de volume]. Maintenant, il suffit d’un clic. Que tout cela ait été imaginé avant l’avènement de l’informatique est sidérant. » Et celui qui prend plaisir à se balader dans la langue peut le faire plus facilement que jamais.

 

Toujours amoureux fou des mots à 85 ans, Alain Rey ne se lasse pas d’en parler. Il évoque le rythme de plus en plus rapide de l’évolution du français, qui doit notamment composer avec les progrès techniques. Il n’apprécie pas nécessairement et s’inquiète de la tendance de ses compatriotes à aller chercher des termes anglais et à les plaquer directement dans leur usage de tous les jours ; « cela dit, on peut signaler leur existence tout en les critiquant », note-t-il. Et surtout, il tient à rendre compte de la situation changeante de la langue non seulement dans le temps, mais aussi dans l’espace.

 

Raison pour laquelle il possède des espions — il préfère parler de « témoins » à travers la francophonie, en Europe, en Afrique, en Amérique, qui le tiennent au courant des moindres tendances en matière de vocabulaire. « Le français est une langue d’une grande richesse, aux qualités esthétiques nombreuses, et aussi d’une extrême variété. Il faut refléter cela, tout en contribuant à souligner son unité », mentionne-t-il. Et il en profite pour saluer le Québec et son empressement à créer de nouveaux mots à consonance française plutôt que de se contenter d’un calque vite fait, « chic » dans certains milieux, mais abhorré dans d’autres.

 

Tellement amant des mots, Alain Rey, qu’il saisit l’occasion de la parution du coffret pour offrir, sur papier, un recueil de 100 vocables, savants, argotiques, précieux ou exotiques, qui méritent selon lui d’être découverts. On notera ainsi avec bonne humeur « débrouillamini » (action de débrouiller un embrouillamini), « bonenfantise » (qualité d’une personne bon enfant), « gastrolâtre » (personne qui ne vit que pour les plaisirs de la table), « métromanie » (manie de composer des vers), « merdoie » (d’une couleur jaune verdâtre), « bisbrouille » (fâcherie, petite brouille), « ignivome » (qui vomit du feu). Parmi les québécismes, il retient « enfirouaper » et « (s’)évacher ».

 

Et l’on constate, en se perdant dans les méandres de la langue, qu’on s’y trouve bien et que le plaisir est infini.

À voir en vidéo