L’enfant adopté maître de ses origines

<strong>Une reconnaissance troublante pour l’enfant.</strong> Barbara Martel et Charles de Léan ont quatre enfants, dont deux enfants adoptés. Manuel, l’aîné, est arrivé de Colombie, et Ludovic a été adopté au Québec. Pour Barbara, la reconnaissance du parent d’origine peut être troublante pour l’enfant. « On nous avait dit de lui parler positivement de sa maman, pour ne pas qu’il se sente déchiré », dit-elle au sujet de Manuel. Avec pour effet qu’à trois ans, Manuel avait son sac à dos à côté de la porte et disait qu’il voulait retourner en Colombie dès qu’il aurait assez mangé. Quand ses parents ont cessé de lui en parler, Manuel a défait son sac et a commencé à se faire des amis.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Une reconnaissance troublante pour l’enfant. Barbara Martel et Charles de Léan ont quatre enfants, dont deux enfants adoptés. Manuel, l’aîné, est arrivé de Colombie, et Ludovic a été adopté au Québec. Pour Barbara, la reconnaissance du parent d’origine peut être troublante pour l’enfant. « On nous avait dit de lui parler positivement de sa maman, pour ne pas qu’il se sente déchiré », dit-elle au sujet de Manuel. Avec pour effet qu’à trois ans, Manuel avait son sac à dos à côté de la porte et disait qu’il voulait retourner en Colombie dès qu’il aurait assez mangé. Quand ses parents ont cessé de lui en parler, Manuel a défait son sac et a commencé à se faire des amis.
Le Québec est toujours la province du Canada où l’adoption est la plus fermée, c’est-à-dire qu’elle ne favorise pas la divulgation de l’identité ou les contacts avec la famille d’origine. Mais cela pourrait changer. Un projet de loi en ce sens a été déposé en juin dernier par le ministre de la Justice, Bertrand St-Arnaud.


Huguette Drouin sait que sa mère biologique avait les cheveux et les yeux bruns, qu’elle avait fait des études universitaires, qu’elle avait 27 ans lorsqu’elle a confié son enfant à la crèche et qu’elle était francophone et catholique. Elle sait qu’elle est morte en 1996 d’un AVC. Mais elle ne sait pas son nom, ni où elle a vécu.

C’est que la mère d’origine d’Huguette a refusé de divulguer son identité et d’avoir tout contact avec elle lorsque sa fille a entrepris des démarches pour la retrouver il y a une vingtaine d’années.

Si le projet de loi 47, déposé en juin dernier par le ministre de la Justice, Bertrand St-Arnaud, est adopté, Huguette Drouin, à 67 ans, pourrait enfin connaître le nom de sa mère puisque le droit à la confidentialité des parties s’éteindrait un an après le décès. Elle pourrait ainsi mettre la main sur « le morceau du puzzle » de son identité, qu’elle a cherché toute sa vie.

À 64 ans, Diane Poitras craint elle aussi de mourir sans connaître l’identité de sa mère d’origine. « C’est ma hantise de mourir sans connaître mes origines. Sur mon épitaphe, je veux que soit écrit le nom de ma mère d’origine », dit-elle.

Tout ce qu’elle sait, c’est que ce nom risque d’être polonais, puisque selon les antécédents sociobiologiques fournis par les centres jeunesse, sa mère aurait été une réfugiée polonaise en Allemagne, avant de trouver refuge au Canada, où elle a accouché.

À ce jour, le Québec est la province canadienne dont la réglementation en matière d’adoption est la plus fermée, explique Alain Roy, avocat spécialisé en droit de la famille. À l’étranger, l’Allemagne et la Suisse, par exemple, reconnaissent le droit de connaître ses origines comme un droit constitutionnel.

Mais la situation du Québec pourrait changer. Le projet de loi avancé par Québec permettrait en effet désormais la « reconnaissance du lien de filiation » avec les parents biologiques d’un enfant adopté.

D’abord, le nom des parents biologiques pourrait être inscrit dans le certificat d’état civil de l’enfant adopté. Puis des ententes de communication peuvent, avec le consentement des parties, être conclues entre les parents adoptants et les parents biologiques, puis sanctionnées par le tribunal.

Et enfin, l’identité de tout parent biologique serait à la disposition d’un enfant adopté, avec consentement de ses parents adoptifs jusqu’à 14 ans, à moins qu’un veto n’ait été inscrit durant la première année d’existence de l’enfant.

Pour les parents qui ont donné leur enfant en adoption avant la nouvelle loi, le délai pour inscrire un nouveau veto de divulgation de leur identité est de 18 mois, ou jusqu’à ce qu’une demande ait été faite pour dévoiler leur identité.

Présentement, en cas d’adoption, le lien de filiation est complètement rompu. « Il n’y a aucun contact de prévu ou de permis dans la loi. Si les parents adoptifs décident de leur propre initiative de maintenir le contact, ils peuvent le faire. Mais il n’y a rien de prévu dans la loi au Québec, contrairement à ce qui se passe dans les autres provinces », dit Madeleine Bérard, la directrice du Centre de la jeunesse et de la famille Batshaw.

Pas de droits parentaux

Pour Martine (nom fictif), qui a été famille d’accueil, puis mère adoptive pour sa fille de six ans, cela signifie que les contacts avec la mère d’origine, qui étaient maintenus au départ, ont complètement été rompus avec l’adoption.

« Au début, ma fille se souciait beaucoup de savoir que sa mère biologique était bien. Elle allait la voir de bon cœur. »

Martine a d’abord été présentée à sa future fille comme étant « une amie de sa mère ». Au fil des années, la petite fille s’est mise à appeler sa mère adoptive « maman ». À partir de l’adoption, les contacts avec sa mère d’origine se sont interrompus. « Elle demande encore à voir sa mère », constate Martine.

« La mère n’a pas de droits parentaux », remarque Hoda Choueri, du Centre de la jeunesse et de la famille Batshaw.

Plusieurs croient d’ailleurs que la reconnaissance du lien de filiation avec le parent d’origine pourrait inciter ces parents à consentir plus facilement à l’adoption, sans qu’on doive obtenir une déclaration d’admissibilité à l’adoption en cour. Martine est aussi famille d’accueil pour un petit garçon de 14 mois, qui n’est pas encore admissible à l’adoption.

« Quand on s’inscrit comme “banque mixte”, dit-elle, on sait que l’on sera famille d’accueil avec l’intention d’adopter. On sait qu’il n’y a rien de garanti, mais c’est ça que l’on souhaite. »

Les deux enfants qui ont été pris en charge par Martine avaient par ailleurs été placés chez elle jusqu’à la majorité, ce qui garantissait une certaine stabilité à la famille.

Mais l’adoption est le seul projet de vie pour l’enfant qui soit complètement irréversible. « Dans le cadre d’un placement en famille d’accueil, il y a toujours une possibilité que l’entente soit révisée en cour », confirme Hoda Choueri. Enfin, les parents adoptifs sont désormais tenus responsables d’informer l’enfant adopté de sa situation et de ses droits.

Claire-Marie Gagnon est présidente de la Fédération des parents adoptants du Québec. Si elle se réjouit de certaines mesures de la loi, celle notamment qui garantit l’accès à l’identité après la mort du parent, elle croit que certains éléments du projet de loi vont trop loin.

La Fédération s’opposait par exemple à ce que l’entente de communication entre parents d’origine et parents adoptants soit judiciarisée. Si, dans certains cas, ces ententes peuvent très bien se passer, dans d’autres, il reviendra aux parents adoptants de faire modifier ou révoquer cette entente en cour, ce qui peut s’avérer lourd et pénible.

Dans certains cas, les parents d’origine peuvent venir « envahir et perturber les relations familiales », dit-elle.

Par ailleurs, les enfants adoptés sont parfois déstabilisés au moment du contact avec leurs parents d’origine.

« Ce qu’on voit souvent, c’est que l’enfant est complètement désorganisé avant ou après avoir vu son parent d’origine. Il peut se remettre à faire pipi au lit. Il y a des parents qui peuvent dire à leur enfant : “Ils t’ont enlevé à moi, et moi je voulais te garder.” Ça crée des conflits de loyauté. »

Me Alain Roy le souligne pourtant, les dispositions de la nouvelle loi ne doivent être appliquées que dans l’intérêt de l’enfant.

Ça n’est pas « un prix de consolation pour les parents d’origine », dit-il. « Si l’enfant n’y trouve pas son compte, si ça le perturbe », dit-il, les dispositions ne s’appliqueront pas.

« Il n’est pas censé y avoir de marchandage au départ. Le parent d’origine ne peut pas dire qu’il consent à l’adoption à condition que l’enfant puisse le voir. C’est censé être clairement dit au départ », note Madeleine Bérard.

Après des décennies de recherche de leur identité, Huguette Drouin et Diane Poitras attendent encore, le cœur battant. Pour l’instant, les consultations entourant le projet de loi ne sont pas au programme de l’Assemblée nationale avant Noël. Et des élections pourraient encore allonger les délais… Mais l’espoir persiste, et les deux femmes espèrent enfin pouvoir connaître leurs origines avant leur mort.
6 commentaires
  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 30 novembre 2013 08 h 30

    Deux questions comme Ça !

    Si, du projet de loi sur ou concernant le monde de l'adoption, l'enfant adopté devient "maître de ses origines", qu'advient-il du non-adopté qui, abandonné dès sa naissance et vivant ailleurs qu'en famille d'origine, porte un nom qui lui est étranger ?

    Ce projet de loi vise-t-il, aussi, toutes ces personnes qui, de l'Enfance de Duplessis-Léger (Décrets 1153-2001 / 1198-2006) et majoritairement, risquent de "mourir" sans connaître leur origine ni laisser de trace généalogique, et ce, pour des motifs de confidentialité mur à mur ?

    Deux questions comme Ça ! - 30 nov 2013 -

  • Richard Boudreau - Abonné 30 novembre 2013 11 h 33

    Et le père?

    Biologiquement, nos origines sont autant reliées au père qu'à la mêre. Étonnant toute l'importance qu'on donne à ce petit voyage au chaud de neuf mois...blague à part!

  • Jacques Moreau - Inscrit 30 novembre 2013 12 h 31

    Le secret a ses raisons

    Il y a de bonnes raisons pour maintenir une haute discrétion sur le origines biologique des enfants adoptés. La mère biologique qui ne veut pas revoir un "passage" de son passée, et la mère adoptive qui ne veux pas souffrir la compétition de la mère biologique, en passant par l'enfant qui pourrait devenir confue sur ses parents. Par contre pour des consiérations génétique, maladies en particulier, il pourrait être très important de connaître ses origines génétique. Ça vas demander de la flexibilité, mais accompagné de prudence.

    • André Société d'art vocal de Montréal - Abonné 1 décembre 2013 21 h 56

      Merci de votre commentaire! Car j'ai peine à imaginer la réaction du fils adoptif qui découvrira que sa mère par adoption est en réalité sa grand-mère. À réfléchir cas par cas, car notre passé social est plein de tristes réalités.

  • Marc Provencher - Inscrit 30 novembre 2013 12 h 33

    Des antécédents "sociobiologiques" polonais, voyez-vous ça...

    «Tout ce qu’elle sait, c’est que ce nom risque d’être polonais, puisque selon les antécédents sociobiologiques fournis par les centres jeunesse, sa mère aurait été une réfugiée polonaise.»

    Ah non, ça ne va pas recommencer. Il n'y a rien de biologique, rien d'héréditaire, rien de physique, dans le fait d'être polonais. Les peuples, les nationalités ne sont aucunement des faits de la nature: il s'agit au contraire de faits de la culture (sapiens) acquis du vivant de chaque individu. La culture étant par définition immatérielle, elle ne saurait être déterminée biologiquement. Tout dépend de ce que l'on devient, de comment on est élevé.

    Benedetto Croce: «La nationalité est un concept spirituel et historique, en devenir donc, et non pas un concept naturaliste et immobile comme celui de race.»

    De même, moi qui suis canadien-français, je cesse totalement de l'être à ma mort, puisque je ne l'étais aucunement à la naissance: car c'est quelque chose que je suis devenu, qui tient du devenir et non de la naissance. Au contraire, mon ADN, substance biologique, peut être prélevé indifféremment sur mon cadavre ou sur moi vivant. Donc une explication génétique des peuples est en fait leur négation. Ce que la génétique des populations appelle "polonais", par exemple, sur la base d'un saucissonnage biologique des populations, est une source profonde du racisme, car elle instaure entre les peuples des parois PHYSIQUES imaginaires qui les rendent mutuellement inconnaissables. Il faut donner à ça un tout autre nom: des petits codes alphanumériques, comme pour le groupe sanguin, à faire figurer aux côtés de ce dernier dans mon dossier médical. La génétique des populations concerne uniquement la médecine, et la médecine est le tube dans lequel il faut retourner cette pâte à dents mortifère.

    Si vous avez été élevée dès la naissance dans une famille adoptive et que vous découvrez que votre maman biologique était polonaise, vous même n'êtes pas polonaise pour autant.

  • Pierre Roggemans - Inscrit 30 novembre 2013 13 h 23

    'Blessure Primitive" ??

    Le concept de « Blessure Primitive » fut maladroitement inventé, en psychiatrie, par Nancy Verrier (« The Primal Wound ») il y a vingt ans déjà (Éd. ‘Gateaway Press’, Baltimore, 1993)’.
    Maladroitement car ***tous*** nous avons connu cette ‘blessure primitive’ fondamentale (fondamentale, puisque dite ‘primitive’ précisément !) : celle de notre naissance elle-même !
    Or ce qu’appelle Nancy Verrier, la ‘Blessure Primitive’, se justifierait pas la ‘rupture de contacts émotionnels d’avec la mère de naissance’... d’où sentiment, réel ou imaginaire pour l’enfant, d’avoir été ‘abandonné’ par sa propre mère, créant donc chez lui ce sentiment d’être un « mauvais enfant ».
    Il faudrait à la place parler de « Blessure abandonnique » (concept déjà existant et donc inutilement remplacé par un autre incorrect).
    Quant à la « blessure primitive » dont parle René Fowley («... de la "blessure primitive" engendrée par l’adoption. », il ne s’agit pas actuellement de quelque chose de ‘primitif’, mais de... ‘définitif’ !
    Le grand problème de l’adoption est que l’on se positionne le plus souvent sur le « droit À l’enfant » plutôt que des ‘droits DE l’enfant » !
    Connaitre ses origines ne signifie pas pour autant pouvoir approcher à ses parents de naissance (parents d’origines dits ‘toxiques’, ou parents décédés). Mais la connaissance est pour eux un droit et souvent une délivrance. Il faudrait relire Françoise Dolto...
    « Les paroles tues, tuent » disait la thérapeute belge Myriam Monseur, spécialisée en matière de familles adoptives précisément en difficultés et en très grande souffrances face à un enfant ‘réel’ top éloigné de l’enfant ‘rêvé’ !
    C’est qu’il leur faut s’adApter à l’enfant adOpté, et non l’inverse. Ce sont les parents adoptifs qui ont pris un risque, à assumer jusqu’au bout !