Charte des valeurs - «Qui suis-je pour déterminer quelle est la stratégie à avoir en tant que féministe?»

Vicky Fragasso-Marquis Collaboration spéciale
« Le féminisme d’ici peut prendre d’autres visages ailleurs. Ces femmes voilées ont fait la révolution en Égypte. Je trouve que c’est très réducteur de toujours vouloir voir une façon universelle », affirme Bouchra Manaï.
Photo: Agence France-Presse (photo) Khaled Desouki « Le féminisme d’ici peut prendre d’autres visages ailleurs. Ces femmes voilées ont fait la révolution en Égypte. Je trouve que c’est très réducteur de toujours vouloir voir une façon universelle », affirme Bouchra Manaï.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Selon des féministes qui interviendront aux États généraux de l’action et de l’analyse féministes, les Québécois ne devraient pas tenter d’imposer aux autres pays, ou à leurs propres concitoyens, une vision uniforme du féminisme. Cela aurait pour effet d’exclure certaines femmes, notamment celles qui sont issues de l’immigration. Ils devraient donc résister à ce discours « impérialiste », qui instrumentaliserait le féminisme pour justifier certains comportements racistes ou xénophobes.

 

Elles sont nombreuses, ces militantes qui croient, par exemple, que le gouvernement péquiste, avec sa Charte des valeurs québécoises, essaie d’imposer une image précise du féminisme en interdisant aux travailleuses de la fonction publique de porter des signes religieux. Selon certaines d’entre elles, cette vision du féminisme serait susceptible de bafouer les droits de certaines femmes. « L’émancipation des femmes ne peut se faire au prix du racisme qui permet à certaines d’être plus égales que d’autres », a écrit Diane Lamoureux, professeure de sociologie à l’Université Laval, qui est citée dans un document préparé par le Comité d’orientation des États généraux.

 

Dans ce même document, le Comité déplore le fait que cette perception restreinte du féminisme a pour effet d’exclure certaines femmes qui voient les choses autrement. « Migrantes ou citoyennes, les femmes des minorités stigmatisées, c’est-à-dire nos voisines de palier, sont perçues comme vivant dans un autre temps, incapables de partager, et moins encore de construire avec “nous”, un monde commun », est-il écrit dans le document des États généraux.

 

Impérialisme féministe?

 

Cet « impérialisme féministe », où on essaie d’imposer une seule version possible du féminisme, est bien présent dans les mouvements féministes, selon Rosa Pires, militante à la Fédération des femmes du Québec (FFQ) et intervenante aux États généraux. « Certaines femmes ont hiérarchisé le féminisme. Elles se disent que la plus grande discrimination qui soit, c’est celle des femmes, puis le reste, ça ne vaut rien », explique-t-elle. Ainsi, certaines femmes qui font partie d’une minorité ethnique pourraient être désavantagées parce qu’elles sont sous une « double domination », celle du sexe et celle de l’ethnie. « Il faut prendre la réalité des femmes dans toute sa complexité », plaide-t-elle.

 

Mme Pires s’est dite outrée d’entendre certaines féministes qui avaient fait des commentaires racistes à l’égard des femmes des Premières Nations. Car, quand la présidente de Femmes autochtones du Québec, Viviane Michel, avait livré un témoignage dans lequel elle décrivait la réalité des femmes autochtones, elle s’était fait répondre, selon Mme Pires, qu’« elles n’avaient pas à se plaindre parce qu’on ne les avait pas colonisées tant que ça ».

 

Bochra Monaï, doctorante en études urbaines à l’Institut national de la recherche scientifique (INRS), qui participera elle aussi aux États généraux, abonde dans le sens de Mme Pires. Elle croit qu’il faudrait considérer « l’ensemble des systèmes qui pourraient être producteurs d’oppression » chez les femmes. Selon elle, demander à une femme d’enlever ses symboles religieux, par exemple, distille un « patriarcat dans une version féminine ». « Pourquoi ne ferait-on pas confiance aux femmes ? On minorise la femme. On dit qu’elle n’est pas capable de déterminer ses stratégies », souligne-t-elle.

 

Mme Monaï prône un « féminisme de choix », pluriel, qui aurait une signification différente pour chaque femme. « Cela ne veut pas dire que tout le monde peut faire n’importe quoi. Mais je pense qu’il faut avoir l’humilité de respecter le cheminement, le consentement et surtout le libre arbitre des femmes, plaide-t-elle. Qui suis-je pour déterminer quelle est la stratégie à avoir en tant que féministe ? Pourquoi remettrais-je en question le féminisme qu’elles défendent et pour lequel elles se battent à mes côtés ? »

 

Mme Monaï avoue avoir de la difficulté à comprendre ses consoeurs qui appuient la Charte des valeurs québécoises, qu’elle n’hésite pas à qualifier de raciste. « Je ne les trouve pas solidaires. Je pense qu’elles ne fréquentent pas assez de féministes racisées », conclut-elle. Quant à Mme Pires, elle a écrit dans son blogue que, « quand on se considère comme des alliées de la condition des femmes, ce sont toutes les femmes qu’on défend, peu importe ce qu’elles portent sur leur tête ou autour du cou ».

 

Exportation du féminisme

 

Selon Délice Mougabo, travailleuse communautaire et militante à la FFQ, nous ne devrions pas exporter notre modèle de féminisme dans les autres pays, qui ont déjà des organisations locales pour aspirer à l’égalité entre les hommes et les femmes. Par exemple, certains politiciens ont justifié leur participation à la guerre en Afghanistan par cette volonté de libérer les femmes. Pourtant, comme l’a rapporté la politologue Zillah Eisenstein dans un ouvrage publié en 2004, il y a un mouvement féministe actif en Afghanistan qui est irrité par cet impérialisme occidental. « Au lieu de mener les luttes pour elles ou de penser pouvoir parler en leur nom, je pense qu’on serait mieux de les écouter et de les laisser mener leur propre mouvement et leur propre lutte », souligne-t-elle.

 

« Le féminisme d’ici peut prendre d’autres visages ailleurs. Ces femmes voilées ont fait la révolution en Égypte. Je trouve que c’est très réducteur de toujours vouloir voir une façon universelle, ajoute Bouchra Manaï. Il faut avoir l’humilité de se dire que ce qu’on pense, ce n’est peut-être pas la seule vérité. »

 

Quelle égalité homme-femme?

 

Selon Mme Mougabo, la charte présentée par le gouvernement péquiste instrumentalise le féminisme, puisque l’égalité entre les hommes et les femmes n’est pas une réalité au Québec. « On semble dire que l’égalité est déjà quelque chose d’acquis. Or, si on regarde toutes les luttes pour l’équité salariale, elle est loin d’être atteinte. L’existence même de notre mouvement le démontre, plaide-t-elle. Faire porter le poids sur les communautés religieuses et sur les immigrants, c’est une instrumentalisation. »

 

La sociologue Diane Lamoureux est d’accord avec Mme Mugabo. « Le salaire moyen des femmes est loin de correspondre au salaire moyen des hommes, les femmes sont surreprésentées dans les emplois à temps partiel (souvent de façon non choisie), payées à un salaire minimum qui ne permet même pas de se loger, de se nourrir, de se vêtir et de se déplacer adéquatement, souvent précaires, la violence conjugale est souvent minimisée, les responsabilités parentales et familiales sont loin d’être partagées à égalité entre les hommes et les femmes », a-t-elle constaté dans une lettre ouverte publiée dans Le Devoir.

 


Collaboratrice

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FÉMINISME ET NATIONALISME

Le féminisme serait instrumentalisé pour poursuivre des buts nationalistes, selon le Comité d’orientation des États généraux. On appelle donc parfois les féministes à se mobiliser « au nom de l’intérêt national ». L’utilisation de l’argument féministe permettrait donc, entre autres, aux gouvernements de se détacher des allégations de racisme ou de xénophobie dans les projets de loi qu’ils proposent.

Selon la sociologue Diane Lamoureux, ce mariage entre le féminisme et le nationalisme remonte aux années 60. Le Front de libération des femmes (FLF), une faction féministe du Front de libération du Québec (FLQ), articulait ses positions à partir de cette maxime : « Pas de libération des femmes sans Québec libre, pas de Québec libre sans libération des femmes ». Le FLF mettait donc l’accent sur cette « double oppression », celle du Québec par le Canada et celles des femmes par les hommes.

Il s’agissait d’une union saugrenue, selon Mme Lamoureux, puisque les nationalistes avaient été traditionnellement réfractaires à la libération des femmes. Par exemple, le Parti québécois, qui s’engageait par ailleurs dans les années 70 à « réaliser l’égalité complète de l’homme et de la femme dans tous les domaines de la vie », avait une perception plutôt rétrograde du féminisme, notamment en encourageant les femmes dans leur rôle de mère. Rosa Pires abonde dans le sens de Mme Lamoureux en affirmant que cette alliance avec le nationalisme n’a « pas donné grand-chose » aux Québécoises.