Géologues - Vous souvenez-vous de Bre-X?

Benoit Rose Collaboration spéciale

Ce texte fait partie du cahier spécial Semaine des professionnels 2013

Le domaine de l’exploration des ressources minérales vit d’espoir, nous rappelle Alain Liard, directeur général et secrétaire de l’Ordre des géologues du Québec (OGQ). Plus la valeur du sous-sol paraît grande sous les pieds du scientifique, plus celle des actions de l’entreprise qui l’embauche est susceptible de grimper. C’est pourquoi la pression est forte sur les géologues pour qu’ils dépeignent en rose la réalité souterraine.

 

C’est la fraude de la société minière canadienne Bre-X qui a mené à la création, en 2001, de la Loi sur les géologues au Québec. Au milieu des années 1990, cette petite entreprise aurifère de Calgary fait saliver des milliers d’investisseurs en leur faisant croire à la découverte d’un énorme gisement d’or sur le territoire de Busang, en Indonésie. De mois en mois, la valeur des actions de Bre-X prend du galon, avant que la tromperie n’éclate au grand jour. « La falsification importante des échantillons et la fausse évaluation de la valeur se sont pratiquées à une échelle, sur une période de temps et avec une précision sans précédent dans l’histoire de l’industrie minière mondiale », rappelle Radio-Canada dans son site web.

 

Non, il n’y avait pas d’or à Busang, ou si peu, et ce fut la débandade boursière. À la suite de cette saga, au cours de laquelle l’un des géologues oeuvrant pour Bre-X se serait suicidé en se jetant du haut d’un hélicoptère, les autorités des marchés financiers ont décidé d’exiger la signature de professionnels sur certains documents techniques déposés dans le cadre d’opérations financières. Cette intervention a entraîné le Québec « à prendre des mesures pour garantir au public que, au moins dans le secteur des ressources minérales, l’exercice de la géologie relève exclusivement de professionnels expressément qualifiés et juridiquement encadrés », explique l’OGQ, qui a vu le jour après l’adoption par Québec de la Loi sur les géologues.

 

Compétence et intégrité

 

Selon l’OGQ, ce sont près de 1000 géologues qui exercent au Québec. Ils contribuent à l’exploration et à l’exploitation des ressources minérales, pétrolières et gazières, au captage et à la protection de l’eau souterraine, à la caractérisation et à la restauration des terrains contaminés, ainsi qu’à l’implantation d’aménagements et à la prévention des risques naturels. Tous ont une solide formation scientifique de niveau universitaire, et environ la moitié d’entre eux possèdent une maîtrise ou un doctorat. Ils travaillent pour des ministères, des sociétés d’État ou des universités, mais surtout pour des entreprises et des bureaux d’études.

 

La version moderne du code de déontologie de cette profession est en vigueur depuis l’été 2011. « Un élément particulièrement important lorsqu’on parle des géologues, souligne Alain Liard, c’est l’obligation de compétence, qui est aussi liée à l’intégrité. Le travail comporte des difficultés importantes : le géologue cherche à évaluer des situations dans le sous-sol avec des moyens limités. On ne regarde qu’une fraction de ce qui s’y trouve avec des outils de sondage. Il faut donc bien juger des limites de l’information qu’on va chercher par rapport aux objectifs. »

 

Autrement dit, le géologue doit savoir interpréter une donnée ponctuelle en fonction d’un contexte géologique. « Par exemple, poursuit M. Liard, une pépite d’or donne une forte valeur ponctuelle, mais sa signification peut être négligeable en matière de potentiel de gisement exploitable. » Il doit donc choisir judicieusement les bons outils à utiliser pour son évaluation et ensuite bien communiquer l’information à la personne qui fait appel à ses services.

 

Des pressions constantes

 

L’action du géologue n’est pas libre de pressions et implique une dimension éthique importante, poursuit M. Liard : « Dans le milieu de l’exploration minérale, il y a toujours la tentation, chez certains promoteurs malhonnêtes, de gonfler la valeur des choses pour que celle des actions augmente. À ce moment-là, la pression est constante pour que les nouvelles que sortent les géologues tendent à surévaluer ou à donner l’impression que c’est plus beau que la réalité. »

 

« C’est un jeu délicat, car l’exploration vit d’espoir et doit vivre d’espoir, avance le secrétaire de l’OGQ. Alors, le défi pour les géologues est de bien doser et de présenter honnêtement les situations. » Mais, vu que ceux-ci sont embauchés - comme employés ou consultants - par les entreprises qui font les recherches, c’est leur emploi qui peut être en jeu. « Et on peut aussi leur offrir des avantages financiers très importants », ajoute M. Liard. Récemment, un membre a été radié de l’OGQ, coupable d’avoir falsifié de l’information dans un dossier d’exploration. Ce qui n’est pas sans rappeler le cas Bre-X.

 

Dans le domaine de l’environnement, où l’action des géologues n’est pas encore réglementée au Québec, la pression peut venir du propriétaire d’un terrain contaminé qui n’aurait au contraire pas intérêt à voir enfler les données d’une évaluation : c’est généralement lui qui devra payer le coûteux nettoyage. Dans un tel cas, le géologue doit absolument procéder en gardant en tête qu’il défend aussi l’intérêt du public.

 

Une loi à moderniser

 

En mai 2012, le ministre libéral Jean-Marc Fournier a déposé à l’Assemblée nationale un projet de loi visant la modernisation de la Loi sur les géologues. Relégué aux oubliettes pour cause d’élections provinciales, celui-ci devait redéfinir et élargir les activités réservées à la profession. « Cela aura pour effet d’assurer que le public reçoive des services de professionnels soumis au Code des professions dans toute évaluation des conditions du sous-sol ou de l’eau souterraine pouvant entraîner des conséquences sur le patrimoine, la santé ou la sécurité des personnes ainsi que sur l’environnement », saluait l’OGQ à l’époque.

 

Au Québec, actuellement, n’importe qui peut évaluer la contamination d’une nappe phréatique ou d’un terrain, tant que ce n’est pas lié à un projet de ressources minérales, s’inquiète M. Liard. « Il y a des conflits fréquents dans ces dossiers-là, et on se retrouve avec des personnes qui n’ont pas nécessairement les compétences requises. Il y a des doutes sur ce qui s’est fait par le passé et sur ce qui continue de se faire. » Soumis à son code de déontologie, un professionnel a aussi l’obligation d’avertir les autorités si un propriétaire s’entête à ne pas agir par rapport à la contamination de son terrain. Un non-professionnel, lui, peut toujours s’en remettre simplement aux désirs de son client.

 

L’initiative de cette modification de la loi a été reprise par le nouveau ministre responsable de l’application des lois professionnelles, Bertrand Saint-Arnaud. Si des élections ne viennent pas à nouveau jouer un tour aux géologues québécois, elle pourrait aboutir sous peu.

 


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