Centres-villes de Montréal et de Québec - Le fossé se creuse avec les marginaux

L’équipe de Michel Parazelli a noté huit attitudes envers les marginaux et les itinérants. Elles vont de l’expulsion pure et simple (au pire), jusqu’à la négociation des normes d’occupation de l’espace (au mieux).
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir L’équipe de Michel Parazelli a noté huit attitudes envers les marginaux et les itinérants. Elles vont de l’expulsion pure et simple (au pire), jusqu’à la négociation des normes d’occupation de l’espace (au mieux).

La nouvelle « image de marque » des centres-villes comme destinations touristiques et milieux de vie accueillants laisse de moins en moins de place aux itinérants et aux marginaux.

C’est l’un des principaux constats d’une recherche coordonnée par Michel Parazelli, professeur à l’École de travail social de l’UQAM. Le Devoir a obtenu en primeur les résultats de cette étude d’envergure.

 

Pendant quatre ans, M. Parazelli et son équipe ont étudié les enjeux relatifs au partage de l’espace public à Montréal (quartier des spectacles) et à Québec (nouveau Saint-Roch).

 

« Ce n’est pas tout d’un coup que les policiers sont devenus moins tolérants envers les itinérants. C’est parce qu’il y avait une demande. Le grand angle des politiques publiques, c’est la revitalisation des centres urbains à des fins touristiques. C’est nécessaire d’en faire des milieux accueillants, sécuritaires et de se classer dans le palmarès des destinations internationales, explique M. Parazelli en entrevue. L’espace public joue un rôle important parce que c’est comme une vitrine. […] Tu ne peux pas être plus “déviant” que ce qui est toléré dans ce nouvel environnement. »

 

Le terme de la « cohabitation » est très à la mode, mais il est souvent vidé de son sens, constate-t-il. « Tout le monde parle de cette cohabitation, mais c’est une drôle de cohabitation, car seulement deux groupes en définissent les termes : les résidants et les commerçants », observe-t-il.

 

Les chercheurs ont rencontré des politiciens, des fonctionnaires municipaux, des travailleurs communautaires, des itinérants et marginaux, des commerçants et des résidants pour obtenir leurs points de vue.

 

Appropriation de l’espace public

 

À partir d’entretiens semi-dirigés et d’une analyse des politiques publiques et du discours médiatique, l’équipe de M. Parazelli a noté huit attitudes envers les marginaux et les itinérants. Elles vont de l’expulsion pure et simple (au pire), jusqu’à la négociation des normes d’occupation de l’espace (au mieux).

 

Les groupes les plus volubiles (citoyens et résidants) « trouvent qu’il y a trop d’itinérants et de marginaux. Ils se sentent victimes. Ils ont l’impression qu’on leur enlève leur place dans l’espace public ».

 

L’ironie de la situation n’échappe pas au professeur, qui étudie depuis de nombreuses années la marginalité dans l’espace public.

 

Pour récupérer « leur » place, les citoyens et les commerçants font des pressions pour nettoyer les centres-villes. Ces pressions ont entraîné l’adoption de politiques visant à rendre les marginaux et itinérants invisibles, ou le moins visibles possible.

 

Les stratégies les plus courantes sont :

 

l’expulsion : il s’agit de « faire disparaître » les marginaux par la répression et l’imposition de conditions de remise en liberté leur interdisant de fréquenter le quadrilatère du centre-ville;

 

la dispersion : elle vise à éloigner ou à disperser les marginaux et itinérants à la périphérie du centre-ville en déplaçant les ressources communautaires mises à leur disposition;

 

la concentration : il s’agit d’isoler les marginaux pour « faire écran », en leur demandant de libérer les espaces publics et de s’éloigner vers des lieux moins fréquentés, comme le parc Viger;

 

la dilution : c’est l’art d’atténuer la visibilité des marginaux et itinérants en animant les places publiques et en favorisant leur utilisation par d’autres types d’acteurs qui se conforment à la norme.


Prise en compte

 

À l’inverse, les itinérants et les marginaux refusent d’être vus comme des obstacles au développement économique et résidentiel. Ils veulent renverser l’image négative qui leur est associée : insécurité, incivilité, insalubrité, toxicomanie. Ils assument leur visibilité par des activités de défense de leurs droits, comme la Nuit des sans-abri, et ils se rassemblent autour de festivals d’expression de la rue.

 

Les conflits d’appropriation de l’espace public ne se résoudront pas par magie si l’on met toujours en opposition la visibilité des marginaux et des sans-abri avec les activités commerciales et la qualité de vie des quartiers ciblés aux fins de l’étude, conclut Michel Parazelli. « C’est très émotif, ce débat, et les positions sont très campées. »

 

Pour briser les barrières, le chercheur et son équipe suggèrent la tenue de forums de discussion avec tous les acteurs qui convoitent l’espace public. Tous, y compris les itinérants et les sans-abri. Selon lui, il faut passer d’un discours de la « prise en charge » des marginaux et itinérants à un discours de « prise en compte ». « Il faut les inclure dans le débat. Ça, on ne l’a jamais essayé. »

30 commentaires
  • Louis-Gérard Frégeau - Inscrit 16 décembre 2013 08 h 34

    Analyser le problème par le concept d'utilité

    L'auteur utilise le concept de droit et les domages que cause le non respect. C'est un concept qui dans une trentaine d'années ne devrait plus être utilisé parce qu'il évite de structurer les arguments qui facilitent la prise de décision. Pour les citoyens et commerçants il est peu utile d'avoir des individus qui mendit. Ne devrions nous pas pouvoir nous promener librement dans les rues sans toujours être solicité? Pour l'étinérant, il est utile d'être parmi la foule parce que ça augmente ses chances d'obtenir des aumônes. Il peu même revendiquer son droit de recevoir des aumônes. En tenant ce discours, l'auteur valorise le recours à l'aumône qui devrait être un dernier recours et non une manière de vivre. Cette réflexion a déjà été faite dans le passé. Le recours croissant à l'aumône est un indicateur que les activités économiques ne sont pas au niveau requis pour assurer le bien être de tous. Or, dans le contexte actuelle, le tourisme est une industrie qui est utile à atteindre cet objectif dans la mesure où il n'y a pas de contre contexte qui pourrait le freiner. C'est un dilemme. Je suis sensible à la cause des itinerants. Mais je ne crois pas qu'ils bénificieront de tourisme entre autre chose en le freinant pour pouvoir exercer leur droit. Il faudrait commer à avoir des analyses basées sur le bénéfice mutuel et non le respecte du droit de recevoir des aumônes comme moyen de survivre. Soyons quand même généreux avec les itinérants, nos exigences sociétales sont aussi une cause de leur malheurs.

    • Solange Bolduc - Inscrite 16 décembre 2013 10 h 52

      M. Frégeau, c'est difficie de ne pas être d'accord avec ce que vous dites:" En tenant ce discours, l'auteur valorise le recours à l'aumône qui devrait être un dernier recours et non une manière de vivre."

      Oui, celui qui quête a perdu toute conscience de ce que cela veut dire avoir de la dignité! Il est comme une épave rejetée, hors de l'eau !

      Quelques proverbes sur le thème dignité :

      - "La dignité est une majesté qui résulte d'une raison droite et sérieuse." (Platon)

      - "La dignité est ton bien ainsi que la probité, qui peut te les ravir ?" (Épictète)

      - "Abandonne la ville où l'on s'est moqué de toi, quand bien même elle serait bâtie en rubis." (Arabe)

      - "Même si ta poche est vide, veille à ce que ton chapeau reste droit." (Proverve espagnol)

      C'est ce dernier proverbe que je préfère !

    • Patrick Boulanger - Abonné 16 décembre 2013 11 h 46

      M. Frégeau, il n'est pas question d'aumône dans l'article du Devoir. J'ai l'impression que vous conjecturez.

    • Patrick Boulanger - Abonné 16 décembre 2013 14 h 52

      « Pour l'étinérant (sic), il est utile d'être parmi la foule parce que ça augmente ses chances d'obtenir des aumônes. Il peu même revendiquer son droit de recevoir des aumônes. En tenant ce discours, l'auteur valorise le recours à l'aumône qui devrait être un dernier recours et non une manière de vivre. (M. Frégeau) »?

      Ce discours M. Frégeau, il n'est pas dans l'article du journal Le Devoir. Donc... où le prenez-vous ce discours que vous attribuez à M. Parazelli?

  • Michel Bédard - Inscrit 16 décembre 2013 08 h 57

    Pauvre société ?

    La Ville favorise l'appropriation de l’espace public par les citoyens mais elle fait preuve d'incohérence en excluant les itinérants, les paumés, les malades mentaux, etc. Ces gens nuiraient à l'image commerciale et touristique de Montréal... Depuis près de 45 ans, la stratégie de la Ville consiste à expulser les itinérants; à les emprisonner (ère Drapeau); à les "déménager" en groupes par bus hors du c-v vers des centres commerciaux ! (ère Doré); à les mettre à l'amende pour refus de circuler; à leur faire la vie dure pour qu'ils disparaissent; etc. Par rapport aux droits et aux libertés bafoués, il n'y a pas une catégorie de gens plus victimisée que celle vulnérable à l'itinérance. Facile de s'en prendre à des gens qui ne peuvent se défendre... À Montréal, ville importante la plus pauvre au pays, être démuni n'est pas un "crime" en soit. Ce qui est un crime, c'est d'avoir l'air pauvre... En 2012 et 2013, des acteurs commerciaux et touristiques amenèrent la Ville à retirer tous les bancs de trottoir de l'arrondissement Ville-Marie pour obliger les itinérants à errer de façon perpétuelle... Alors que les bancs de trottoir favorisent l'urbanité, le conseiller de ville R.Bergeron, urbaniste (!), ne s'était pas objecté à la mesure... Heureusement, des pressions forcèrent la Ville à replacer les bancs pour l'automne 2013. Parce que la pauvreté est foncièrement une production sociétale, il faut s'attaquer aux causes et non aux pauvres eux-mêmes. Privilégions des moyens sensés pour que notre ville ne soit pas qualifiée de pauvre société...

    • Solange Bolduc - Inscrite 16 décembre 2013 10 h 36

      Vous avez tellement raison M. Bédard, et les policiers sont souvent les premiers que l'on devrait blâmer, alors qu'une majorité parmi eux se démarquent par leur impolitesse ou leur manque de respect à l'endroit des plus démunis ! Ils bafouent leur dignité, sans essayer de comprendre leur misère, non seulement matérielle, mais psychologique !! Ils devraient être mieux formés en ce sens.

    • François Robitaille - Inscrit 16 décembre 2013 12 h 26

      Les policiers ne sont qu'une extension du politique et de l'exécutif, ce n'est pas sur eux non plus qu'il faut frapper. D'ailleur ils sont formé pour ce genre de choses. À mon avis la désinstitutionalisation est responsable de la majeure parti de ce constat.

    • Solange Bolduc - Inscrite 16 décembre 2013 13 h 26

      M. Robitaille, la personne dont je parle plus bas pourrait vous en parler longuement de l'attitude irrespectueuse des poiciers à leur endroit.

      Donc, que chacun prenne ses responsabilités davant la "misère" humaine, et la compassion est la première règle à adopter envers ces gens de la rue !

      Bonne journée!

    • François Robitaille - Inscrit 16 décembre 2013 14 h 57

      Pas de problème avec la compassion, tsé même dans les policiers y a des caves, ça n'en fait pas tous des idiots.

      D'ailleur, mon effort est de leur donner du linge... en main propre, je pense que c'est un début...et plus efficace que bien des organismes.

    • Solange Bolduc - Inscrite 16 décembre 2013 17 h 09

      M. Robitaille (14 h 57), je n'ai jamais dit que les policiers étaient "tous des idiots", j'ai parlé d' "attitude irrespectueuse" et de la nécessité d'avoir de la compassion devant la misère humaine !

      Ne déformez pas ma pensée, s.v.p.!

    • François Robitaille - Inscrit 17 décembre 2013 15 h 32

      @Mme Bolduc, vous vous basez sur quoi pour juger de ce qui est respectueux de ce qui ne l'est pas? Si un sentiment d'injustice? ou un de compassion?

      Les policiers ne sont pas là pour la compassion humaine, il y a des organismes pour ça. Ils ne sont pas des matamores, ils ne font que leur boulot.

      Le vrai problème, je le répète c'est la désinstitutionalisation. Ça n'a rien à voir avec la police.

  • Eric Lessard - Abonné 16 décembre 2013 09 h 19

    Un problème sérieux

    Je crois qu'il y aurait des choses qui pourraient améliorer la situation.
    Par exemple, il y a des refuges pour les sans-abris, mais la majorité de ces endroits ne sont ouverts que la nuit et demandent à leur usagers de se réinscrire à chaque soir.

    L'une des améliorations les plus importantes serait d'ouvrir ces centres de sans-abris 24h par jour et d'offrir gratuitement 3 repas par jour. Les gens qui auraient la possibilité de rester au chaud ne vagabonderaient pas dans la ville en plein hiver. Et l'hiver, c'est 6 mois par année au Québec.

    Nous sommes dans un pays froid où la solidarité est une nécessité incontournable. Nous devrions nous occuper mieux de l'extème misère. Ses gens-là ont souvent des problèmes mentaux et ils leur faut un encadrement et un support solide. La pauvreté et l'extrème pauvreté font parti des problèmes les plus sérieux de notre société.

    • François Robitaille - Inscrit 16 décembre 2013 12 h 41

      Oui c'est beau la vertue, mais nous sommes les premiers à crier quand nos taxes augmentes...parce que ça coûte des sous ce genre de truc. La plupart de ces pauvres gens ont une incapacité d'adaptation en vers le système dans lequel nous vivons, presque toujours par trouble mental.

      Il y a deux choses que nous devons faire: Mieux s'occuper de notre famille immédiate pour casser le tourbillion et remettre en place les institutions psychiatriques nécessaires.

  • André Michaud - Inscrit 16 décembre 2013 09 h 48

    Échec scolaire et médical

    Quand on voit ces pauvres gens dans la rue on en peut que conclure que l'école a échoué à donner à ces gens un métier pour vivre et faire leur part dans la société...

    Il y a aussi une responsabilité médicale puisque la plupart on des problèmes de santé mentale et devrait être dans des endroits pour être soignés et mieux encadrés dans diverses activités..


    Évidemmment il font fuir les gens, car qui veut être assis à côté d'une personne qui sent très mauvais et viens vous quêter avec une bouteille d'alcool dans sa poche ..Est-ce possible d'avoir des conversations intéressantes sur divers sujets avec ces gens? Il ont hélas tout pour faire fuir les autres..et la plupart sont des cas sans solution véritable pour qu'ils se prennent un jour en main.

    C'est au niveau des familles et de L'école qu'il faut faire de la prévention avant qu'ils atteignent ce point de non retour si désolant.

    Je plains les policiers à qui on demande de s'occuper de gens qui sont plus des malades mentaux que des criminels.. Ce sont aux psy de s'occuper de ces malades
    dans des endroits appropriés avec de bons soins.

    • Benoît Gagnon - Inscrit 16 décembre 2013 12 h 27

      Un itinérant n'est pas nécessairement une personne avec un problème mental. N'importe qui, pour plusieurs raisons principalement économiques et structurantes, peut devenir itinérant du jour au lendemain.

    • François Robitaille - Inscrit 16 décembre 2013 14 h 13

      @Benoit Gagnon, en effet, pas nécesserairement, mais en général, oui. Les itinérants de situations particulières sont plus débrouillard et ont la capacité de se remettre sur pied, ce n'est pas d'eux qu'on doit parler.

    • Michel Bédard - Inscrit 16 décembre 2013 14 h 50

      @ M.Michaud.
      Vous écrivez: "est-ce possible d'avoir des conversations intéressantes avec ces gens (itinérants) ?" Votre "ces" m'hérisse et me heurte un peu. Vous êtes vraiment loin du "nous" de Mme Marois... Quelqu'un a déjà dit: "Il n'y a rien d'inintéressant dans la vie, il n'y a que des gens inintéressés"... Je demeure dans le quartier des écorchés vifs de Montréal, soit le centre-sud. Les conversations les plus "enrichissantes et lumineuses" que j'ai eues dans ma vie, je les ai partagées avec des personnes vulnérables à l'itinérance. C'est dire à quel point nous avons tous quelque chose à offrir ou partager. Il n'en tient qu'à vous d'abattre "ces" distances...

  • Robert Manningham - Inscrit 16 décembre 2013 09 h 52

    Le partage de l'espace de vie

    Il est vrai que le problème du partage des espaces publics est grand, mais il existe depuis toujours. Le centre-ville de par ses services offerts et sa population généralement en mouvance a toujours permis ce partage des espaces publics.
    Pour un itinérant, le centre-ville est plus qu'un espace public, c'est son espace de vie, son lieu de socialisation, son point de repère, là où il trouvera des services pour ses besoins. Il est vrai qu'ouvrir 24 heures par jour les refuges aiderait peux-être, mais qui va payer pour ces services triplés en terme d'heures de services et que feront-nous de ceux et celles qui refusent d'y aller. Et combien de nouveau itinérants de l'extérieur de Montréal y seront attirés.
    La réalité est aussi que des nouvelles personnes plus riches, plus professionnelles sont venus s'installer dans un secteur sans jamais avoir pris le temps de réfléchir et de regarder ce qu'il y avait là ils ont choisis de venir vivre.
    Un des gros problèmes que nous vivons au centre-ville, c'est le discours des politiciens locaux qui ne semblent être sensible qu'au discours des résidants et des commerçants et peu à celui de l'autre population qui y vies. Comme résidants du centre-ville de Montréal depuis plus de 25 ans, j'ai choisi d'y vivre et j’ai accepté d'y côtoyer une autre population qui y vit aussi.