Laurent Veyssière au Devoir - La Conquête ne fut pas un abandon

À Québec en 1759, les hommes de Wolfe prennent d’assaut les plaines d’Abraham pour tenter de surprendre les défenseurs de la ville.
Photo: Ministère des approvisionnements et services, Canada À Québec en 1759, les hommes de Wolfe prennent d’assaut les plaines d’Abraham pour tenter de surprendre les défenseurs de la ville.

La guerre de Sept Ans ? Un sondage rapide démontrerait facilement que 95 % des Québécois n’en ont jamais entendu parler. De toute façon, les historiens québécois et français ne s’y sont guère attardés et il est rare que les manuels scolaires y consacrent plus que quelques lignes. C’est pourtant au terme de cette première grande guerre internationale (1756-1763) et des négociations qui suivirent que la France perdit le Canada.

 

Les organisateurs du 400e anniversaire de Québec avaient sciemment écarté les historiens de ces célébrations à haut risque. Voilà qu’à l’occasion du 250e anniversaire du Traité de Paris, ils prennent leur revanche. À Paris, se tient ces jours-ci, sous l’égide du ministère français de la Défense, un important colloque franco-québécois qui vient clore une série de rencontres et de publications destinées à resituer « la Conquête » dans les enjeux géostratégiques de l’époque.

 

Plusieurs de ces nouvelles recherches mettent à mal la thèse de l’« abandon » du Canada par la France pourtant unanimement admise chez nous. Ancien stagiaire des Archives nationales du Québec aujourd’hui responsable du patrimoine au ministère de la Défense, à Paris, Laurent Veyssière vient de diriger (avec Bernard Fonck) la publication de plusieurs ouvrages majeurs (La guerre de Sept Ans en Nouvelle-France, Septentrion) qui ébranlent quelques certitudes.

 

Quel abandon?

 

« Il faut être très prudent avec la notion d’abandon, dit Veyssière. Qu’il y ait eu un sentiment d’abandon, c’est normal. Quand une communauté de 60 000 personnes se retrouve seule, elle éprouve évidemment un sentiment d’abandon. » Mais, pour l’historien, rien ne prouve que, sur le plan politique, militaire et diplomatique, la France a « abandonné » le Canada comme on le dit si souvent.

 

Pour l’historien, il faut remettre la « Conquête » dans le contexte de l’époque. Pour la France, dans cette guerre, le théâtre nord-américain est secondaire. Si les troupes anglaises se concentrent au Canada, à l’inverse, la France concentre ses opérations en Allemagne, où plus de 100 000 hommes partent à la conquête du Hanovre. « Pour la France, il s’agit d’humilier le roi anglais, fils de l’électeur du Hanovre Georges 1er, pour être ensuite en position de négocier, dit Veyssière. Le Hanovre est une simple monnaie d’échange. C’est là que s’est joué le sort du Canada ! »

 

Toutes les guerres de ce siècle ressemblent à un jeu d’échecs. Pour la France, le rôle de Montcalm et de Vaudreuil consiste d’abord à tenir le plus longtemps possible. L’historien québécois Marcel Fournier, qui a dirigé le projet de recherche Montcalm, a montré que la France avait envoyé suffisamment d’hommes pour soutenir un conflit qui ne devait pas durer si longtemps.

 

Jamais, dit Veyssière, les Français n’ont imaginé que dans cette guerre ils pourraient perdre le Canada. Même dans les négociations qui s’ouvrent en 1761, les Français n’étaient pas prêts à abandonner le Canada. « Au printemps de 1761, le plénipotentiaire français envoyé à Londres a pour consigne de conserver le Canada, dit-il. Mais, rapidement, il comprendra que l’Angleterre ne rendra jamais le Canada. »

 

Pas de monnaie d’échange

 

Le grand problème de la France, c’est que dès 1761, elle n’a plus rien à offrir comme monnaie d’échange. Elle perd même la Martinique et Belle-Île. « La France n’a pas d’autre choix que de définir ses priorités. Or, le Canada s’y retrouve en queue de liste derrière les pêches de Terre-Neuve, les Antilles et même le Sénégal. »

 

Curieusement, c’est l’historien anglais Jonathan Dull, grand spécialiste de l’histoire militaire, qui a montré que ce choix fut le bon. Ce qui aurait pu être une déconfiture complète va permettre, grâce aux pêches, de préserver une marine française, d’assurer le redressement de la balance commerciale et de relancer l’économie. « On ne peut évidemment pas parler d’une victoire quand on perd le Canada, le Sénégal et une partie des Antilles. Mais la France ne s’en tire pas si mal », dit Veyssière. Le pays va se redresser au point de pouvoir prendre sa revanche lors de la guerre d’indépendance américaine.

 

Ce que les Habitants (ou Canadiens) vivent comme un drame, n’importe quelle puissance coloniale l’aurait fait à cette époque, estime Veyssière. « Nous sommes nombreux à être convaincus que la France n’avait pratiquement pas de chance de conserver le Canada dans cette négociation. Je pense que c’est en train d’être admis par les historiens. On ne peut plus traiter de la Conquête, comme on l’a fait, sans parler de l’ensemble de la guerre de Sept Ans. Si la France avait remporté la guerre en Allemagne, elle aurait eu la monnaie d’échange pour récupérer le Canada. »

 

Le discours du conquérant

 

D’où vient alors ce discours dominant sur l’abandon ? « Le discours de l’abandon, c’est d’abord le discours du conquérant, dit Veyssière. Dès le début, il sera repris par le premier gouverneur britannique, James Murray, et par son successeur, Carleton. Il est évident qu’il est plus facile de parler à un peuple conquis en lui disant que sa mère patrie l’a abandonné et que l’Empire britannique ne lui offre que des bienfaits. »

 

La propagande britannique se met rapidement en branle. Elle fera de Wolfe, pourtant dépressif et détesté par ses propres généraux, un héros. Ce qui contribue à exagérer l’importance de la bataille des plaines d’Abraham. Elle fera de l’Empire le pourvoyeur de nouvelles libertés. Ce qui n’est pas faux, dit Veyssière, comme le montre l’arrivée des journaux qui n’existaient pas en Nouvelle-France. Mais de là à décrire la Nouvelle-France comme la pauvre victime d’un régime tyrannique, il y a une limite à ne pas franchir.

 

« Lorsqu’on étudie les destins individuels des Canadiens de cette époque, on voit que leur mode de vie était très libre, dit Veyssière. Comme ils étaient loin du pouvoir, leur liberté était immense, au point de ne pas se sentir opprimés par la monarchie absolue. D’ailleurs, au moment de l’Acte de Québec, en 1774, lorsque les pétitions des Canadiens partent à Londres, à aucun moment ils ne réclament de représentation parlementaire alors que la minorité anglo-protestante la réclame à cor et à cri. Pour les Canadiens, pétris des valeurs de l’ancien régime français, ce n’était pas une question qui se posait. »

 

Parmi les réalités que ces nouvelles recherches ont permis de découvrir ou de redécouvrir, il y a la violence radicale de cette guerre. « La guerre de Sept Ans fait partie de ces guerres que l’on commence à qualifier de « guerres totales », dit Veyssière. La guerre de Trente Ans, juste avant, a aussi été d’une violence inouïe. Wolfe l’annonce. Il va mettre en place une violence réglée contre la population et fait brûler les villages. La guerre en Europe n’a rien à envier à ce qui se passe en Amérique. On pratique une politique de la terre brûlée. »

 

S’il y a « abandon » quelque part dans cette histoire, c’est peut-être dans le fait que jamais la France ne songera véritablement à récupérer le Canada une fois le Traité de Paris signé. « La France est dans une logique continentale et terrienne, alors que l’Angleterre est maritime, dit Veyssière. La France fait toujours passer ses intérêts continentaux d’abord. Récupérer la colonie du Canada, elle n’en voit pas l’intérêt. Ce qui souligne encore plus le mérite des Canadiens d’avoir su conserver leur langue et leur manière de vivre. C’est un exemple dans l’histoire mondiale. Il a fallu retrousser ses manches et survivre. C’est tout à l’honneur des Québécois. »

16 commentaires
  • Guy Rivest - Abonné 22 novembre 2013 06 h 01

    Enjeux géostratégiques

    Parlant d'enjeux géostratégiques, il faut souligner qu'après la Conquête, si l'Angleterre s'est montrée indulgente envers les vaincus d'ici, ce n'est pas par grandeur d'âme mais parce qu'elle craignait fortement une alliance stratégique entre sa colonie américaine en voie de se révolter et les Canadiens-français. C'est pour cette seule raison qu'elle nous a laissé notre système juridique et qu'elle a pactisé avec l'Église catholique pour que celle-ci fasse tenir le peuple tranquille. Ce qui n'a évidemment pas empêché que nous subissions le même sort que l'Inde (par exemple) avec l'installation ici d'une oligarchie politique et commerciale anglaise qui à la fois méprisait et exploitait les vaincus. Les rebelles de 1837-1838 n'ont pas réussi à secouer ce joug et nous n'avons pas eu plus tard notre propre Gandhi. Bien sûr, la situation aurait peut-être tourné autrement si le gouvernement fédéral n'avait pas triché au référendum de 1995. Maintenant, nous sommes prisonniers du Canada comme l'a démontré récemment la contestation de la loi 99 par le gouvernement Harper.

  • Nicole Ste-Marie - Abonnée 22 novembre 2013 06 h 59

    Quel abandon ? Il faut être arrogant comme un français.

    En 1763, un monde anglais s’est refermé sur les Canadiens, sans pourtant qu’ils se fondent en lui, car il s’est créé contre eux et il se développe sans eux. […] Et leurs propres armatures sociales ayant été tronquées en même temps que secouée sur ses bases, ils ne forment plus qu’un résidu humain, dépouillé de la direction et des moyens sans lesquels ils ne sont pas à même de concevoir et de mettre en œuvre la politique et l’économie qu’il leur faut. […] Leur condition ne résulte pas d’un choix qu’ils auraient fait : ils n’ont guère eu le choix ; elle est la conséquence directe de la conquête qui a disloqué leur société, supprimé leurs cadres et affaiblit leur dynamisme interne, si bien qu’elle s’achève en eux [50].

    Guy Frégault "La guerre de la conquête" Fides, 1955 p.455-457.

    • Nathalie Lemel - Inscrite 23 novembre 2013 05 h 59

      «Arrogant comme un Français» (avec une majuscule s'il vous plaît), bien sûr colporter des clichés xénophobes c'est beaucoup plus pertinent.

      Quand allez-vous parler du traité de Paris de 1762 comme de ce qu'il est : un arrangement entre Sang-Bleu.
      Ce sont les mêmes qui envoyaient la piétaille se faire massacrer sur les champs de bataille en prenant soin, si possible, de ne pas tuer les officiers d'en face (tactique employée pour la première fois par les Américains pendant leur guerre d'indépendance) pour cause de liens familiaux et qui ensuite se partageaient le gâteau.
      Il n'était pas rare à l'époque que des cousins «s'affrontent» sur les champs de bataille sous des étendards différents puis s'invitent à souper quelques temps plus tard pour en parler (et en plaisanter). Oubliez-vous les bataillons de Hanovriens (actuelle Allemagne) sur les Plaines?
      Parler «d'abandon par la France» au profit de «l'Angleterre» est d'un anachronisme absurde puisque la notion d'Etat-Nation est apparu plus tard au 19ème siècle sous l'impulsion des guerres napoléoniennes pour atteindre son paroxysme en 14-18.
      Un Suzerain a cédé des terres à un autre Suzerain, terres comprenant ce qu'il y a dessus, donc les habitants ; on ne prenait même pas la peine à l'époque de recenser ces derniers, on dénombrait plus volontiers les têtes de bétail que les paysans qui les élevaient.
      Au lieu de vous en prendre à un peuple, qui n'avait pas son mot à dire à l'époque, prenez-vous en plutôt à l'Ancien Régime ; car vous n'en êtes pas sorti.
      Si Sa Très Gracieuse Majesté vous laisse libres de parler la langue de votre choix, c'est que la polyglossie est courante chez ses sujets, peu importe qu'un bétail meugle en français ou en hindi, ce qui compte c'est ce qu'il rapporte au marché.

  • Denis Paquette - Abonné 22 novembre 2013 08 h 42

    La France????

    Bon peut être que la France dans les faits ne nous a pas abandonnée, mais nous a perdus, mais ne jouons pas avec les mots, nous avons étés comme certains prisonniers politiques abandonnés par leur pays d’origine, plusieurs romans ont étés écrits a partir de cette problématique.
    Oui nous étions libres, libre de devenir des esclaves de nos nouveaux conquérants, des royaliste s’installèrent sur nos terres, d’autres a Montréal, et ont pris le contrôle du Québec et une nouvelle classe politique gréco romaine y trouva ses intérêts et son profit.
    Comment expliquer encore aujourd’hui que quand d’importantes firmes françaises décident de s’installer en Amérique c’est souvent a Toronto qu’elles le font, comment expliquer la court qu’a fait monsieur Sarkozy aux fédéralistes, il n’y a pas si longtemps.
    Je vais dire comme ma mère, nous en avons gros sur le cœur, surtout que souvent nous sommes plus français que vous l’êtes vous même

    • Nathalie Lemel - Inscrite 23 novembre 2013 06 h 11

      Je suis impatiente de lire votre explication sur le moyen d'être plus français qu'un Français, vous devez sans doute être un représentant commercial en lessive-qui lave-plus-blanc-que-blanc.
      A moins que vous ne regrettiez le fait que les Français blancs ET catholiques soient minoritaires dans leur pays, en ce cas je vous saurai gré de me laissez le temps de m'équiper d'un pince-nez avant de vous lire.
      Prenez le temps aussi de m'expliquer comment le Royaume de France de 1762 devient la France, au sens d'état-nation et de peuple souverain, comme en 2013.
      Je suis sûre qu'il sera extrêmement drôlatique de vous voir m'expliquer que des Français de 2013, qui étaient sujets du Roi d'Espagne (comme dans les Flandres) ou du Roi d'Autriche (comme en Savoie) il y a des siècles, vous ont «abandonné».

  • Roland Berger - Inscrit 22 novembre 2013 09 h 19

    Un choix encore à faire

    Les enfants qui, pour des raisons qui leur échappent, perdent leurs parents peuvent, soit les pleurer toute leur vie et apprendre à leurs enfants à faire de même, soit sécher leurs larmes et se prendre en mains. Les descendants des colons français n'ont pas encore choisi leur camp. Jusqu'ici, ils ont préféré se souvenir.

  • Nicole Ste-Marie - Abonnée 22 novembre 2013 09 h 25

    M. Veyssière vos lumières s.v.p.

    Venez débattre à nos côtés pour que l'histoire du régime français nous soit enseignée dans nos écoles, et seulement 5% ignoreront la guerre de 7 ans.

    Ici au Québec tout comme vous à l'époque et maintenant il y a des français qui ne servent pas nécessairement les intérêts de la France mais les leurs et celle des financiers.

    Ici au Canada, ceux du régime anglais tente par tout les moyens d'évincer l'enseignement de l'histoire du régime français qu'il considère de la propagande politique pouvant favoriser le mouvement souverainiste québecois. Ils perdraient le 1/3 de leur économie, de leur fortune personnelle.

    Le traité d'Utrecht, qui cède l'Acadie aux Anglais, Terre-Neuve et la côte du Labrador, le traité de Paris (1763) qui cède le Québec (Canada) jusqu'à la Louisianne, n'est pas un abandon!?
    Quand Thomas Jefferson a décide de récupérer la Nouvelle-Orléans soit par effet de commerce soit par casus belli, Napoléon l'a cédé aussi facilement. (Il n'en n'avait rien a foutre)
    Alors M. Veyssière venez nous enseigner notre histoire que nous ne semblons pas connaître, venez nous apprendre les raisons pour lesquelles ils ont tenté d'assassiner notre première ministre aux dernières élections. Venez nous enseigner les raisons pour lesquelles la commission Grenier s'est tenue a huis clos et que notre régime démocratique garde secret la conclusion de cette commission d'enquête.
    Nous avons besoin de vos lumières.

    • André Nadon - Abonné 22 novembre 2013 14 h 52

      D'accord avec votre commentaire avec la nuance suivante. Les États n'ont qu'un intérêt: le leur. Personnellement, je crois que la France a agit selon ses meilleurs intérêts. Ce que je trouve le plus désolant, c'est de voir certains de nos historiens essayer de nous persuader que la défaite fut une bonne chose pour le peuple Canadien et convertir les cours d'histoire en cours de citoyenneté st de civisme et oblitérer les conséquences de cette défaite. Ils sont titulaires de chaires univertaires subventionnées par le Fédéral. D'où leurs grandes objectivités, considérant les magouilles du dernier référendum. La petite loterie des parvenus.

    • Nathalie Lemel - Inscrite 23 novembre 2013 06 h 17

      Napoléon a vendu la Louisiane aux USA à cause de l'échec de l'expédition de St Domingue et parce qu'il avait besoin d'argent pour continuer ses guerres en Europe.