Entendre la bravoure de la rue

« Le pire, c’est le froid. C’est impossible de se réchauffer, de s’en débarrasser. »
Photo: Louise-Maude Rioux Soucy « Le pire, c’est le froid. C’est impossible de se réchauffer, de s’en débarrasser. »

Pierre Allard est ici quand Annie Roy est là, au delà du raisonnable, en deçà des mots de leur quotidien d’artistes multidisciplinaires. Le temps se presse au froid pour Fin novembre, quatre jours d’action créatrice portée par l’Action terroriste socialement acceptable (ATSA), et lancés ce jeudi sur le thème de « Dormir dehors ».

 

Venue ici pour un jour, je me sens fumiste et ne sais comment boire leur parole si remplie de cette merveilleuse aventure qui les a même conduits dans la rue ou sous une pop tent offerts à l’improbable, mais offerts quand même.

 

De l’art écrit, chanté, récité, slamé, peint, mis en valeur par un décor suspendu en forme d’étoile dont les branches seront des matelas. Un hommage au film d’Andy Warhol Sleep, sorti il y a 50 ans cette année.

 

Venue ici pour un jour, je gèle de partout. Je suis habillée pour le métro et non pour être dehors à tenir ma plume à l’encre gelée de peine et de misère pour transcrire ces paroles que j’échappe alors que j’aurais aimé les immortaliser.

 

Il faut finir de monter les chapiteaux et éviter qu’ils ne partent au vent. « On est braves et vaillants », nous a sans cesse répété Annie. Les bénévoles s’activent, cigarette au bec, manteaux chauds et gants. Ils sont là pour aider parce que la cause les touche de loin ou de près, comme Mike qui y collabore depuis toujours. Il n’est pas un sans-abri parce qu’il a toujours un toit à la Maison du père. Il n’est pas un affamé parce que manger n’est jamais un problème quand on sait où sont servis les déjeuners, les dîners et les soupers. La mobilité est la clef. Se déplacer.

 

Venue ici pour un jour, écoute la résilience à l’état pur. Vois. Entends ce monde que tu ne connais ni de près ni de loin et absorbe. Souviens-toi des mots douleur sans souffrance… Paradoxe…

 

Enfant de Cartierville au père travaillant au parc Belmont, il avait le privilège du laissez-passer pour les manèges. Impossible de connaître les visages de la vie qui l’ont conduit non pas dans la rue, mais tout près, les fesses posées sur la chaîne du trottoir. C’est de sa verve au mot juste qu’il parle de Pierre et Annie, devenus des amis depuis une quinzaine d’années. Il a vu les enfants pousser de l’intérieur sur le nombril de leur mère, les a tenus dans ses bras. Bénéficiaire de l’aide sociale, il aide l’ATSA bénévolement quand on a besoin de lui, et ce, depuis 1999. Il a un fils décrocheur raccroché qui termine avec un peu de peine, il est vrai, son secondaire. « Je l’ai élevé. »

 

Venue ici pour un jour, j’imagine ce papa qui traîne son fils de la rue aux refuges, à la Porte du père, aux portes de l’école. Ce courage a le visage d’aucun courage qui me soit familier. Tais-toi, tais-moi que je pense, entends la bravoure de la rue. Il se nomme Michel Creamer. D’origine belge. Mais on l’appelle Mike.

 

« Le pire, c’est le froid » dira-t-il. Ici, ce week-end, on acceptera les manteaux, les bottes et tout ce dont ont besoin les gens de la rue pour survivre à l’hiver. « Le froid est pire que la faim. »

 

Il a eu des amours, forcément. « On s’est enquiquinés », admettra-t-il sans vergogne.

 

Venue ici pour un jour, je l’entends me raconter que parfois on leur vole des manteaux qu’il revoit sur des cintres, à vendre à 5 $. Il est choqué. Il hausse les épaules et me dit quelque chose qui ressemble à il faut de tout pour faire un monde. Nous, vous, tout.

 

Ici, ce sera le week-end des amis, des artistes, comme Toxique Trottoir, Ariane Boulet et Eduardo Ruiz Vergara. Il y aura projection de films, et les vieux sofas des artistes de Garbage Beauty. Il y aura aussi la générosité des chefs des grands restaurants dans les assiettes, qui serviront, Mike, mais également France et Christian, les fiancés qui, normalement, uniront leurs destins et leurs destinées, l’été prochain, place Émilie-Gamelin, peut-être sous l’oeil protecteur des Soeurs de la Providence, qui continuent son oeuvre.

 

Venue ici pour un jour, j’entends qu’elle a un toit. Il a les étoiles. Elle marche difficilement mais a les mots. Il se déplace facilement, mais il vit dans le monde du silence. Ils s’aiment. Je suis à l’étroit dans mon confort devant le matelas roulé, la grosse bouteille de bière, les sacs de provisions, le petit chien en fin de vie, docile, la bague dorée à l’annulaire posée sur le métal de la chaise roulante.

 

La fourmilière grossit. On prépare les matelas à l’ascension. On monte les tables et on les lave méticuleusement pour les dégustations. Les tâches sont connues.

 

Venue ici pour un jour, je suis frigorifiée. Un avant-goût de ce qui les attend. « Le pire, c’est le froid. C’est impossible de se réchauffer, de s’en débarrasser. » Un arrière-goût de glaçon arraché à la toiture. Un arrière-goût de sang dans la bouche, la langue restée collée sur une clôture.

1 commentaire
  • Pierre Labelle - Inscrit 20 novembre 2013 07 h 17

    Émouvant!

    Il y a de cela une quinzaine d'années j'ai connu l'itinérance. Comment ne pas être sensible à une si belle description de cette triste réalité, malheureusement trop grandissante et surtout chez les plus en plus jeunes. Votre description de cette situation est des plus émouvante et appelle à la réflexion. Je me considère comme privilégié de m'en être sortie sans trop de séquelles. Merci Mme Cousture pour votre contribution à un monde meilleur.

    Pierre Labelle

    Gatineau.