«J’ai de la misère avec les gens»

<strong>Une pensée pour les oubliés</strong>. « Les itinérants, on leur donne de la nourriture, on leur donne des choses, mais on ne leur donne pas d’amour », déplore Jonathan Lebire, intervenant auprès des sans-abri. De bons samaritains semblaient l’avoir pris au mot, jeudi, distribuant des cartes de souhaits — et des billets de 10 $ — dans les couloirs du métro McGill, au plaisir de Fernand et de Serge.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Une pensée pour les oubliés. « Les itinérants, on leur donne de la nourriture, on leur donne des choses, mais on ne leur donne pas d’amour », déplore Jonathan Lebire, intervenant auprès des sans-abri. De bons samaritains semblaient l’avoir pris au mot, jeudi, distribuant des cartes de souhaits — et des billets de 10 $ — dans les couloirs du métro McGill, au plaisir de Fernand et de Serge.

Qu’il gèle ou qu’il pleuve, Réjean Ouellet couche toujours dehors. Il ne va jamais dans les refuges, même pour manger. « J’ai de la misère avec les gens », résume-t-il. Sa maison, c’est une bouche de chaleur de quelques pieds carrés à l’entrée du métro McGill. Depuis deux ans, il la partage avec Jean-Yves Francoeur. La nuit, lorsque le métro ferme, de 1 h 30 à 5 h du matin, ils s’installent tous deux à la porte de l’édicule, avec une couverture. Même à -30 degrés Celsius.

 

Réjean Ouellet n’a pourtant pas le coeur dur. Quand on lui demande de raconter sa vie, les larmes lui montent vite aux yeux. « Réjean a été dans la Légion étrangère, mais il n’aime pas en parler », dit Jean-Yves.

 

Après un court échange, pourtant, la conversation se fait plus fluide.

 

En fait, Réjean Ouellet, qui vivait alors en France, a été envoyé à la guerre plutôt que de purger une peine de prison. Des guerres, il en a fait plusieurs : l’Algérie, le Congo… « Des fois, tu arrives quelque part et il y en a qui sont passés avant toi. Tu vois des enfants et des femmes tués. Tu vois une femme avec des bâtons enfoncés dans la pelote. Après, quand tu retrouves le gars qui a fait ça, t’es pas fin avec lui », dit-il.

 

C’est à ce moment-là que des larmes lui montent aux yeux.

 

Établir des liens

 

« Il y a souvent des vétérans de l’armée qui sont en choc post-traumatique » parmi les itinérants du métro, raconte Jonathan Lebire, intervenant communautaire qui travaille dans les rues de Montréal depuis plusieurs années. Jonathan fait partie du programme Dialogue du YMCA de la rue Stanley. Son objectif est d’établir des liens entre les nombreux sans-abri de Montréal, les ressources du milieu et la population en général. Depuis peu, ces intervenants du YMCA sont sous-traitants pour le pôle d’intervention en itinérance, reconduit cette semaine par la Société de développement social de Ville-Marie. « Les itinérants, on leur donne de la nourriture, on leur donne des choses, mais on ne leur donne pas d’amour. Alors, ça devient un enjeu très important pour eux. »

 

Plutôt que de lancer des statistiques alarmantes sur la toxicomanie ou sur la maladie mentale des itinérants, Jonathan Lebire préfère parler de leur intense souffrance, de leur grande sensibilité qui fait précisément qu’ils n’arrivent pas à s’adapter socialement. Les histoires varient, dit Jonathan Lebire, mais il y a toujours de la souffrance et de la désorganisation. Il se souvient de ce jeune homme, qui habitait chez ses parents, et qui avait consommé la cocaïne qu’il devait vendre. Après que le pusher fut venu tout casser chez lui, le jeune homme s’est enfui et est resté dans la rue durant 25 ans, obnubilé par le tort qu’il pouvait avoir fait à son père.

 

De retour au Québec, Réjean a été quant à lui de nouveau emprisonné à la suite d’un hold-up. Il a pris sept ans au pénitencier d’Archambault, où il a rencontré Jean-Yves Francoeur.

 

« J’ai fait des années de prison, raconte Jean-Yves Francoeur. Au début, mes parents venaient me voir en visite. Un jour, je leur ai demandé de ne plus revenir. Je leur ai dit : “ Je suis ici pour toujours, et à chaque fois que vous partez, j’ai le coeur qui devient gros comme ça.”» Depuis, Jean-Yves a eu deux enfants : Joey et Jessy. « Joey a eu 25 ans le 26 septembre. Ça fait 15 ans que je ne l’ai pas vu », dit-il, de grosses larmes roulant subitement sur ses joues. « S’ils voient les reportages, ils vont peut-être savoir que je suis encore en vie. » L’an dernier, Jean-Yves a croisé son ex-beau-frère. « Il m’a dit que mon fils commençait à faire des mauvais coups comme moi. Je lui ai demandé d’essayer de lui parler. Parce que moi, après 15 ans, je ne suis plus en position pour le faire. »

 

Une approche individualiste

 

Ce qui caractérise souvent les itinérants de Montréal, c’est leur absence de liens avec le monde, relève Jonathan Lebire. L’apparition du crack et du speed a entraîné une approche plus individualiste, parce que ce sont des drogues qui se partagent mal.

 

« Un rush de crack coûte 20 $ », dit-il. Les itinérants vont garder leur argent pour s’en procurer, alors qu’ils pourraient partager cet argent pour des bières. Même la cocaïne se partage plus facilement. « Et puis, si quelqu’un a du crack, il va aller le prendre ailleurs pour ne pas être obligé d’en donner. » Le gros de l’effet du crack dure d’ailleurs de 30 secondes à une minute. Quelque temps plus tard vient la sensation de manque, qui poussera la personne à chercher d’autres drogues.

 

Lorsqu’on demande à Réjean Ouellet quels sont ses rêves, il répond : « Je ne rêve plus et c’est mieux comme ça. » Pourtant, quelques minutes plus tard, il annonce qu’il cherchera bientôt un appartement à partager avec des colocataires.

 

En parlant avec Réjean, on a réussi à lui faire dire ce qu’il aimerait dans un appartement. Il a dit : « pouvoir me coucher tout nu sur le divan », raconte Jonathan. C’était sa définition de l’intimité.

3 commentaires
  • Brian Monast - Abonné 20 décembre 2013 12 h 12

    Merci.

    Bien dit.

  • Richard Godin - Inscrit 20 décembre 2013 14 h 03

    Rigueur ou erreur journalistique?

    La guerre d'Algérie a eu lieu de 1954 à 1962. La guerre menant à l'indépendance du Congo, de 1960 à 1965. Réjean Ouellet est aujourd'hui âgé de 55 ans. Selon l'article, il a pris part à ces deux conflit, comme membre de la Légion étrangère. Probablement le plus jeune membre de l'histoire de France... L'art de se faire endormir...

  • Laurie Fournier-Dufour - Inscrite 20 décembre 2013 14 h 22

    Certaines personnes devraient lire ces mots; ils sont vrais, doux, simples.
    Parce qu'avant la consommation, avant la hantise des autres, avant l'agressivité que certains percoivent chez les ittinérants, il y a avant tout l'incapacité de rêver de nouveau. « Je ne rêve plus et c’est mieux comme ça. » C'est tellement difficile, rêver, quand on se retrouve sans rien.
    Merci. Oui.