Machiavel, notre contemporain

Barack Obama et son équipe de sécurité observent en direct l’opération qui mènera à la mise à mort d’Oussama ben Laden.
Photo: Agence France-Presse (photo) Barack Obama et son équipe de sécurité observent en direct l’opération qui mènera à la mise à mort d’Oussama ben Laden.

C’était il y a 500 ans. En décembre 1513, Machiavel posait sur papier le texte de son Prince. Un demi-millénaire plus tard, cette œuvre phare n’a pas pris une ride: dans la politique moderne, Machiavel est partout. Pour le meilleur et pour le pire.

Mai 2011. Sur la photo — intitulée The Situation Room — on voit le président américain Barack Obama entouré de son équipe de sécurité nationale et d’une Hillary Clinton visiblement angoissée, une main devant la bouche. Réunis dans la salle de crise de la Maison-Blanche, tous ont les yeux

rivés sur un écran où ils suivent en direct l’opération qui mènera à la mort d’Oussama ben Laden. Un cliché historique, certes, mais qui se lit aussi comme un parfait « moment machiavélique ».

Voilà du moins l’interprétation qu’en a faite l’ancien chef du Parti libéral du Canada Michael Ignatieff dans un article publié en novembre dans le magazine américain The Atlantic.

Moment machiavélique, disait-il, parce qu’on y voit un leader politique attendre le dénouement d’une décision risquée imposée par l’exercice du pouvoir. C’est l’application de quelques principes du Prince. Obama sait que, si la mission échoue, sa présidence sera fortement ébranlée. Mais si elle réussit, plus personne ne critiquera sa volonté et sa capacité de tout risquer.

Mais il y a plus, ajoute Michael Ignatieff. Ce moment est aussi « machiavélique » parce qu’il illustre concrètement un cas où le bien commun justifiait une action politique que l’éthique personnelle et les valeurs religieuses jugeraient peut-être comme étant injuste et immorale. Or, c’est bien Machiavel qui a le premier établi qu’il y avait un fossé entre la conscience privée et l’action publique, rappelle l’ex-politicien, redevenu professeur et auteur.

Ce dernier pense ainsi que Machiavel aurait été d’accord avec les Soprano (les héros de la série télévisée) : parfois, « il faut faire ce qu’il faut faire ». Se salir les mains, en somme.

En 2003, le gouvernement Bush a lui aussi fourni un « moment machiavélique » mémorable avec la guerre en Irak, indique André Duhamel, professeur de philosophie à l’Université de Sherbrooke. « La fausse présentation à l’ONU sur les armes de destruction massive et toutes les justifications qu’on a faites, c’était une manipulation consciente pour déclencher une guerre. On a ici le côté sournois et manipulateur qu’on associe au machiavélisme. »

Quel Prince ?

Si l’importance de l’ouvrage de Machiavel fait consensus, le sens de l’œuvre demeure sujet à interprétation. L’usage populaire du terme « machiavélisme » fait référence à « l’art de gouverner efficacement sans préoccupation morale quant aux moyens » et désigne une personne rusée, perfide ou astucieuse. Mais l’œuvre est en elle-même rusée : plus profonde qu’elle en a l’air.

Selon le philosophe Jérémie Duhamel, chercheur au Centre de recherche en éthique de l’Université de Montréal qui a consacré une partie de sa thèse de doctorat à Machiavel, trois niveaux de lecture peuvent être dégagés.

Certains voient d’abord dans Le Prince un « manuel pour les tyrans », expliquait M. Duhamel par courriel cette semaine. Des « hommes politiques pour le moins autoritaires se sont réclamés de ce Machiavel machiavélique : Mussolini a préfacé Le Prince et Berlusconi était fier de dire qu’il trônait sur sa table de chevet. C’est aussi la lecture proposée par Denys Arcand dans Le confort et l’indifférence », documentaire portant sur le référendum de 1980.

D’autres voient dans Le Prince un « ouvrage satirique qui [veut montrer] les limites de la monarchie et son devenir nécessairement tyrannique », poursuit Jérémie Duhamel.

Finalement, une dernière lecture — à laquelle adhère davantage le chercheur — fait valoir que « Le Prince prodigue des leçons pour les moments de crise, d’exception ». Comme celui illustré sur la photo The Situation Room.

Du Prince partout

Le Prince est donc à géométrie variable. Et c’est peut-être pourquoi tout un chacun le voit partout dans le monde politique actuel. Normal, dit le sociologue Pierre Beaudet, de l’Université d’Ottawa : « Machiavel est l’inventeur de la politique moderne. »

Pour M. Beaudet, Le Prince définissait deux choses : la « politique comme un art qu’on réfléchit, qu’on calcule, qu’on organise », et la « politique comme stratégie, avec un aspect militaire, planificateur, gestionnaire, et aussi avec des rapports de force ».

À ce titre, il situe les conservateurs de Stephen Harper comme étant bien machiavéliques. Ce sont d’excellents stratèges, adeptes de la politique de la division (wedge politics), qui ont « un discours pour chaque clientèle, selon M. Beaudet. Ils vont mettre en avant le conservatisme fiscal à un endroit, puis le conservatisme moral ailleurs. Tout ça est bien organisé, structuré. Ce n’est pas une conspiration : c’est une stratégie, réfléchie, calculée, très sérieuse. »

Pierre Beaudet parle d’une « guerre de positions » où l’on « grignote l’adversaire de l’intérieur », peu à peu, habilement. Et où l’on parvient ainsi à se maintenir au pouvoir — puisque c’est bien là en partie le but des leçons du Prince.

Autre incarnation politicienne de Machiavel ou de son Prince ? Pierre Elliott Trudeau, assurément, répondent Pierre Beaudet et André Duhamel. Au début des années 80, le journaliste Richard Gwyn avait d’ailleurs consacré une biographie à Trudeau nommée Le Prince. Le politologue Guy Laforest présente quant à lui plusieurs liens entre le livre de Machiavel et le retour au pouvoir de Trudeau en 1980.

Pour André Duhamel, le fameux « Just watch me » de Trudeau (prononcé durant la Crise d’octobre) était bien machiavélique. « En une phrase, il ne dit pas ce qu’il va faire, mais il dit qu’il va faire quelque chose. Il pavane un peu, il est sûr de sa stature et de sa posture. Il y a un petit côté arrogant. »

Cela dit, inutile de tenter d’établir une liste des politiciens se réclamant de Machiavel : tous y seraient probablement. Michael Ignatieff l’écrivait déjà en 2008, dans le Globe and Mail : « N’importe qui ayant fait de la politique et qui relit Le Prince va grimacer et sourire un peu parce qu’il se reconnaît. Machiavel est notre contemporain. »

Pour le meilleur. Et parfois le pire.
21 commentaires
  • Pierre Labelle - Inscrit 14 décembre 2013 05 h 14

    Chrétien aussi.

    Chrétien aussi a offert un "moment machiavélique"; les commandites.

  • Serge Grenier - Inscrit 14 décembre 2013 07 h 57

    Est-ce lui ou nous ?

    Est-ce Machiavel qui est notre contemporain
    ou nous qui vivons encore au Moyen Âge ?

    • Christian Fleitz - Inscrit 14 décembre 2013 10 h 31

      Bon constat. La réalité humaine ne change pas avec son environnement... Par bien des égards nos limites du Moyen-Âge sont encore les nôtres.

    • Jacques Morissette - Inscrit 14 décembre 2013 14 h 03

      Très judicieux, Serge.

    • Mathieu des Ormeaux - Inscrit 14 décembre 2013 20 h 40

      Ce ne sont donc pas les anglo-ricains qui ont inventé le concept du pompier-pyromane? Les voici dans une superbe mise-en-scène digne d'Hollywood - un des rares aperçus que l'on puisse avoir des réunions à huit clos; coïncidence? Ils s'apprêtent donc à éteindre l'incendie qu'ils ont eux-même allumés et qui leur a servi de prétexte pour munir tous les domiciles d'un détecteur de fumée. Je crois par contre que des cours de tragédie seraient à l'ordre du jour; je ne suis pas tout-à-fait assez stupide pour me voir convaincu.

  • Nicole Bernier - Inscrite 14 décembre 2013 08 h 22

    Un article qui discrédite, en valorisant le travail intellectuel d'un ancêtre, les théories évolutionnistes: avons-nous réellement changé?

    Tout cet article vise à démontrer comment cette oeuvre, vieille de 500 ans, est tout aussi pertinente pour décrire les jeux politiques de la démocratie contemporaine que ceux du temps de la monarchie. Tout politicien ou chef d'État doivent vivre ces situations déchirantes: i.e tricher pour permettre d'atteindre les objectifs politiques souhaités. En d'autres mots, la justice et l'équité n'étant pas les valeurs dominantes de notre civilisation parce que l'inévitable besoin de "gagner à n'importe quel prix" est le letmotiv fondamental de la politique occidentale, ce qui fait bien du sens puisque les Occidentaux dominent le monde depuis justement qu'ils sont partis à sa conquête à l'époque de Machiavel.

    En fait, quand je lis ce genre d'article (ce qui arrivait souvent durant ma formation universitaire de 1996-2006), deux questions émergeaient à chaque fois:
    1) Comment peut-on dire que nous sommes la civilisation la plus évoluée et pourquoi toutes les théories sociologiques sont là pour démontrer que nous sommes au sommet de la chaîne du développement humain?
    2) Si nous sommes plus évolués aujourd'hui, pourquoi des textes de Machiavel ou des oui-dire sur Platon (rapportés par le monde arabe et déterrés au début de la conquête des Amériques) sont-ils toujours aussi pertinents pour traduire notre supériorité civilisationnelle?

    Par exemple, dans un des grands cours de philosophie de l'Université de Montréal, j'ai demandé quelle était la différence entre les capacités intellectuelles de Platon et un grand philosophe contemporain que le professeur adorait (Gadamer) et comment les théories évolutionnistes prenaient racines dans le monde de la pensée?

    En fait, un seul professeur, en sciences des religions, a osé s'aventurer sur ce terrain: nous aurions développé "par processus de mutation", une prothèse cognitive (pas la foi) nous permettant d'être plus intelligent que tous les autres peuples.
    Pourtant ce n'est pas ce que cet article démontre: les hommes n'ont p

    • Benoît Landry - Inscrit 14 décembre 2013 10 h 15

      J'aime beaucoup votre intervention.

      Je dirais pour ma part que certains de nos dirigeants font des choix intentionnels de suivre ces précepts plutôt que de faire progresser la démocratie.

      Qui de nos dirigeants font des efforts pour changer notre système électoral qui rendrait entre autre les politiciens imputables avant la fin des mandats obtenus ? Ceux-ci tentent pourtant de moderniser l'État de décisions prises durant les années 60-70 alors que notre mode de représention n'a pratiquement pas changé depuis 1867.

      Les humains ont une nature qui peut facilement les amener à choisir les voix rapides vers le pouvoir, mais, à mon point de vue, l'humanité a évoluer en s'éloignant de ces comportements primaires. Une simple question de choix....

    • Pierre-Alain Cotnoir - Abonné 14 décembre 2013 12 h 03

      Je vous invite à lire "Comment HOMO est devenu SAPIENS, sur l'évolution de la pensée" par Peter Gärdenfors et publié aux Éditions Sciences Humaines, 2007. Cet ouvrage donne un éclairage allant au-delà des spéculations philosphiques sur l'émergence de la pensée en intégrant les connaissances obtenues en éthologie, anthropologie et sciences cognitives. Il permet de comprendre comment l'évolution aura contribuée à l'apparition de cette fonctionnalité toute humaine.

    • Solange Bolduc - Inscrite 15 décembre 2013 20 h 28

      @ Nicole Bernier

      Nous ne changerons jamais tant et aussi longtemps que nous répétérons les autrees !

      Peut-on espérer être autre chose qu'un perroquet, pour le bien de l'humanité ?

  • Louis Gérard Guillotte - Abonné 14 décembre 2013 08 h 32

    Contrepoint

    Le Prince est une bible.Elle n'a pas,à ma connaissance,de contrepartie;elle est une
    télé-réalité par excellence,une recette légendaire.Il serait pour le moins intéressant
    pour un philosophe attitré d'examiner comment un être tout aussi éveillé que Machia-
    vel,proposons Gautama Siddhartha,aurait pensé ce Prince?

  • Alex Chiasson - Inscrit 14 décembre 2013 08 h 38

    Clichés et headline grabbing...

    Au lieu de vous faire une idées toute faite - en lisant les bits & bytes de nos intellectuels publics nationaux - sur ce grand esprit, je vous recommande de le lire vous même... Une des plus belle expérience récente de ma fut ma relecture des Discours (la récente traduction aux éditions Gallimard - Collection Idée, je crois, est brillante)... Profonde compréhension de l'univers humain... D'une beauté et d'un sublime... Laissez Iggy fondre dans l'insignifiance du commentaire politique à la Michel (le tigre) Bergeron et plonger vous dans cet oeuvre... PS: La traduction Bouquins des Oeuvres est excellente et La Pleiade à éviter...