Dérapages sexistes dans la lutte étudiante

Mylène Bigaouette, qui a codirigé la rédaction du livre Les femmes changent la lutte, et Valérie Lefebvre-Faucher, qui y a participé.
Photo: Michaël Monnier - Le Devoir Mylène Bigaouette, qui a codirigé la rédaction du livre Les femmes changent la lutte, et Valérie Lefebvre-Faucher, qui y a participé.

La grève de 2012 a été le terrain d’une lutte. Elle a aussi été le lieu d’une reconduction du sexisme.

 

Martine Desjardins en femme au bord de la crise de nerfs à la sortie des premières négociations avec le gouvernement. Jeanne Reynolds reléguée en marge par les médias, et dont les propos féministes n’ont jamais été relayés. Mais il y a plus… Les mois ont passé et les militantes s’expriment maintenant sur le sexisme de la lutte, un sexisme ordinaire qui considère comme hors d’ordre les questions féministes et qui aurait fait des femmes des victimes d’agression sexuelle. Une domination masculine à laquelle le mouvement étudiant n’a pas échappé.

 

« Quelques semaines après le retour en classe, des cas d’agressions sexuelles commises par des militants connus ont fait surface »,comme l’écrit Camille Tremblay-Fournier dans le livre Les femmes changent la lutte. Au coeur du printemps québécois tout juste paru sous la direction de Marie-Ève Surprenant et Mylène Bigaouette aux Éditions du Remue-Ménage. Ces actes de violence, écrit-elle, « constituent un problème politique ».

 

Le livre aborde les dessous du printemps érable en regard de la place des femmes : la lame de fond sexiste qui traverse notre société traverse aussi le mouvement étudiant. Oui, les femmes ont changé la lutte, et ça ne s’est pas fait sans douleur.

 

« Le mouvement étudiant ne vit pas dans une bulle », dit Gabriel Nadeau-Dubois, joint hier à ce sujet. Ludvic Moquin-Beaudry abonde dans le même sens : le sexisme dont ce militant de l’ASSÉ affirme avoir été témoin n’était pas éclatant ; il était insidieux. Paradoxalement, la lutte a été un terrain propice pour son expression. Oui, le mouvement a instauré certaines mesures (dont l’alternance « genrée » pour les droits de parole en assemblée et une féminisation des textes) dans le but de créer un environnement égalitaire. Reste que la situation est délicate, et les rapports entre les sexes précaires : il a entendu parler de cas de relations sexuelles où « le consentement était brouillé ou absent ».

 

Si l’ouvrage Les femmes changent la lutte reconnaît la force de mobilisation féministe du mouvement étudiant, il en révèle aussi la face sombre. Comme l’explique Mylène Bigaouette, les femmes qui ont vécu le plus de sexisme sont celles qui ont le plus de mal à en témoigner. Réactivation d’un trauma, émotivité exacerbée par le souvenir, peur des représailles… Des allégations de violence sexuelle par des militants envers des militantes traversent le récit qu’on fait ici de la grève de 2012. Des accusations ont été portées par les voies officielles contre des « supermilitants », mais elles ont été retirées à la suite de pressions. Comme si les femmes, expliquait hier la militante féministe Marie-Soleil Chrétien en entrevue, devaient choisir entre la lutte collective et la lutte contre la violence sexuelle.

 

Effet d’une sorte de banalisation des luttes féministes à l’intérieur du mouvement lui-même ? Résultat d’une violence policière qui a été l’occasion, pour des représentants de l’ordre, de laisser libre cours à un sexisme virulent ? Comment déposer une plainte pour agression sexuelle quand la justice elle-même est associée à une misogynie débridée ? « J’ai eu des témoignages de filles qui se sont fait arrêter de façon très sexuelle, écrit Manon Massé dans Les femmes changent la lutte. Tu sais, tu te fais pogner un sein ou une fesse en passant… ce genre d’agressions. »

 

Et l’amitié?

 

Le problème n’est pas d’hier, et les militantes étudiantes en ont elles aussi fait les frais. Ramenées à l’ordre quand elles soulèvent des questions féministes, accusées de diluer la lutte, elles n’ont pas eu la vie facile au sein du mouvement. Tellement qu’elles ont créé un groupe non mixte en marge de la CLASSE, le Comité-femmes GGI (Grève générale illimitée) qui s’est opposé au spectacle de la CHI (Coalition des humoristes indignés), comme le raconte Iraïs Landry dans un chapitre du livre. En juin 2012, habillées en mimes, elles ont brandi des pancartes devant le théâtre Saint-Denis. On y lisait des citations d’humoristes, dont celle-ci de Mike Ward : « L’amitié entre un homme et une femme ça existe pas. Pour la femme, le gars c’est juste un ami, pour le gars, la femme c’est juste une fille que le gars a pas encore fourrée. »

 

Et est-ce que ce n’est pas justement d’amitié dont il est question ? L’amitié entre hommes et femmes, et entre militants ?

 

Au sujet des allégations d’agressions sexuelles, Camille Robert et Camille Tremblay-Fournier confirment en entrevue la véracité des événements, le non-dépôt de plaintes par manque de confiance, aussi, envers une police machiste et répressive. On choisit finalement de régler ça à l’intérieur du mouvement, explique Camille Robert. Dans un effort d’autonomisation, on privilégie les échanges (y compris le dialogue entre les victimes et les accusés) dans le but d’une éducation politique et de reconnaissances de culpabilité.

 

Si le mouvement étudiant, parce qu’il fait partie du social, reproduit les travers sociaux, dit Gabriel Nadeau-Dubois, il demeure néanmoins une école de politisation et d’apprentissage du féminisme. D’où l’insistance de Mylène Bigaouette et de Valérie Lefebvre-Faucher sur le fait que la grève et la mobilisation étudiante ont remis le féminisme à l’ordre du jour.

 

Néanmoins, les femmes de la grève ont été marginalisées, exclues, poivrées, insultées, et même violentées. Mises hors d’ordre, donc. La lutte n’est pas encore terminée.

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