La troublante accoutumance aux dérives numériques

L’arrivée annoncée des Google Glasses, ces lunettes hyperconnectées, éveille un vent d’inquiétude dans les univers numériques.
Photo: Mark Lennihan Associated Press L’arrivée annoncée des Google Glasses, ces lunettes hyperconnectées, éveille un vent d’inquiétude dans les univers numériques.

C’était à prévoir. L’arrivée annoncée dans nos vies quotidiennes, courant 2014, des Google Glasses, ces lunettes hyperconnectées promues par la multinationale du même nom, éveille actuellement un vent d’inquiétude dans les univers numériques, avant même leur introduction officielle sur le marché.

 

La force de contestation est nourrie principalement par une peur, constate le sociologue de la culture Jonathan Roberge, qui mène actuellement une recherche sur le sujet : celle de se voir filmer en permanence par le simple regard posé sur nous par un des propriétaires de ces verres reliés à Internet. « La peur d’être filmé : c’est un point convergent dans le discours, dit l’universitaire, titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les nouveaux environnements numériques et l’intermédiation culturelle (Le Nenic Lab, pour faire plus simple), qui sera officiellement lancée le 4 décembre à Québec. Mais c’est aussi une appréhension qui témoigne du manque de compréhension des enjeux bien plus importants liés à l’apparition de ces lunettes dans l’environnement ».

 

Un doute ? Au-delà du simple vol d’intimité dans des lieux publics, comme privés — un résumé assez simpliste du problème —, l’objet, présenté comme une révolution, porte en effet bien plus en lui : il va générer une masse phénoménale de données et les archiver. Il va permettre l’installation d’un filet informatique, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, sur l’ensemble des territoires humains et des interactions sociales, en enregistrant un même environnement sous une multitude d’angles humains. Mais il va surtout poursuivre l’oeuvre de Google qui propose d’appréhender la réalité en passant par ses algorithmes, ces formules mathématiques à saveur discrètement politique qui permettent de se retrouver dans les données numériques, et qui se rapprochent de plus en plus du cerveau humain, en passant désormais par les yeux.

 

Désensibilisation

 

« Le développement des technologies soulève de plus en plus de questions importantes que l’on formule collectivement de moins en moins », dit M. Roberge, et ce, en raison d’une troublante accoutumance aux dérives numériques du moment, ajoute le chercheur qui, durant les cinq prochaines années, s’engage modestement à enrayer cette indolence, cette absence de distance critique, en étudiant plusieurs recoins des mutations sociales et numériques en cours, particulièrement celles qui changent notre rapport à la culture, à l’environnement urbain, à la vie privée… Son but est à peine voilé : donner du corps à la réflexion pour resensibiliser les accros à la techno visiblement hypnotisés par l’écran de leur téléphone dit intelligent.

 

C’est que la marche du progrès, avec ces innovations, ces changements de cadres, ces jouets qu’elle place dans les poches tend désormais, en raison de la complexité qui l’accompagne, à « désensibiliser » autant les usagers de ces outils que les esprits critiques qui se font du coup moins entendre dans le présent, dit M. Roberge qui enseigne à l’Institut national de la recherche scientifique (INRS) au Centre urbanisation culture société. « On ne remet plus en question les environnements dans lesquels ces outils nous placent parce qu’on y est habitués, dit-il. Et puis, les problèmes que tout cela soulève sont désormais très techniques, relèvent d’une science qui est loin d’être à la portée de tous et qui devient alors plus simple à éviter qu’à affronter. »

 

L’homme en veut pour preuve la question des algorithmes, ces formules mathématiques qui permettent de discriminer les contenus dans les univers numériques. Ce sont eux qui font apparaître les résultats d’une recherche sur Google, Yahoo et les autres. Ce sont aussi eux qui président aux recommandations lors d’achat en ligne, qui font apparaître les bonnes publicités sur le site que l’on fréquente ou qui hiérarchisent les contenus sur plusieurs sites d’information. « L’algorithme relève de la mathématique appliquée, presque pure, que peu de personnes comprennent réellement, dit-il. Sous le couvert d’une prescription objective et structurée, ces formules nous amènent aussi dans un monde contrôlé par de grandes compagnies qui dictent ainsi leur point de vue sur le présent depuis un petit endroit sur terre : la Silicon Valley. »

 

Vie privée

 

Cette « domination en short sous le soleil de la Californie » peut parfois prendre de drôles de chemins, comme celui ouvert la semaine dernière par l’ingénieur Vint Cerf, évangéliste en chef de l’Internet chez Google. Devant le Bureau fédéral américain du commerce, il a parlé de la protection de la vie privée comme d’une « anomalie » dans le présent, mais aussi une valeur de plus en plus difficile à défendre dans la modernité.

 

Pour M. Roberge, la prolifération — intéressée, selon lui — de telles idées est facilitée par l’acceptabilité sociale de la « sous-veillance », cette surveillance passive vécue et alimentée quotidiennement par les adeptes des réseaux sociaux, mais également par l’incapacité actuellement des gouvernements, comme de la société civile, à réfléchir correctement sur ses enjeux et à amener ces questions dans l’actualité, dit le chercheur.

 

« Les outils connectés portables sur soi [comme les Google Glasses] etla démocratisation des drones [ces objets volants discrets qui peuvent être équipés de caméra] risquent toutefois de changer la donne, dit-il. On ne peut pas continuer à surveiller tout le monde tout le temps. Ces outils vont forcément faire apparaître un besoin social de régulation. Les gens vont essayer d’adapter les cadres juridiques et la réflexion politique ».

 

À condition bien sûr de ne pas avoir devant les yeux un objet qui entrave la vision…

2 commentaires
  • Pierre-Alain Cotnoir - Abonné 2 décembre 2013 09 h 05

    Compléter une analyse partielle...

    À chaque fois où vous vous présentez chez votre "ami" Jean Coutu et que la caissière vous demande "Avez-vous votre carte 'Air Miles'?" et que vous la lui remettez pour accéder aux points convoités, vous fournissez de précieux renseignements sur vos achats. Il en va de même pour l'utilisation de vos cartes de crédit ou de débit. Les millions de données POS (point of sales) sont analysés par des algorithmes tels ceux de SPSS Modeler d'IBM, réseaux neuroniques, analyse discriminante, CHAID, etc et permettent aux marchands de mieux placer sa marchandise, d'associer comme dans certains établissements de grandes chaînes de dépanneurs qu'il vaut la peine de placer les caisses de bière sur le chemin des couches (!!!), car ce sont les papas qui, à la demande des mamans, vont souvent chercher les couches manquantes pour leurs petits rejetons... Ces profils sont établis également lorsque vous naviguer sur Internet et il est possible de croiser toutes ces données provenant de l'empire GAFA (acronyme éponyme issu de l'amalgame de "Google Apple, Facebook, Amazon") afin de mieux cibler le type de consommateurs ou de citoyens que vous êtes. Et alors? Parfois, cela permet à Amazon de vous proposer un livre mieux adapter à vos goûts ou intérêts au lieu de vous assommer avec ceux qui vous rebutent. Mais cela permet également au SCRS ou à la NDA de vous suivre... L'envers de ce décor, c'est que les TIC sont aussi entre les mains de ceux qui ne vendent rien que la dissémination d'idées moins dominantes. J'en veux pour preuve la coop de solidarité WEBTV (http://webtv.coop) où les données des internautes inscrits ne sont ni croisées, ni vendues où l'on peut trouver autant des vidéos sur un monde plus vert que plus équitable et où le contrôle est entre les mains des membres d'une coop réunissant les utilisateurs, les travailleurs et des organisations de soutien comme le Chantier de l'économie sociale.

  • Pierre-Alain Cotnoir - Abonné 2 décembre 2013 09 h 11

    Conclusion d'une analyse partielle

    Avec les TIC (technologies de l'information et de la communication), chacun peut se muter de lecteur en imprimeur, d'auditeur à réalisateur, de consommateur en acteur. Rien que pour ces raisons, je préfère ces nouvelles technologies aux mass-medias traditionnels. Car, avec les mass-medias traditionnels, seuls quelques individus ayant reçu le privilège (du pouvoir ou/et de l'argent) de s'adresser à la multitude pouvaient s'exprimer, ce n'est désormais plus le cas. Les Wikileaks sont là pour le démontrer.