Une ère de sécurité

Steven Pinker
Photo: Associated Press Steven Pinker

L’espèce humaine vit actuellement la période la moins violente de toute son existence. En effet, en 6000 ans, la proportion de décès des êtres humains par mort violente serait passée de 15 % à l’époque, pour atteindre 0,03 % au XXIe siècle.

 

C’est ce qu’avance le psychologue canadien Steven Pinker, que la revue Time considère comme étant l’une des cent personnes les plus influentes de son époque.

 

Le chercheur remonte des millénaires en arrière, dans les sociétés préétatiques, pour soutenir son hypothèse. À la lumière d’artefacts comme des squelettes décapités, des os portant des traces de flèches, ou des momies portant une corde autour du cou, Pinker établit qu’en moyenne 15 % de la population vivant il y a 6000 ans mourait à la suite d’un traumatisme violent. M. Pinker, qui donnait cette semaine une conférence dans le cadre d’un colloque du centre international de criminologie comparée de l’Université de Montréal, a signé sur le sujet un livre intitulé The Better Angels of Our Nature, Why Violence Has Declined, aux éditions Viking Books.

 

Si l’on compare ces données à celles du XXe siècle, le pourcentage baisse à 3 %, ajoute-t-il. Et lorsqu’on arrive au XXIe siècle, la proportion descend à 0,03 %.

 

Selon Pinker, le déclin de la violence à travers les âges est attribuable à différentes vagues. D’abord, la création des États — et la perception de taxes — a encouragé une meilleure surveillance des comportements violents.

 

Puis, plus tard, au Moyen Âge, des cours de justice sont nationalisées, le commerce se développe, le tout contribuant à faire baisser substantiellement le taux de morts par homicide. Au XVIIIe siècle, la « révolution humanitaire », comme l’appelle Pinker, a donné lieu à la fin de la chasse aux sorcières, à l’abolition de la torture et de l’esclavage, puis à l’abolition de la peine de mort en Europe, autant de réformes qui ont réduit de nouveau la proportion d’homicides à travers le monde. Pour Steven Pinker, l’avènement de l’imprimerie, l’alphabétisation, l’éducation en général, voire le développement des nouvelles technologies auraient eu un impact sur la baisse des homicides observés sur la planète.

 

« Maintenant, il est sans aucun doute vrai que la Seconde Guerre mondiale a été l’événement le plus meurtrier en terme de nombre de vies perdues. Mais il n’est pas clair que cela a été l’événement le plus meurtrier en terme de pourcentage de population », poursuit M. Pinker.

 

Par ailleurs, les années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale ont été particulièrement pacifiques dans les pays riches, si l’on calcule qu’en Europe de l’Ouest, par exemple, on avait compté deux guerres par année au cours des 600 ans précédents ! « Autrefois, les guerres étaient plutôt le fait de pays riches, alors qu’aujourd’hui, elles sont plutôt le fait de pays pauvres », relève-t-il.

 

L’exception latino-américaine

 

En fait, l’Amérique latine est la seule région du monde où le nombre d’homicides a augmenté entre 2000 et 2010, en faisant un million de morts en une décennie, selon un rapport déposé mardi à New York.

 

« Entre 2000 et 2010, le taux d’homicides dans la région a augmenté de 11 %, tandis que dans la majorité des autres régions du monde, ce taux a baissé ou s’est stabilisé. En une décennie, plus d’un million de personnes sont mortes en Amérique latine et dans les Caraïbes à la suite de crimes », affirme le rapport du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD). On souligne d’ailleurs que cette augmentation s’est produite malgré la croissance économique survenue au même moment dans ces mêmes pays.

 

En 2011, selon un rapport du Secrétariat à la Déclaration de Genève, les pays où survenaient le plus d’homicides au monde étaient le Salvador, l’Irak, la Jamaïque, le Honduras, la Colombie, le Venezuela, le Guatemala et l’Afrique du Sud, rapportait au colloque Mme Anna Alvazzi, la directrice du Small Arms Survey en Suisse. Par ailleurs, poursuivait Mme Alvazzi, si 83 % des victimes d’homicides sont des hommes, la proportion de femmes tuées augmente considérablement dans les pays où le nombre d’homicides est moins élevé. Le cas de l’Afrique du Sud est intéressant, puisqu’il y a été démontré qu’après que fut passée une loi sur le contrôle des armes à feu, le taux d’homicides envers les femmes y est passé de 30,6 % à 17,4 % dans les cas de meurtres impliquant une relation intime, et est de 33,6 % dans le cas des fémicides survenus hors d’un contexte intime. Des études démontrent aussi que la présence d’une arme à feu dans une maison n’a pas d’incidence sur le taux d’homicide, tandis que la présence d’une arme dans une voiture ou portée sur soi en aurait une.

 

Des idées reçues

 

Le chercheur William Alex Pridemore a présenté des résultats de recherches qui vont à l’encontre des idées reçues quant à certains facteurs déterminants du taux d’homicide. Ainsi, alors qu’on croit généralement qu’il y a corrélation entre l’importance de la population des 15 à 24 ans et le taux d’homicides, des études ont démontré que dans 87 % des cas, cette hypothèse ne se vérifiait pas. Le chercheur avance également qu’il n’y a pas de corrélation entre les inégalités sociales et la violence dans un pays donné, mais plutôt que la pauvreté est un facteur déterminant du taux d’homicides. Enfin, le taux d’homicides est moindre, soutient-il, dans un contexte de pauvreté où l’État dispose d’un filet de protection sociale.

 

Selon Steven Pinker, il est improbable que la nature humaine soit devenue fondamentalement moins violente au fil des millénaires. En effet, lors d’un sondage mené auprès d’étudiants américains, soit une population peu violente, 15 % des femmes et 33 % des hommes ont admis rêver « fréquemment » qu’ils tuaient des gens qu’ils n’aimaient pas, tandis que 60 % des femmes et 75 % des hommes ont dit avoir occasionnellement cette sorte de fantasme.

 

Selon lui, ce sont plutôt « nos anges », soit « ce qu’il y a de meilleur en nous », soit le contrôle de soi, l’empathie, le sens moral et la raison, notamment liée au fait qu’il est moins rentable de commettre un acte de violence que de s’en abstenir, qui sont à l’origine de la baisse des comportements violents survenue dans le monde.

11 commentaires
  • André Dumont - Abonné 14 novembre 2013 07 h 14

    Une question de rentabilité

    Enfin de compte, il faut bien s'en rendre compte, ce n'est encore qu'une question de rentabilité. Ce serait dans la nature humaine que d'agir d'abord à son profit et cela serait légitime. Tout geste, même celui qui nous semblerait le plus généreux et diriger qu'au profit de l'autre trouverait sa source ou sa motivation si l'on cherche bien au niveau d'une certaine satisfaction, contentement, accomplissement soi. Ce qui est par nature gratifiant quelque part pour sa personne. En ce sens le geste complètement gratuit n'existerait pas. Arrêtons de nous leurrer bonnes gens et acceptons-le notre condition humaine. Nous pourrons accéder au ciel quand même.

  • Yvon Bureau - Abonné 14 novembre 2013 08 h 19

    Rassurant texte

    J'ai bien aimé ce texte. Les décès par violence diminue. Tant mieux.

    Et, grâce à l'aide médicale à mourir pour les mourants en fin de vie qui le veulent librement, ces derniers utiliseront de moins en moins le suicide pour terminer leur vie.

    Chez les finissants de la vie, le suicide est violent et met en danger les santés des proches et des soignants. Et l'aide au suicide perturbe la paix familiale et sociale.

  • Johanne Bédard - Inscrite 14 novembre 2013 08 h 52

    Mort violente

    La violence a augmenté depuis plusieurs années n'en déplaise. C'est qu'elle se montre sous de nouveaux gestes qui de toute évidence, ne sont pas pris en compte par M. Pinker. Faire des affirmations de la sorte même si on est un chercheur ou sociologue, biaise la réalité qui est tout autre.

    L'article précédent celui-ci ne parle-t-il pas de violence ?

    • Simon Bilodeau Vaillancourt - Inscrit 14 novembre 2013 18 h 09

      Pourriez vous avancer des fait qui prouve réellement que la violence augmente ? Sans quoi, vos arguments sont sans fondement et ne tiennent donc pas la route.

    • Patrick Lépine - Inscrit 15 novembre 2013 11 h 14

      Les crises cardiaques induites par l'utilisation de pistolets taser par exemple, une arme qui laisse peu de traces.

  • France Marcotte - Inscrite 14 novembre 2013 09 h 18

    Il est bien propret le chercheur canadien

    On évolue, on progresse, la preuve, on ne se zigouille plus pour un oui pour un nom.

    C'est vrai qu'on est plus nombreux à manger à sa faim, ce qui rend philosophes ou moins prompts à se taper dessus.

    Quand on veut blesser à mort (la meilleur façon de tuer un homme...) on fait comme le chat (domestiqué, rassasié) avec la souris.

  • Philippe Duhamel - Abonné 14 novembre 2013 09 h 23

    Les faits sous-tendant la théorie de M. Pinker en question

    Trop beau pour être vrai?

    Plusieurs affirmations de M. Pinker se fondent sur des études à la crédibilité largement entachée, notamment sur la supposée violence des sociétés de chasseurs-cueilleurs.

    De plus, il oublie de façon utile toutes les victimes de guerre de la Seconde Guerre mondiale dans le Pacifique, dont les victimes d’Hiroshima et de Nagasaki. Aucune mention des crimes de Pol Pot et du génocide cambodgien, nada sur les millions de victimes (aux dires même de la CIA) des guerres d’Indochine, la partition meurtrière de l’Inde et du Pakistan, ou la guerre de Corée.

    Disons que le Monsieur écarte d’assez gros morceaux de sa vision idéale des choses. Quand les faits nuisent à la théorie, convient-il de les écarter?

    Rien sur l’Afrique et ses massacres, rien donc sur le Rwanda, le Congo, non plus que sur les centaines de milliers de victimes de la répression en Amérique latine — génocide de centaines de milliers de personnes au Guatémala (le procès de Rios Montt, ce n’est quand même pas si loin!), El Salvador, Nicaragua, Chili, Argentine...

    Guerre Iran-Irak. URSS en Afghanistan. Guerre du Golfe. Tchétchénie. Pas un seul mot écrit sur ces millions et ces millions de victimes de la violence (le plus souvent d’État) sous les belles lunettes rose de M. Pinker.

    On se serait attendu à une critique, disons... plus critique dans Le Devoir.

    Voir :
    Steven Pinker's Stinker on the Origins of War
    Did Steven Pinker knowingly mislead his audience at TED?
    http://www.psychologytoday.com/blog/sex-dawn/20110

    Steven Pinker on the Alleged Decline of Violence
    http://www.zcommunications.org/steven-pinker-on-th

    Pinker's Dirty War on Prehistoric Peace
    http://www.huffingtonpost.com/christopher-ryan/pin

    Delusions of peace
    Steven Pinker argues that we are becoming less violent. Nonsense, says John Gray
    h