Stéréotypes et représentations sociales - Y a-t-il place pour la différence?

Sarah Poulin-Chartrand Collaboration spéciale
Dès l’enfance, les différents milieux, comme la garderie, exposent les jeunes aux stéréotypes sexuels qui, souvent, sont porteurs de jugements et d’inégalités.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Dès l’enfance, les différents milieux, comme la garderie, exposent les jeunes aux stéréotypes sexuels qui, souvent, sont porteurs de jugements et d’inégalités.

Ce texte fait partie du cahier spécial États généraux du féminisme

Cantonnée dans son rôle de « séductrice » et pratiquement limitée à sa représentation blanche, hétérosexuelle, jeune et en bonne santé : le poids des stéréotypes pèse encore lourd sur la femme québécoise. C’est un des constats posés par le Comité d’orientation des États généraux du féminisme, qui a consacré une partie de ses réflexions aux stéréotypes, aux normes et aux représentations sociales.

 

Mère, grand-mère et ancienne enseignanteau niveau secondaire, la militante féministe Chantal Locat est bien placée pour constater que les stéréotypes jouent encore malheureusement un grand rôle dans notre construction identitaire.

 

« Les stéréotypes sont présents dès la garderie, avance-t-elle. On accueille les petites filles, par exemple, en les complimentant sur leur apparence ou sur leurs vêtements. » Si cela semble anodin, ce l’est moins quand on se rend compte que cette attitude n’est pas la même avec les garçons. « Ce n’est pas vrai qu’une fille, c’est sage, c’est doux et que ça aime les robes ! », enchaîne Chantal Locat.

 

Cette image unidimensionnelle associée aux sexes enferme les gens dans un modèle qui ne leur convient pas toujours, et en sortir fait de nous des marginaux, croit Chantal Locat. Plus dangereux encore, les stéréotypes auraient une valeur hiérarchisée : ce qu’on associe au masculin est généralement plus valorisé que le féminin. « Les stéréotypes sont tellement porteurs d’inégalités et de préjugés… »

 

Si les stéréotypes sont présents dès l’enfance, jusque dans les publications pour enfants, selon Chantal Locat, c’est là qu’il faut agir pour apprendre à les déjouer. « Le milieu de l’éducation doit développer une expertise pour contrer les stéréotypes. C’est là qu’il faudrait intervenir, du préscolaire au secondaire. » Le milieu de la santé, même, devrait être sensibilisé aux stéréotypes et aux moyens de les combattre.

 

Et il n’est jamais trop tard pour sensibiliser les jeunes aux stéréotypes. « Il y a parfois une déconstruction à faire, mais il est toujours possible de changer les mentalités. Même à l’université. Les étudiants sont plus vieux, mais ils ont une meilleure capacité de réflexion. »

 

Dans le Cahier du Forum des États généraux, on se demande si la diversification des représentations de la femme (elle peut maintenant être mère ET travailleuse, par exemple) n’entraîne pas non plus des effets pervers. « L’image des femmes leur appartient-elle ? », se demande-t-on. Car la femme, qu’on encourage à tout faire à la fois, doit aussi se conformer aux images de beauté uniformisées, et on assisterait à une « recrudescence des stéréotypes et de la femme-objet, entre autres à travers les publicités ». Cette représentation unique et sexualisée participe à la construction identitaire des filles et des jeunes femmes.

 

Les effets des stéréotypes sexuels nuisent aussi aux garçons : « Être premier de classe, ce n’est pas valorisé pour un garçon, avance Chantal Locat. On perpétue encore le stéréotype voulant qu’il doive être en action, en récréation. Mais, pendant ce temps, on ne favorise pas le développement d’une discipline. Les garçons sont aussi victimes des constructions sociales qu’ils n’ont pas choisies. »

 

Stéréotypes croisés

 

Mais les stéréotypes ne se contentent pas du clivage homme-femme. Ils jouent sur différents tableaux à la fois : les stéréotypes raciaux ou homophobes, par exemple, nuisent à beaucoup de femmes québécoises. La militante Karine Myrgianie Jean-François, également membre du Comité d’orientation des états généraux, croit que la lutte féministe doit se faire sur plusieurs fronts.

 

« Cela fait partie d’une analyse féministe qu’on dit intersectionnelle. C’est une analyse qui tient compte du sexe, du genre, mais aussi de l’origine, de la classe sociale, des capacités physiques, parce que cela fait partie de la réalité de plusieurs femmes du Québec », résume Mme Jean-François.

 

Les représentations sociales de la femme, presque toujours blanche et hétérosexuelle, sont donc dénoncées au même titre que l’image sexualisée de la femme, par rapport à l’homme. « Pour quelqu’un qui ne correspond pas à cette image, c’est problématique, explique Karine Myrgianie Jean-François. Il peut se dire que son identité, qui n’existe pas et n’est représentée nulle part, n’est pas la bonne ou n’est pas appropriée. »

 

En contrepartie, lorsque la représentation sort de son carcan blanc et hétéronormatif, elle tombe souvent dans la caricature. Madame Jean-François donne l’exemple de quelques oeuvres de fiction québécoises. « Dans Unité 9, par exemple, le seul personnage de couleur a un côté violent, animal. Les lesbiennes dans les séries comme 19-2 ou 30 vies ont les cheveux courts, sont masculines, etc. Il faut être conscient que, si un type de personne est toujours représenté d’une certaine façon, c’est sûrement un stéréotype. »

 

Et même lorsqu’on croit qu’ils véhiculent quelque chose de positif (en disant que les immigrants sont travaillants, par exemple), les stéréotypes ne laissent pas de place à la différence. « Ces personnes ne peuvent pas dire pleinement qui elles sont. »

 

Comment se sortir du cercle vicieux des stéréotypes ? Karine Myrgianie Jean-François propose la réaction, mais aussi l’action. « Il faut critiquer ce qu’on voit et faire savoir aux télédiffuseurs, aux médias et aux annonceurs qu’il y a des impacts à ce qu’ils font. En même temps, il faut créer ses propres médias, créer ses propres événements, créer des trucs qui nous branchent et nous allument. Je crois beaucoup à cela. »

 


Collaboratrice