McGill - La recherche sur la douleur chronique gagne à être soutenue

Assïa Kettani Collaboration spéciale
Longtemps, on a cherché la cause derrière la douleur chronique. Celle-ci est maintenant reconnue comme une maladie en soi.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Longtemps, on a cherché la cause derrière la douleur chronique. Celle-ci est maintenant reconnue comme une maladie en soi.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Rejoignant les rangs de l’Université McGill, largement réputée en matière de recherche sur la douleur, Luda Diatchenko est, depuis le mois de septembre, titulaire de la Chaire d’excellence en recherche du Canada sur les mécanismes génétiques de la douleur chez l’humain. À travers ses travaux, la chercheuse se dirige vers ce qui pourrait se révéler être la réponse longtemps attendue par ceux qui souffrent de douleur chronique : des traitements personnalisés.

 

Sur la douleur, on sait encore trop peu de choses, affirme Luda Diatchenko, surtout lorsqu’on considère l’ampleur du phénomène. Avec environ 20 % de la population canadienne souffrant de douleur chronique, il s’agit d’un problème de santé majeur qui représente des dépenses du réseau de santé de l’ordre de nombreux millions de dollars. Une réalité qui prend de l’ampleur à mesure que l’espérance de vie s’allonge. En effet, alors que la population est vieillissante, la qualité de vie devient un enjeu de plus en plus présent et le traitement de la douleur fait aujourd’hui partie des priorités grandissantes.

 

Or, « en ce qui concerne les subventions à la recherche, le nombre d’articles publiés ou les heures de cours dans les programmes », la douleur est longtemps restée en deuxième ligne. Par exemple, « dans les écoles de médecine américaines, seulement 10 heures en moyenne sont consacrées à la douleur. C’est largement insuffisant », rappelle Luda Diatchenko.

 

Symptôme ou maladie?

 

Si la douleur chronique reste aujourd’hui méconnue, c’est parce que, « longtemps, on a cherché derrière la douleur la cause » et considéré la douleur chronique comme un symptôme plutôt que comme une maladie en soi. Mais, bien souvent, « les médecins ne parvenaient à observer aucune lésion physique à l’origine de la douleur », poursuit-elle. Et pour cause : « La douleur chronique ne vient pas d’une lésion, mais bien d’une rupture dans l’activité normale du système nerveux central. Aujourd’hui, il est devenu évident que la douleur chronique est une maladie, dont il faut trouver le remède. » Une autre fausse route concernant la douleur chronique est de considérer qu’il s’agit d’un état psychologique. « C’est vrai qu’il y a une part psychologique importante dans la douleur. Mais penser que ceux qui souffrent de douleur chronique peuvent guérir par leur seule volonté est une erreur. Dans certains cas, le traitement psychologique est efficace. Mais, dans d’autres, il y a aussi un aspect physiologique et le traitement pharmaceutique peut agir efficacement. »

 

Il s’agit d’un domaine d’autant plus complexe que la perception de la douleur est difficilement mesurable et que la sensibilité à la douleur varie d’un être humain à l’autre - certains ont besoin de tripler la dose d’analgésique pour se faire soigner une carie, d’autres refusent une anesthésie pour donner naissance. Et, comme la douleur est une expérience subjective et incalculable, « on a longtemps remis en question l’existence d’une base génétique de la perception de la douleur ».

 

Douleur chronique

 

Caractérisée par une sensibilité plus élevée à la douleur, la douleur chronique est aussi hétérogène dans ses signes cliniques que dans ses degrés. Mais, derrière cette hétérogénéité, ce sont bien les mêmes variations génétiques qui entrent en jeu : « Plusieurs découvertes récentes dans le domaine de la génétique de la douleur ont prouvé que le bagage génétique joue un rôle essentiel dans la perception de la douleur. »

 

Ainsi, alors qu’une infime partie de la population est congénitalement insensible à la douleur - et décède d’ailleurs souvent au cours de l’enfance, car la douleur demeure indispensable à la conscience du danger - d’autres souffrent de douleur chronique. Pour étudier ces variations génétiques encore peu connues, la Dre Diatchenko décortique les mécanismes de la douleur dans toutes leurs formes. Quels schémas génétiques influencent la perception de la douleur ? À quel type de douleur chronique sont-ils associés ? Comment et pourquoi la douleur chronique se développe-t-elle ? « Je cherche à identifier et à comprendre les facteurs de risque génétiques et moléculaires qui font que certaines personnes développent de la douleur chronique », résume-t-elle.

 

Parallèlement à ces variations génétiques, les facteurs déclencheurs de la douleur chronique peuvent prendre deux formes. Il peut s’agir d’une blessure physique, comme un accident de voiture ou une opération. « Pour le même traumatisme physique, certaines personnes se remettent très bien, alors que d’autres vivront avec une douleur chronique pour le restant de leur vie. »

 

Les causes peuvent aussi être de nature psychologique et concerner quelqu’un qui est en parfaite santé physique. « Il peut s’agir d’un événement stressant ou d’une détresse psychologique », souligne-t-elle, dans un contexte de deuil par exemple, ou encore d’un stress généré par des études universitaires. La raison originelle ne peut d’ailleurs pas toujours être identifiée et souvent les deux causes, la lésion physique et la détresse psychologique, peuvent interagir. « Jusqu’à 30 % des personnes qui ont été impliquées dans un accident de voiture développent des douleurs musculaires plusieurs mois après la collision », indique-t-elle.

 

Traitement en vue

 

Pour soigner la douleur chronique, « nous sommes actuellement dans un tournant », estime-t-elle. Alors que son équipe de recherche recevra quelque 30 millions de dollars sur sept ans, la recherche sur la douleur suscite de plus en plus d’intérêt de la part de la communauté scientifique et se développe rapidement, « notamment grâce aux évolutions technologiques ». Elle prévoit ainsi des avancées majeures en matière de traitement de la douleur chronique dans les cinq prochaines années. « Le diagnostic avec la génétique moléculaire deviendra la réponse privilégiée pour le traitement de la douleur chronique, comme on le voit déjà pour d’autres maladies, comme le cancer, où les facteurs génétiques sont de plus en plus pris en compte. »

 

L’approche génétique ouvre ainsi la porte à la conception de thérapies et de traitements personnalisés de la douleur chronique. « Nous pourrons développer des traitements ou des analgésiques en fonction des différents types de bagage génétique. Que ce soit en créant de nouveaux médicaments ou en utilisant des médicaments déjà connus, nous pourrons mieux cerner les besoins des patients et la manière de les soigner. »

 


Collaboratrice