Crimes d’honneur : beaucoup de cas et peu d’outils, avertit le CSF

La présidente du Conseil du statut de la femme, Julie Miville-Dechêne, a publié mercredi un avis alarmant.
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir La présidente du Conseil du statut de la femme, Julie Miville-Dechêne, a publié mercredi un avis alarmant.
À l’école secondaire La Voie, dans le quartier Côte-des-Neiges de Montréal, la violence liée aux crimes d’honneur n’est pas un phénomène rare. Durant les douze années où il a été en poste, le directeur Lucien Fortin y a été confronté régulièrement. Dans la vie des jeunes filles visées, cette violence peut prendre des formes diverses, confirme-t-il : séquestration, intimidation, viol. Dans cette école où 99,9 % des élèves sont issus d’une immigration de première ou de deuxième génération, pourtant, le directeur Lucien Fortin constate que de plus en plus de jeunes filles portent plainte pour dénoncer la situation dans laquelle elles se trouvent.

Un acte d’un très grand courage lorsqu’on sait que ces jeunes filles doivent pour ce faire défier leur propre famille, voire leur culture. « Bon an, mal an, on a une quantité importante de cas », dit M. Fortin, qui participait mercredi au lancement de l’avis du Conseil du statut de la femme sur les crimes d’honneur. « Mais ce que j’observe depuis les trois ou quatre dernières années, c’est que davantage de jeunes filles en parlent. Ça vient d’elles. »

À l’organisme Le bouclier d’Athéna, un organisme communautaire qui œuvre en violence familiale et auprès des communautés culturelles, on fait le même constat. On reçoit davantage de plaintes, mais c’est sans doute parce que la violence liée à l’honneur est davantage dénoncée. « Sur le terrain, on constate une augmentation de la divulgation des cas », raconte Melpa Kamateros, la directrice de l’organisme.

Ressources inadaptées

Reste que les ressources demeurent très rares et mal adaptées pour aider ces jeunes filles ou ces jeunes femmes aux prises avec les violences que sont le mariage forcé, l’excision clitoridienne ou, ultimement, ce qu’on appelle le crime d’honneur, voire le meurtre, comme l’a tristement illustré le cas de l’assassinat de quatre membres de la famille Shafia, en 2009.

La Loi sur la protection de la jeunesse, par exemple, oblige les intervenants à raconter immédiatement aux parents concernés les allégations de leur enfant. Or, dans certains cas, le fait d’avertir les parents met carrément en danger la sécurité des filles, constate la présidente du CSF, Julie Miville-Dechêne. On sait que les filles Shafia avaient eu recours à la Protection de la jeunesse avant d’être assassinées. Le rapport témoigne d’ailleurs d’un autre cas, celui de Fatou, 16 ans, menacée de mariage forcé, dont le dossier a été fermé par la Direction de la protection de la jeunesse après le retrait de la plainte. « La décision de fermer le dossier de Fatou, quelques mois après un signalement lié au mariage forcé et aux violences basées sur l’honneur, ignore gravement les risques sérieux de la situation », lit-on. Le Conseil du statut de la femme réclame que la Loi sur la protection de la jeunesse soit modifiée pour permettre que la confidentialité soit observée dans les cas où la sécurité des victimes est en jeu.

En fait, le Conseil souhaiterait que le Québec s’inspire du modèle britannique pour contrer le phénomène. En Grande-Bretagne, où le problème de la violence liée aux crimes d’honneur est présent depuis de nombreuses années, des refuges pour femmes sont spécialisés dans le traitement des victimes de ce genre de violence, et l’intervention en matière de mariages forcés peut s’étendre jusque dans les pays d’origine où ces mariages sont parfois célébrés. On mentionne également une formation particulière qui est donnée en la matière depuis le mois de septembre aux policiers de la ville de Calgary.

« Les forces policières doivent effectivement s’adapter au caractère de plus en plus multiculturel [de la société] », commentait mercredi Stéphane Bergeron, le ministre de la Sécurité publique. « Il faut adapter nos façons de faire aux nouvelles réalités. » Les crimes d’honneur n’ont « rien d’honorable. Il s’agit de crimes crapuleux qui doivent être réprimés par les forces policières », dit-il.

Quant à la ministre déléguée aux Services sociaux, Véronique Hivon, elle s’est dite disposée à examiner « en profondeur » les recommandations du rapport du CSF concernant la Loi sur la protection de la jeunesse. Elle a qualifié les recommandations de « percutantes », et a dit que tout allait « être fait pour que ces crimes-là ne se commettent plus au Québec ».