La femme-objet du désir

Les valeurs se transforment et l’apparence en témoigne, comme en font foi les défilés de mode.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Les valeurs se transforment et l’apparence en témoigne, comme en font foi les défilés de mode.

Mariette Julien est docteure en communication et professeure à l’École supérieure de mode de Montréal (UQAM). Spécialiste de l’hypersexualisation, de l’apparence, des tendances  corporelles et de la publicité, elle a publié (avec Michel Dion) une Éthique de la mode féminine (PUF, 2010). Elle prononcera une conférence sur le thème «le look, un défi de communication» au prochain Déjeuner des médias, au Capitole de Québec, le 27 novembre.


Dans Les Filles en série, votre collègue de l’UQAM Martine Delveaux décortique l’idée de la production sérielle des femmes dans notre société. «Ce sont des filles-machines, des filles marchandises, des filles-ornements», écrit-elle. Ça vient d’où, selon vous? Quel est le point de départ de la sérialisation, de l’uniformisation du modèle féminin?

C’est très vendeur comme titre, très accrocheur, et je suis d’accord avec cette formule de la fille en série. Je crois que l’idéal du modèle corporel qui domine encore actuellement remonte à la pin-up, à ces images à épingler de femmes photographiées ou dessinées dans des poses sexy. La barbie aussi est une pin-up. Cette femme modèle apparait à la fin du XIXe siècle, vers 1897, dans les dessins de Charles Dana Gibson qui crée la Gibson Girl. Elle est en petite tenue (mais c’est relatif à l’époque). Elle se promène cheveux au vent, à la plage.  Les femmes se sont reconnues dans cette image positive qui représentait la femme libérée, sophistiquée, qui représentait l’Amérique aussi. 

Beaucoup de gens associent ce modèle à la Deuxième Guerre mondiale parce que c’est vraiment là qu’il a explosé. J’ai lu dans ses mémoires que Hugh Heffner a eu l’idée de fonder le magazine Playboy en rentrant de la Guerre parce qu’il était frustré de ne pas savoir dessiner. 

Ce n’était d’ailleurs pas le seul modèle féminin à l’époque. Les Nazis adulaient une femme forte et ferme qui avait beaucoup d’enfants. Marlène Dietrich, qui a relié cette Allemagne, ou Rita Hayworth, incarnaient la pin-up, la femme fatale, comme l’actrice Theda Bara a été un des premiers sex-symbols. Au fond, la pin-up, la vamp, la femme-fatale, devient la mesure de l’attractivité sexuelle. Elle fonctionne au sex appeal. Même le mot n’existait pas avant elle. 


Mais le sexe, la sexualité et la séduction oui. Qu’est-ce qui change alors avec le sex appeal de la pin-up? 

Il y avait évidemment des belles femmes avant elle, des modèles, des nues dans l’art par exemple. L’idée de l’attractivité sexuelle volontaire est nouvelle. L’idée d’une femme qui montre qu’elle aime la sexualité aussi. C’est cela qu’exprime l’allure pin-up. Elle annonce aux autres que cette femme est en disponibilité sexuelle. La beauté féminine a d’ailleurs beaucoup changé au cours des dernières années. Les femmes ne se contentent plus d’être belles. Une belle femme, tout simplement, n’est pas vraiment attrayante en ce moment. On ne la remarque à peu près pas.  Elle doit en plus jouer de cette attractivité sexuelle. Elle doit être regardée, remarquée, admirée. Elle veut séduire et elle doit provoquer.

La provocation peut aussi servir à dénoncer le sexisme, en tout cas c’est ce que prétendent les Femens ou les Pussy Riots. Il y a donc des pinups critiques en série? 
Ces femmes ne montreraient peut-être pas leurs corps s’ils ne correspondaient pas au modèle. En tout cas, ça marche: dès qu’on se dénude, on attire l’attention des autres, des médias. Ces filles ont trouvé une manière efficace de faire parler d’elles et de leur message. Elles se servent du modèle pour attirer l’attention dans un monde du spectacle. Récemment à l’Assemblé nationale, à Québec, je trouvais tout de même leur revendication un petit peu biaisée. Était-ce nécessaire d’en faire autant pour le crucifix? C’est un peu exagéré et en même temps je ne jette pas la pierre à ces féministes. Je dirais donc qu’elles ont trouvé une façon qui fonctionnent dans notre monde. 


Pourquoi maintenant alors? Que dit tout ça de nous finalement, de notre époque, de notre temps? 

C’est très moderne. C’est même très nouveau dans l’histoire de l’humanité. Les femmes de tous âges empruntent maintenant leurs codes à la prostitution, à la pornographie, au sadomasochisme. À Québec, dans ma conférence, je vais montrer des photos de Céline Dion en pin-up et des images de mini miss de 3 ans en pin-up.

Ce modèle se décline tout au long du XXe siècle, avec Brigitte Bardot, avec Madonna, jusqu’à nous. Ça fait plus de cent ans qu’on voit la pin-up partout, dans les publicités, dans les films, à la télé, dans les romans. Elle est partout et elle s’implante très tôt dans l’imaginaire des petites filles, avec les poupées, avec Barbie.  

Nous vivons aussi dans un âge démocratique. Tout le monde revendique donc le droit d’être beau et regardé. Seulement cette beauté est formatée autour de certains critères. Pour être beau actuellement, il faut être jeune et musclé, il faut une chevelure abondante, le teint uniforme, des dents parfaites, etc. Les gens reproduisent les modèles gagnants des médias. La mini miss, au fond, elle joue la gagnante. Je ne parle pas du bonheur, juste de la représentation. 


Est-ce uniquement un jeu alors? Un jeu d’image, comme il y a des jeux de langage? 

La représentation est fondamentale. Je connais beaucoup de femmes qui s’habillent très, très sexy sans avoir de vie sexuelle dépravée ou débridée. Je pense que l’apparence sert beaucoup à séduire, à jouer, à masquer et à mentir aussi. Parce que la visibilité donne une valeur sociale. Vous valez ce que vaut votre image finalement.

La pudeur prend une tout autre acceptation dans ce cadre. Pour les jeunes, l’anti-pudeur est devenu un signe d’authenticité. De la même façon que l’insoumission ou l’impolitesse sont perçues comme des formes d’authenticité. On a qu’à regarder des émissions de téléréalité pour s’en convaincre. Les jeunes sont habitués d’exposer leur intimité avec une éventuelle exposition des corps. Quand on est capable d’exposer sa vie personnelle ou ses émotions, on peut aussi livrer son corps plus ou moins vêtu à des auditoires anonymes. La pudeur ne fait donc plus vraiment parti du vocabulaire des plus jeunes. 

Le psychiatre Serge Tisseron parle de l’eximité. C’est ce besoin de se sentir regardé pour se sentir exister. La pin-up ne se contente donc pas de séduire des hommes pour obtenir ou accorder des faveurs sexuelles. Elle souhaite le désir de tous ceux et celle qu’elle rencontre. C’est vrai aussi dans le monde virtuel. Sur Facebook, beaucoup de femmes se transforment en pin-up. 

Pourquoi les femmes par ailleurs épanouies et libres restent-elle dans ce panneau volontairement? Comment expliquer le paradoxe de femmes de plus en plus libérées dans nos sociétés occidentales et en même temps toujours asservies à des sérialités ornementales? 

L’estime des femmes est une conquête inachevée. Le modèle de la pin-up nous place en situation de vulnérabilité. La séduction cherche l’approbation des hommes. L’image détermine le succès. Cette contrainte démontre qu’au fond les femmes n’ont pas encore trouvé leur place dans la société puisqu’elles ont encore une valeur décorative.

Je ne sais pas comment nous allons nous sortir de ce cercle. J’ai même l’impression que la situation empire. Les femmes commencent à exposer des parties de leurs corps à partir du moment où elles acquièrent de nouveaux droits. Par exemple avec le look garçonne dans les années 1920, un look de femme qui fume, sort dans les bars, conduit sa voiture. Plus tard, elles investissent le marché du travail et en même temps elles portent des pantalons qui épousent leurs formes, moulent leurs fesses. Dans les années 1980, les femmes s’imposent à l’université, dans les entreprises et elles adoptent alors le tailleur, le costume des hommes, tout en développant un gout pour le sous-vêtement très raffiné. Comme si la femme, même professionnelle, même docteure ou dirigeante d’entreprises, avait beaucoup de difficulté à se dissocier de sa capacité de séduire. Dans les années 1990, c’est le nombril à l’air, des leggings sans jupe, très moulants, des stilettos fins et élevés, un look de prostituée quoi. On dirait que les femmes sont de plus en plus vulnérables par rapport à leur apparence. C’est très contradictoire et très troublant. 


Y a-t-il moyen de lutter contre cet asservissement? Ou plutôt: comment échapper au modèle de la pin-up en série? 

Je ne désespère pas. Les idéaux sociaux changent. Les préoccupations sociales vont vers l’environnement par exemple. Les valeurs se transforment et l’apparence en témoigne. La pilosité revient chez les hommes avec torses poilus, moustaches, barbes et chevelure abondante. Les femmes reprennent gout au tricot, au chemisier boutonnés jusqu’au cou. Il ne faut pas non plus oublier que le look de prostitué vient aussi de la rue, de l’esthétique punk des années 1970. Le look de la bad girl exploitée ensuite par le commerce et les stars vient de là. Les jeunes  passent à autre chose maintenant. Les mouvements qu’on observe en Inde, en Chine, partout, montrent que le vent tourne. 

1 commentaire
  • Élaine Audet - Abonnée 29 octobre 2013 09 h 53

    Aussi "La mode hypersexualisée"

    Mariette Julien a aussi publié aux éditions Sisyphe "La mode hypersexualisée" qui a connu un grand succès et a été réédité. Un livre très apprécié dans les Cégeps et les universités: http://sisyphe.org/editions/La-mode-hypersexualise