Des filles fabriquées?

Pourquoi se contenter de reluquer un beau corps de femme quand on peut en regarder dix ou cent à la fois ? La belle alors n’est que le maillon d’une chaîne, la perle d’un collier.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Pourquoi se contenter de reluquer un beau corps de femme quand on peut en regarder dix ou cent à la fois ? La belle alors n’est que le maillon d’une chaîne, la perle d’un collier.

«On ne naît pas femme, on le devient», disait Simone de Beauvoir. Des pin-up aux Femen, des mini-Miss aux Pussy Riot, des duchesses aux meneuses de claques, Le Devoir consacre un dossier à toutes ces «filles en série», sages ou subversives, qui font l’actualité au Québec et ailleurs. Que cachent ces femmes à la chaîne et que révèlent-elles sur notre propre monde ?

Comment se fabriquent les femmes machinées ? La professeure de littérature à l’UQAM et romancière Martine Delvaux se penche sur la question dans Les filles en série, son dernier essai qui vient de sortir chez Remue-Ménage. « Quand j’ai commencé à penser à cette idée de « série de filles », explique-t-elle en entrevue, je me suis mise à la repérer partout. C’est une image qui se démultiplie, presque à l’infini. Et pourtant, on a du mal à saisir ce qu’elle signifie. »

 

Des femmes et des bijoux

 

« Nous vivons dans un monde marchand, explique de son côté Mariette Julien, professeure à l’École supérieure de mode de l’UQAM, spécialiste des tendances corporelles et de la publicité, qui étudie l’image de la pin-up. Car la femme en série, c’est en quelque sort une accumulation de pin-up. « C’est pour faire vendre que cette image revient, et le plaisir sexuel est derrière. » Et quoi de plus rassurant pour une pensée de consommateur que l’abondance ? Pourquoi se contenter de reluquer un beau corps de femme quand on peut en regarder dix ou cent à la fois ? La belle alors n’est que le maillon d’une chaîne, la perle d’un collier.

 

On assiste alors à « une chosification du féminin », soutient Martine Delvaux, une objectivation. « J’aime bien le mot anglais commodification, qui ne dit pas seulement la mise en marché des femmes, mais la femme-ornement. » La potiche intégrale, quoi, le bijou que l’homme peut arborer. « La cheerleader, c’est ça : l’ornement du joueur de football. On va me répondre que c’est un sport à part entière, qu’il faut être douée, avoir un esprit de corps… Mais mettez-les en plein centre du terrain de foot, ces filles, alors !, au coeur même de l’action ! »

 

« Je » est toutes les autres

 

Les demoiselles alignées savent susciter d’admiratifs oh ! et ah ! « Prends les Tiller Girls [ces danseuses de la fin du XIXe siècle], poursuit Mme Delvaux, ou les Rockettes [du Radio City Music Hall], ou le corps de ballet : une série de corps de femme dont on se sert pour représenter un objet, une forme géométrique séduisante. On est dans une image de l’image. » Les filles n’y sont même plus objet, mais simple trait de crayon.« Elles sont au service de l’imaginaire d’un autre. Mais quand je les vois toutes lever la jambe exactement en même temps… Ayoye ! C’est beau. Je suis séduite par ces objets culturels-là. Mais cette esthétique est complètement anesthésiante. » Mariette Julien, elle, note un étrange paradoxe : « J’observe que plus les femmes se libèrent dans la société, plus elles s’enferment dans l’apparence. Peut-être que les psychologues ont des choses à dire à ce sujet. »

 

Pile ou face, face ou seins

 

Et c’est ce qui a plu à Martine Delvaux : le paradoxe. Car la série de filles est une image double, un peu Dr Jekill et Mister Hyde. « D’un côté, les filles en série sont une image désidentifiée de Barbie, de bunnies Playboy : la représentation du marché des femmes, actualisé. Mais cette image se renverse. Et on peut l’utiliser pour la faire vaciller. » Des filles choisissent donc de rentrer dans le moule pour mieux le faire craquer de l’intérieur. « Prends les Femen : elles utilisent la série, en convoquant le cliché qui vient avec, pour faire vaciller l’image. » Comme les Pussy Riot. Comme les artistes des Fermières Obsédées. Comme, si on remonte dans le temps, la journaliste Gloria Steinhem, engagée au début des années 1960 comme bunny Playboy, qui a rapporté ensuite le traitement fait aux filles dans le club de New York.

 

« Nous savons très bien que les hommes n’ont pas peur de nos seins, si ces seins sont dans leur chambre à coucher ou dans une publicité, pour leur satisfaction ou pour leur business, explique Xenia Chernyshova, de Femen Québec. Mais nous savons qu’en voyant un corps féminin dénudé dans des places publiques, ils sont choqués. Ils ne sont pas prêts et ils ont peur de ces femmes nues… incontrôlables. » C’est pour cette raison que Mme Chernyshova voit Femen comme une émancipation,un « empowerment [une prise de pouvoir] des femmes face à leur identité, leur sexualité et leur pouvoir. »

 

L’école de la beauté et de la série

 

Comment réagir alors face aux concours de mini-Miss, qui font tant jaser de la France à Laval ? Sont-ils une école de filles en série ? « Il y a aussi cette téléréalité américaine, Toddlers and Tiaras », qui suit des reines de beauté encore aux couches, ou presque, ajoute l’essayiste Martine Delvaux. « Les mini-Miss sont le départ d’une série de concours de beauté… mais si jeune. C’est terrible. » C’est là que sa pensée rejoint celle de feu l’auteure Nelly Arcan : « Pour moi, ces concours-là sont une sorte de rêve d’inceste, parce que le regard posé sur ces petites filles habillées en femmes est sexualisé. Là, littéralement, il y a une hypersexualisation à la limite de la pédophilie. C’est tirer la petite fille dans le monde de la femme sexuée et sexuelle. » Elle voit le même rapport trouble face aux girl models, ces mannequins qu’on vend comme des femmes de 18-20 ans, qui ont en réalité 13 ou 14 ans, « et qui se retrouvent seules dans des studios de photo avec des hommes de 40 ans. Alors quand les Femen grimpent sur lecatwalk de Nina Ricci [comme elles l’ont fait à Paris en septembre dernier], moi j’applaudis. C’est pas vrai que c’est un geste niaiseux : c’est le nerf de la guerre. C’est exactement là que ça se joue. »

 

Et les hommes, est-ce qu’on ne les voit pas, eux aussi, ne serait-ce que dans l’armée, en série ? Dans son livre, Delvaux estime que, « le boys’club vient après la masculinité, et […] vient la renforcer. Les hommes s’agencent entre eux, mettent en commun des identités déjà constituées » au contraire des filles, qui deviennent par la série. L’auteure se fait plus nuancée en entrevue. « La différence, centrale, c’est que les hommes sont en série au nom du pouvoir - comme les militaires, par exemple - même s’ils peuvent aussi en faire les frais. Hiérarchiquement, ils sont supérieurs aux filles en série. Mais oui, les gars en série existent. Et j’ai l’impression que je vais peut-être faire un autre essai sur eux… » Le début d’une série de livres ?