Prix Thérèse-Gouin-Décarie - Démographe de famille

Marie Lambert-Chan Collaboration spéciale
Céline Le Bourdais a remporté le prix Thérèse-Gouin-Décarie.
Photo: Source Céline Le Bourdais Céline Le Bourdais a remporté le prix Thérèse-Gouin-Décarie.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Séparation, divorce, union libre, monoparentalité, famille recomposée, baisse de la fécondité… Les familles canadiennes et québécoises ont vécu d’immenses bouleversements au cours des 40 dernières années. Si on peut en mesurer l’ampleur aujourd’hui, c’est en grande partie grâce au travail de la démographe Céline Le Bourdais, professeure au Département de sociologie de l’Université McGill et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en statistiques sociales et changement familial. À l’aide d’enquêtes rétrospectives et de méthodes statistiques de pointe, elle a su documenter ces phénomènes au moment même où ils se produisaient.

 

« La famille a subi des changements rapides, mais tout n’est pas survenu d’un coup », observe celle qui, selon plusieurs, est la plus grande spécialiste de la famille au pays. La progression des travaux de Céline Le Bourdais illustre bien les mutations domestiques des dernières décennies. Ses premiers articles scientifiques portent sur les familles monoparentales et l’évolution des femmes dans ce contexte. Puis suivent des études sur la prise en charge des enfants après la rupture des parents, le paiement des pensions alimentaires, les tribus recomposées, la signification de l’union libre, le partage des tâches, les trajectoires parentales des hommes, la conciliation travail-famille, la vie familiale des baby-boomers à la préretraite, les « Tanguy », ces enfants qui refusent de quitter la maison…

 

De tous les sujets que la démographe a patiemment disséqués, ce sont sans doute la popularité des unions libres au Québec et le nombre d’enfants nés hors mariage qui l’ont davantage surprise. « On m’en demande toujours les raisons. Elles sont nombreuses. Le Québec, plus que le reste du Canada, a rejeté l’institution religieuse. Le mouvement féministe y a été aussi plus fort. Les femmes ont gagné en autonomie. C’est un complexe mélange de causes », indique celle qui vient de recevoir le prix Thérèse-Gouin-Décarie, créé en 1975 et couronnant les travaux d’une personne oeuvrant en sciences sociales.

 

De par ses recherches, Mme Le Bourdais a contribué au débat public de même qu’à l’élaboration de politiques familiales. En collaboration avec la chercheuse Nicole Marcil-Gratton, elle a entre autres rédigé, pour le ministère canadien de la Justice, des rapports qui ont nourri les discussions ayant mené à l’adoption de la Stratégie de justice familiale axée sur l’enfant, en 2002.

 

Céline Le Bourdais a également pris part dans la célèbre cause Eric v. Lola, où elle a agi comme témoin-expert. Ses travaux comparant les couples mariés et les couples en union libre ont été cités en première instance ainsi que dans la décision de la Cour suprême du Canada.

 

Une suite d’heureux hasards

 

« Je n’ai jamais vraiment eu d’objectifs de carrière », déclare en riant Céline Le Bourdais. Au départ, elle ne se destinait pas à la démographie, encore moins à l’étude des familles. Elle décroche d’abord un baccalauréat en enseignement de l’éducation physique, avant de revenir à ses premières amours, les mathématiques. Par hasard, une connaissance lui suggère de s’inscrire directement à la maîtrise en démographie à l’Université de Montréal, au lieu de terminer un deuxième diplôme de premier cycle. « J’ai essayé et j’ai eu le coup de foudre pour cette discipline », se remémore-t-elle.

 

Ensuite, direction les États-Unis, où elle obtient un doctorat en sociologie à l’Université Brown. Sa thèse aborde les inégalités de revenus, les effets de classe et de compétence ainsi que les disparités entre les hommes et les femmes. « Tout cela m’a amenée à me poser des questions sur la famille », indique Céline Le Bourdais. Son intérêt se confirme quand elle prend connaissance des données de l’Enquête sur la famille de Statistique Canada. « Ma carrière est une suite de hasards, analyse-t-elle. S’il n’y avait pas eu cette enquête, je n’aurais peut-être jamais étudié la démographie de la famille. »

 

Démocratisation des données

 

Céline Le Bourdais est particulièrement reconnue pour son apport fondamental au développement des statistiques sociales au Québec et au Canada. Elle a fait partie des forces vives qui, en 2000, ont donné naissance au Centre interuniversitaire québécois de statistiques sociales (CIQSS), qui regroupe sept établissements. Depuis sa création, les chercheurs en sciences sociales ont accès de façon confidentielle et sécurisée aux microdonnées détaillées des enquêtes populationnelles de Statistique Canada et de l’Institut de la statistique du Québec, chose qui était difficile par le passé.

 

« Pour moi, les statistiques constituent un outil pour raconter une histoire et il est important qu’elles soient accessibles et vérifiables, explique-t-elle. En ce sens, le CIQSS est sans doute la réalisation dont je suis la plus fière. »

 


Collaboratrice