À la recherche de la bouffe perdue

Mia et Ariane font leur épicerie à la benne du coin. Pains, croissants, gâteaux, oranges, radis, poivrons, leur récolte de produits de qualité est étonnante.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Mia et Ariane font leur épicerie à la benne du coin. Pains, croissants, gâteaux, oranges, radis, poivrons, leur récolte de produits de qualité est étonnante.

En participant à la cueillette d’un jour de glaneurs urbains, Le Devoir a pu constater l’ampleur de notre propension collective à jeter nos choux gras aux poubelles.

 

Elles sont jeunes, drôles, engagées et… sans le sou. Ariane et Mia, deux amies, se nourrissent principalement des produits qu’elles glanent dans les poubelles de petits et moyens commerces, et cela, sans avoir à se priver. Un soir de septembre, nous les avons suivies dans leur chasse aux aliments mal aimés et constaté qu’en deux coups de cuillère à pot, il est facile de remplir son frigo.

 

Notre premier stop s’effectue dans un site bien connu des glaneurs montréalais, communément appelés en anglais « dumpster divers » ou « freegans ». Très couru, l’endroit est un des rares grands marchés d’alimentation situé en plein coeur de Montréal qui ne dispose toujours pas d’un compacteur à déchets, comme la majorité des supermarchés.

 

Les deux glaneuses ne reculent devant rien pour remplir leurs sacs à dos, pas même devant la clôture d’une dizaine de pieds qu’il faudra gravir pour atteindre les bennes à ordures, disposées sur un quai de livraison, au vu et au su des badauds. Peu s’en faut, une cueilleuse escalade l’obstacle en moins de deux pour « sonder » une à une les bennes, tandis que l’autre enfourne dans des sacs le butin rapidement glissé sous la clôture. Leur mécanique est bien huilée, efficace.

 

La plupart des passants traversant le stationnement restent de glace devant ce petit manège, hormis une dame bien chic qui lève les yeux en soupirant : « Il y en a tous les jours ici. Ça n’a pas de sens ! » Un curieux interpelle même le photographe du Devoir : «Ils n’ont pas l’air de manquer de bouffe ces gens-là. Ce ne sont pas des itinérants», lance-t-il, froissé.

 

Impressionnante récolte

 

Pains, croissants, gâteaux, fougasses, alouette ! Les produits emballés en parfait état sortent à la chaîne. Visiblement, le comptoir boulangerie a fait le grand ménage ce soir, et notre tandem empoche le gros lot. La paire repart avec des sacs à dos pleins à craquer, remplis de produits, surtout non périssables. « J’en ai laissé pour d’autres, insiste Mia, y en avait trop » !

 

Vérification faite, les paquets sont intacts, similaires à ce qu’on trouve sur les rayons du magasin. Les dates de péremption ? Pas encore dépassées, dans plusieurs cas. « Vous en voulez ? », lance Ariane, plongeant la main dans un paquet de biscuits au chocolat blanc, doublement emballé de cellophane. Mais pourquoi toute cette manne ? « C’est toujours comme ça ici. Une fois, on était 14 à revenir avec des sacs chargés de nourriture. À la fermeture, beaucoup d’invendus sont mis à la poubelle, même si c’est encore bon », dit-elle.

 

Deuxième stop, marché Jean-Talon, autre chef-lieu des cueilleurs urbains. À 19 h, la nuit est presque tombée. Lampe de vélo au poing, Mia et Ariane, reviennent bredouilles d’une première benne, puis d’une deuxième, investie grâce à une palette de transport transformée en échelle. La troisième recèle une douzaine d’aubergines gros format, d’oignons, de brocolis, mais guère plus. « On va en manger du baba ganousch », blague Ariane. Visiblement, d’autres glaneurs sont déjà passés et le camion à ordures ne tardera pas à ramasser les piles de boîtes à moitié pleines laissées en plan par les marchands. L’un deux vient même leur proposer poireaux et choux de Bruxelles, bien rangés dans un bac de plastique.

 

Un butin de valeur

 

De retour au bercail, le butin est étalé sur les comptoirs de la cuisine. De quoi cuisiner pour la semaine, et plus. « J’amène ça à ma soeur et ma mère, dit l’une. Je te laisse le reste. » La valeur des aliments secs récupérés dépasse les 120 $. La démonstration est éloquente. Reste tout de même à comprendre pourquoi on se résout à mettre la tête dans les poubelles pour mettre du pain dans son assiette.

 

« Beaucoup de gens considèrent que c’est du vol, ou que c’est honteux. Dans certains supermarchés, ils aspergent les poubelles d’eau de Javel, déchiquettent les emballages et éparpillent les casseaux de fruits pour décourager les glaneurs. Moi, je trouve ça bête tout ce gaspillage », explique Ariane, qui dit adhérer à ce mode de vie par nécessité, mais aussi par conviction. Les 10 $ investis avec ses colocs dans un budget collectif permettent de compléter sa récolte urbaine des aliments manquants, comme la viande, le poisson et le beurre.

 

Interrogé sur la salubrité de ce mode de vie, Kheelan, un ami de nos deux glaneuses, dit n’avoir jamais été malade et estime se nourrir plus sainement que la majorité des gens. « Je me nourris exclusivement de légumes, de yogourts et de fruits et je cuisine tout sur-le-champ, donc jamais de produits préparés. Je suis aussi très pointilleux. Je ne touche pas à une tomate qui a la peau percée et qui peut laisser entrer des bactéries. »

 

Hostilité

 

Si certains propriétaires, hostiles aux glaneurs, cadenassent leurs poubelles ou vouent leurs rejets aux compacteurs à déchets, d’autres, au contraire, disposent les aliments sains dans des bacs distincts. « Le boulanger du quartier me met chaque jour les pains de la veille dans un joli panier avec une affichette “ pain ”», raconte Kheelan.

 

Bien que marginale, on retrouve à Montréal une petite communauté férue de ce type de chasse urbaine qui partage ses tuyaux sur Facebook et ses victuailles lors de soupers collectifs, souvent organisés au terme d’un « dumpster »… divin.

 

 

Chasse aux ordures : le butin du jour

 

3 paquets de crêtes bretonnes à 5 $

5 ciabattas à 2 $

1 pain aux noix 5,19 $

1 fougasse au fromage et bacon 5,79 $

7 boîtes de six croissants à 3,79 $

1 gâteau aux carottes à 7,99 $

2 paquets de six muffins à 4,69 $

1 focaccia à 4,29 $

1 paquet de biscuits à 3,79 $

1 paquet de brioches aux fraises 3,99 $

6 bagels 2,49 $

1 pain pizza, 4,49 $

1 paquet de petits pains 5,32 $

12 aubergines 12 $

3 brocolis 3 $

1 botte de radis 1 $

3 oignons rouges 1 $

3 poivrons rouges 2,49$

1 plant de basilic 3,99 $

Total : cinq sacs pour 123,94 $