Google, haut-parleur du machisme ambiant

L’une des images de la campagne de l’ONU Femmes contre la misogynie qui sévit sur le Web.
Photo: Memac Ogilvy Mather Dubai L’une des images de la campagne de l’ONU Femmes contre la misogynie qui sévit sur le Web.

« Les femmes sont folles », « ne devraient pas porter de pantalon », « doivent prier à voix basse » et « faire le ménage ». Ce n’est pas moi qui le dis : c’est Google Canada en français. Aussi teintée, la version anglaise du moteur de recherche estime que la moitié féminine de l’humanité devrait « ne pas avoir de droits » et « rester à la maison ». Entre autres.

 

Ce polaroïd du discours ambiant sur le Web sert de tremplin à la campagne de l’ONU Femmes, lancée cette semaine pour dénoncer la misogynie rampante en quatre images simples et percutantes, rapidement devenues virales. Quatre visages de femmes, la bouche bâillonnée par la célèbre fenêtre du moteur de recherche de Google… Elles sont réduites au silence par des phrases comme « les femmes devraient être des esclaves », mots proposés automatiquement par l’outil d’autocomplétion de Google, à l’utilisateur qui amorce sa recherche par « Les femmes devraient… ». Nul besoin d’inventer le pire, les phrases reprises par la campagne de l’ONU sont les résultats réels, en date du 9 mars 2013, des recherches faites sur le Web avec le fameux outil de recherche.

 

« Quand je suis tombé sur ces résultats, ça m’a dérangé. Je savais qu’il fallait faire quelque chose avec ça », dit sur le site Web de l’ONU Femmes Christopher Hunt, le directeur artistique à l’origine de la campagne développée par la firme Memac Ogilvy et Mather Dubai.

 

Avec cette campagne, l’ONU Femmes dit vouloir souligner les efforts urgents qui sont nécessaires pour atteindre l’égalité des sexes et défendre les droits des femmes.

 

Comme bien des internautes, Le Devoir a interrogé lui aussi le moteur de recherche en français pour constater que les résultats ne volent pas plus haut dans la langue de Simone de Beauvoir. Par exemple, si on apprend que « le féminisme est un humanisme » (première référence), c’est aussi « un crime contre l’humanité » (deuxième référence). Et que les femmes ne peuvent pas « porter le pantalon », n’ont pas « d’âme » et ont besoin « d’affection ». Surtout, surtout, elles ne doivent pas « travailler » ni « voter ». Les résultats de l’outil d’autocomplétion varient donc dans le temps, et selon la région géographique.

 

Les internautes contre-attaquent

 

Depuis le lancement de la campagne de l’ONU Femmes cette semaine, les internautes indignés se sont lancés à l’assaut du moteur de recherche pour inverser la tendance machiste. Ils ont réussi à modifier le résultat des deux premières propositions puisque Google (en anglais) suggère maintenant que « les femmes devraient être complémentaires aux hommes » et « avoir un plus grand rôle aujourd’hui ». Ces résultats apparaissent désormais avant « les femmes ont besoin d’être remises à leur place » !

 

Sur Twitter, le mot-clic #womenshould créé par l’ONU Femmes ne dérougit pas non plus. Les internautes sont incrédules et révoltés, pour la plupart, devant les résultats que leur renvoie Google, tel un miroir de notre société.

 

D’autres s’inspirent déjà de cette campagne-choc. Le magazine gai suisse Mannschaft a repris l’idée et démontré que le moteur de recherche est encore plus violent envers les gais, complétant spontanément les recherches faites avec les mots « les homosexuels… » par des phrases comme : devraient « être tués », « ne pas se marier » et « ne pas adopter ».

 

Google, le nouveau confessionnal

 

Du côté des hommes, que dit le moteur de recherche ? En anglais : les hommes sont « de Mars, les femmes de Vénus » apparaît en premier, alors que « les hommes sont meilleurs que les femmes » suit. Ils ne peuvent pas « être féministes » ni « se marier ». En français, les hommes sont plutôt « des chiens » et « tous des cochons »,dit Google. Ils devraient aussi… « nettoyer la maison ».

 

L’algorithme de Google « classe les pages les plus populaires, mais aussi les recherches fréquentes. En ressortent le bruit ambiant, les mots les plus souvent écrits »,explique Sandra Rodriguez. La chercheuse au sein du Groupe de recherche sur les institutions et les mouvements sociaux, qui fait un doctorat sur l’engagement à l’ère numérique, qualifie de « coup de maître » la campagne de l’ONU Femmes.

 

Pour elle, ces résultats révèlent à quel point le Web est devenu notre nouveau confessionnal. « On voit que les propos discriminatoires qu’on n’ose plus avoir sur la place publique, on ose pourtant les exprimer sur le Web et les réseaux sociaux », dit-elle.

 

Macho 2.0

 

Outre Google, la petite histoire du Web cumule son lot de dérives envers les femmes. Pornographie, culture du viol, images sexistes, violentes ou dégradantes, harcèlement de personnalités féminines : le murmure venu de la grande Toile malmène souvent les femmes.

 

Un exemple récent. Un animateur de radio français a dernièrement copié des Américains qui, après trois questions, arrivent à embrasser - parfois de force - des filles, dans la rue, en dix secondes. Ces machos cumulent 18 millions de visionnements sur le Web. « Tu as un copain ? Tu me trouves pas mal ? Pourquoi tu ne m’embrasses pas, là tout de suite ? », demande ainsi Guillaume Pley aux filles, avant de plaquer sa bouche sur la leur. Bref, de les agresser sexuellement, dénoncent plusieurs internautes. Mise en ligne le 16 octobre, la vidéo française a déjà été vue plus de 2,5 millions de fois. Dans un cas, la jeune victime se trouve à un guichet automatique, le soir, seule. Arrive M. Pley avec ses trois questions. Incrédule, elle accepte un « bisou sur la joue », mais l’animateur lui empoigne la nuque pour l’embrasser sur les lèvres, sans son consentement.

 

« Des gars se sont filmés détruisant des roches dans un site naturel au Nevada et ont été arrêtés en moins de 24 heures, relate Sandra Rodriguez. Mais des vidéos où on voit des agressions sexuelles, eux, cumulent les millions de visionnements sans conséquence. Pourquoi ça existe ? Tout simplement parce que c’est toléré. » Et c’est aussi ce que nous dit le moteur de recherche le plus utilisé au monde.

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