Histoire - «Il serait peut-être temps de passer à l’égalité entre les femmes»

Benoit Rose Collaboration spéciale
Beaucoup de distinctions sont encore faites entre différents groupes de femmes dans les travaux historiques portant sur elles.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Beaucoup de distinctions sont encore faites entre différents groupes de femmes dans les travaux historiques portant sur elles.

Ce texte fait partie du cahier spécial États généraux du féminisme

Les femmes ne sont pas marginales, elles sont au centre de l’événement, affirme Micheline Dumont, historienne indignée, à propos de leur rôle dans le printemps québécois de 2012. Celle qui signe la préface d’un nouvel ouvrage collectif, intitulé Les femmes changent la lutte et publié aux Éditions du remue-ménage, rappelle inlassablement que les femmes sont dans l’histoire, ont une histoire et font l’histoire. Entretien.

« Si vous placez les femmes dans un encadré, vous les insultez et vous nourrissez mon indignation », écrit Micheline Dumont, qui se dit honorée de signer la préface de l’ouvrage Les femmes changent la lutte. Au coeur du printemps québécois. Celui-ci présente les regards croisés de femmes qui ont pris part à cette grande mobilisation, de Martine Desjardins à Manon Massé en passant par les Mères en colère et solidaires. « Les gens qui vont écrire des livres sur le printemps étudiant sont mieux de lire ce livre-là et de le mettre en tête de leur bibliographie, suggère l’historienne, plutôt que de faire comme tous les autres et de considérer que c’est une question à part. C’est une question centrale dans le mouvement étudiant de 2012. »

Dans quelle mesure ? « Les femmes changent la lutte en montrant ses aspects qui concernent spécifiquement les femmes. Pour ne donner qu’un exemple, comme une femme va vraisemblablement obtenir un emploi moins bien rémunéré qu’un homme - c’est ce que les statistiques nous montrent - elle va prendre plus de temps à rembourser ses dettes d’études. Et, comme c’est elle qui va porter les enfants, elle va travailler moins et va être couverte par l’assurance du congé de maternité. Elle va donc avoir moins de revenus. C’est structurel. »

Selon elle, cet ouvrage vient changer la donne, tout comme des décennies de recherches menées dans le domaine de l’histoire des femmes ont permis d’accumuler un tas de connaissances sur la réalité féminine au Québec. Énormément de livres ont été écrits depuis trente ans sur l’histoire de la famille, de l’éducation des filles, du travail, des communautés religieuses, de l’action politique des femmes… « Beaucoup de gens disent que c’est très bon, l’histoire des femmes, que c’est extraordinaire, tout ce qu’on sait maintenant, dit-elle, mais ces choses qu’on a révélées au public demeurent malheureusement en marge et n’affectent pas la ligne directrice qu’on utilise pour faire des livres d’histoire. »

Au-delà des grands héros

Il faut dire que notre histoire nous est souvent racontée sous la forme d’un récit traditionnel politique, axé sur l’évolution constitutionnelle, et accorde ainsi bien de l’importance à des « héros » agissant en haute sphère, au détriment des nombreux acteurs provenant des autres groupes de la société, tels les femmes, les autochtones, les ouvriers ou les immigrants. « Tandis que, si on prend une perspective plus large où on fait intervenir les événements économiques les plus importants, explique Mme Dumont, il devient beaucoup plus facile de faire intervenir ce qui arrive aux femmes, parce qu’elles sont partie prenante de la révolution industrielle. Elles sont au coeur des phénomènes de discrimination et d’exploitation qui frappent la classe ouvrière. »

Dans son récent essai, Pas d’histoires, les femmes !, l’historienne a voulu, entre autres choses, montrer comment la révolution féministe demeure occultée par les livres d’histoire, elle qui pourtant « n’a pas versé une seule goutte de sang » tout en produisant « des effets absolument prodigieux ». D’ailleurs, « il y a des femmes qui ont eu une pensée féministe bien avant la lettre. On trouve des femmes entre les XIe et XVe siècles qui ont écrit des livres qui sont de véritables plaidoyers féministes, mais qui ont évidemment sombré dans l’oubli parce qu’on ne les a jamais retenus. Ce sont les chercheuses féministes du XXe siècle qui les ont fait sortir de la poussière. »

Si les femmes ont gagné beaucoup au fil de leurs luttes, et en premier lieu le droit à l’instruction, Mme Dumont souligne néanmoins que, « à mesure que des gains sont faits, [elles] découvrent que les anciennes subordinations réapparaissent sous de nouveaux visages. » Par exemple, bien qu’elles aient obtenu l’égalité salariale - « à travail égal, salaire égal » - elles constatent aujourd’hui que les emplois occupés généralement par les femmes sont souvent sous-payés. « L’analyse féministe s’est donc approfondie, et on a inventé le principe d’équité salariale, accepté seulement à la fin du XXe siècle au Québec et qui n’est pas encore appliqué. »

Diversité des femmes

Mais les femmes sont-elles considérées dans toute leur diversité dans les travaux portant sur leur histoire ? « Dans ceux que je connais, répond Mme Dumont, on fait beaucoup de distinctions entre les différents groupes. Et c’est en ce moment l’une des grandes bases de l’analyse féministe : après avoir exigé l’égalité avec les hommes, il serait peut-être temps de passer à l’égalité entre les femmes. C’est la grande préoccupation de la Fédération des femmes du Québec (FFQ) en ce moment et c’est à la base des états généraux qui vont se tenir au mois de novembre. […] C’est vraiment la première fois que la FFQ fait une si grande place aux femmes du Sud et à celles qui proviennent de groupes marginalisés ou ostracisés. »

« On a un merveilleux exemple, dans l’actualité, de l’instrumentalisation du féminisme, ajoute l’historienne avec énergie. On se sert d’objectifs féministes pour dire à certaines femmes de ne pas porter leur voile. » Or, selon elle, ne pas tolérer qu’une femme se voile sous prétexte que l’égalité entre les hommes et les femmes en serait menacée est problématique. « C’est tout simplement faux : ça ne fait pas reculer le féminisme du tout. Il faut avoir, à mon avis, de la compréhension et du respect pour les femmes qui viennent d’autres cultures. En ce moment, il existe, même si des gens pensent que ça n’a pas de sens, un féminisme islamique extrêmement actif, qui a écrit des livres et qui mobilise des femmes de l’Iran, de l’Algérie, de l’Égypte, etc. »

« Il faut laisser ces femmes-là se battre avec leur compréhension de leur situation et de leurs analyses », suggère-t-elle, et veiller à ne pas imposer la vision des femmes blanches du Nord à celles qui ne sont pas issues de ce groupe socio-économique. « De toute façon, lorsqu’on écoute les musulmanes, il y en a plusieurs qui disent le porter par affirmation politique ou identitaire, et certaines par coquetterie. » Et donc pas uniquement pour des questions religieuses. « Personnellement, lance-t-elle, je considère qu’il est beaucoup plus dangereux pour le féminisme que des millions de femmes obéissent aveuglément aux diktats hypersexistes de la mode. Elles acceptent de se transformer en objet. Je trouve ça beaucoup plus dangereux qu’un voile. »


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