L’incroyable testament musical des camps de la mort

Francesco Lotoro poursuit sa mission depuis 25 ans.
Photo: Jenni Girtman Associated Press Francesco Lotoro poursuit sa mission depuis 25 ans.

Son projet est titanesque, démentiel. Pianiste et musicien, Francesco Lotoro est lancé depuis près de 25 ans dans une course contre le temps. Une quête pour vaincre le silence et l’oubli de la musique laissée par les musiciens exterminés ou déportés dans les camps de la mort et d’internement de la Seconde Guerre mondiale.

 

C’est lors d’un voyage réalisé en 1991 par M. Lotoro pour donner en concert une sonate de Gideon Klein, mort au camp de Fürstengrube près d’Auschwitz, à l’âge de 25 ans, que débute son incroyable quête. Comme d’autres grands musiciens de sa génération, Klein fut interné à Theresienstadt, « fausse colonie juive modèle » où furent internés jusqu’à 50 000 Juifs avant d’être emportés vers les camps de la mort.

 

Chasse aux trésors

 

Bouleversé, M. Lotoro se met en tête d’en savoir plus sur l’histoire de ce musicien, dont l’oeuvre emprunte à Alban Berg et à Arnold Schönberg. Les premières découvertes faites par ce limier de l’histoire musicale sont inouïes.

 

Après de nombreux allers-retours à Prague (situé à 60 km de Theresienstadt), il retrace des dizaines d’oeuvres, dont un opéra en cinq actes, écrit à la dérobée par le compositeur tchèque Rudolf Karel, prisonnier politique torturé par les nazis, emprisonné à Theresienstadt. Atteint de dysenterie, le musicien, à qui l’infirmerie fournit du papier hygiénique, transcrit en pattes de mouche, avec des éclats de charbon, ses opus en forme de chant du cygne avant de mourir. On doit à son gardien nazi, gazé à Auschwitz pour trahison, la sauvegarde des papiers fragiles passés des mains de sa fille à celle du fils de Karel.

 

« J’ai retrouvé des partitions dans des librairies, des maisons de descendants ou de survivants, dans des archives. Souvent, les pièces n’étaient pas écrites sur papier. Les prisonniers écrivaient dans le sable ou gravaient sur des objets. Beaucoup de pièces étaient aussi apprises par coeur. Les survivants ou leurs proches en restent les seuls gardiens », s’inquiète cet inspecteur Colombo de la musique concentrationnaire.

 

Arrachés à l’oubli

 

M. Lotoro vit une sorte d’épiphanie et devient, à sa manière, une sorte de Schindler de la musique. Mais sa quête dépasse celle des camps de concentration et des seules victimes de la Shoah. Il élargit son entreprise à tous les musiciens internés sous le Troisième Reich, sous Vichy, de l’Italie fasciste au Japon, et même dans les camps créés par les Alliés, du Royaume-Uni à l’Australie, en passant par… Farnham au Québec.

 

« Entre 1933 et 1945, il y a eu des camps partout, jusque dans les colonies. Parmi les déportés et les prisonniers de guerre, des milliers de musiciens ont écrit de la musique, parfois au péril de leur vie ! » Parmi eux, Fritz Grundland, allemand détenu à Farnham, qui composera le tube You’ll Get Used to It, repris dans la production musicale Meet the Navy.

 

À ce jour, M. Lotoro a arraché à l’oubli 4000 partitions, allant de l’opéra, aux oeuvres classiques, à la musique tzigane aux chants de moines emprisonnés à Dachau, de la musique dodécaphonique, au swing, au jazz, aux chants soufis en passant par le blues, créés dans des camps au Japon ou au fin fond de la Mandchourie. Des pièces sombres, mais aussi des chansonnettes. « Tadata, chante le saxophone, tadata, chante le gramophone ! », turlute l’une d’elles.

 

Comment la musique a-t-elle pu émerger dans des conditions comme celles vécues par des déportés ? « Les nazis permettaient la musique pour soulager les tensions et empêcher les déportés de se révolter. Seuls les prisonniers politiques devaient composer en secret », dit Francesco Lotoro. Jouer, composer ou enseigner de la musique étant interdit aux musiciens juifs sous le IIIe Reich, ceux-ci vivaient dans les camps une sorte de libération musicale. Auschwitz comptait sept orchestres, un ensemble tzigane, un orchestre de jazz. Theresienstadt vibrait au rythme des « Ghetto Swingers », des cabarets et du studio de musique contemporaine. Fanfares, chorales et orchestres résonnaient à Buchenwald.

 

« Certaines oeuvres sont remarquables, d’autres le simple fait d’amateurs. Ma mission n’est pas de juger, mais de sauver cette partie de l’histoire. Cette musique a été écrite comme un testament », explique M. Lotoro.

 

Une quête solitaire

 

De son Graal musical, l’homme a tiré jusqu’ici 40 heures d’enregistrements, gravées sous le titre de KZ Muzik (2012). En janvier 2015, il sortira une nouvelle compilation de 10 CD, accompagnée de 10 livrets en quatre langues sur l’histoire de ses recherches. Dans sa maison et celles de ses amis s’entassent 13 000 documents d’archives (lettres, entrevues, partitions, photos) glanés à la dure, avec son propre pécule. Bien qu’aidé par le Centre de ressources sur l’Holocauste à Washington, le musicien se désole de l’indifférence réservée à son projet, alors qu’il reste tant à faire. « Je ne sais si je finirai jamais, tant la matière est immense, soupire M. Lotoro, joint chez lui, à Barletta en Italie. Je n’ai pas choisi et ne veux pas choisir. Mon travail doit inclure pas seulement la musique des Juifs, mais aussi celle des catholiques, des musulmans, des déportés comme des soldats prisonniers », précise M. Lotoro, converti au judaïsme depuis 2002, bien que né dans une famille catholique.

 

À ceux qui jugent son projet délirant, il n’a d’autres arguments à donner que ceux que lui dicte sa propre conscience. « Ces musiques sont des actes de résistance. La disparition de toute une génération de musiciens fut non seulement une tragédie humaine, mais un désastre pour la culture et l’humanité. Moi, je tente de redonner vie à ces gens, en faisant connaître leur musique. »


 

1 commentaire
  • Gilles Lebel - Abonné 28 octobre 2013 11 h 35

    L`Ensemble des titres.

    L`écoute de ces compositions de musiciens courageux m`ont beaucoup touché.
    Connaissant un peu leurs conditions de vie dans les camps, je constate que dans les pires situations intenables, l`esprit et la liberté de conscience peuvent créer des moments musicaux inoubliables. Bravo pour votre recherche.

    Gilles LeBel. (g.lebel@cgocable.ca)