Ingénieurs - Repousser les limites du système professionnel

Caroline Rodgers Collaboration spéciale

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

La réputation du métier d’ingénieur a perdu des plumes après les divers scandales de corruption et de collusion révélés au cours des dernières années. L’Ordre des ingénieurs du Québec (OIQ) veut donner un sérieux coup de barre éthique en poussant son encadrement vers un territoire jusqu’alors inexploré : les pratiques d’affaires des firmes qui emploient ses membres.

 

« La confiance du public envers la profession a diminué de façon significative dans les dernières années, dit Daniel Lebel, président de l’Ordre des ingénieurs. Avec la commission Charbonneau, le phénomène s’est accentué. Au milieu des années 2000, les sondages révélaient que le taux de confiance de la population envers les ingénieurs était de 74 %. Aujourd’hui, il n’est plus que de 51 %. »

 

Une perte de confiance qui dérange les ingénieurs. « C’est malheureux, parce que les gestes d’une petite minorité d’ingénieurs éclaboussent l’ensemble de la profession. C’est pourquoi nos membres nous demandent d’intervenir et de sanctionner les fautifs le plus vite possible. »

 

Au cours de la dernière année, l’Ordre a travaillé pour développer un programme d’encadrement et d’audits auprès des sociétés de génie-conseil.

 

« Notre système actuel nous permet d’enquêter auprès de nos membres et non auprès des organisations qui les emploient. Nous avons décidé de repousser les limites du système professionnel en mettant en place ce programme qui fera le tour des pratiques d’affaires, des pratiques professionnelles, de l’octroi et de la gestion des contrats et du développement des affaires. Les firmes pourront y participer de façon volontaire. »

  

Normes pour les entreprises

 

Pour que tout soit fait selon les règles de l’art, l’OIQ travaille en collaboration avec le Bureau de normalisation du Québec pour développer une norme privée. « À la fin du processus, le nom de la firme auditée sera publié dans un registre public, où nous allons certifier que, après avoir réalisé des audits, nous constatons que cette entreprise agit avec intégrité et éthique », dit le président. Au printemps 2014, de trois à cinq firmes volontaires seront les premières à se plier à cet examen, qui sera par la suite offert à l’ensemble du secteur.

 

En parallèle, l’Ordre continuera d’assurer l’encadrement disciplinaire individuel de ses membres et travaillera sur la question de la prévention en leur offrant plus de formations touchant l’éthique et la déontologie. « Nous allons notamment aborder l’indépendance professionnelle, la gestion des contrats, les pratiques d’affaires et la gestion des travaux. Il faut mieux outiller nos ingénieurs, cela fait partie des solutions concrètes proposées dans le mémoire que nous déposerons auprès de la commission Charbonneau. »

 

Une ligne téléphonique spéciale, 1-877-ETHIQUE, a aussi été mise à la disposition des membres qui ont des questions sur la déontologie, ainsi qu’à celle du public en général, qui peut dénoncer des situations jugées inadmissibles.

 

800 enquêtes en cours

 

L’Ordre a présentement 800 enquêtes en cours concernant ses membres, qui sont 60 000 au total et dont 10 000 travaillent au sein de sociétés de génie-conseil. Jusqu’en 2008, il recevait environ 80 demandes d’enquête par année. Depuis 2009, il en reçoit environ 400 par an. Alors qu’auparavant les enquêtes portaient principalement sur les compétences des ingénieurs, aujourd’hui, sur 800 enquêtes actives, une centaine portent sur la collusion et la corruption, tandis que 350 portent sur le financement politique illégal.

 

« Nous ne lâcherons pas du côté disciplinaire, c’est notre boulot et nous allons le faire. C’est beaucoup de travail pour un ordre professionnel. Il a fallu revoir l’ensemble de nos processus d’enquête et ajouter des ressources. Nous avons doublé nos effectifs au bureau du syndic. »

 

Une loi de 1964

 

La loi actuelle qui définit le champ d’exercice des ingénieurs date de 1964. À l’époque, le génie se déclinait principalement en quatre grandes disciplines : civil, mécanique, électrique et industriel. Mais le métier a énormément évolué. Aujourd’hui, on compte plus de 40 nouveaux programmes de génie dans les universités, tels le génie biomédical ou le génie informatique.

 

« Beaucoup de diplômés de ces programmes ne peuvent même pas aller chercher le plein titre d’ingénieur parce qu’ils ne se retrouvent pas dans le champ d’exercice défini en 1964. Cela fait en sorte que nous ne sommes même pas en mesure de leur offrir l’encadrement nécessaire à la protection du public. Avec tous les grands chantiers en cours et à venir, c’est un problème important », dit Daniel Lebel.

 

L’Ordre milite également pour que la surveillance des travaux soit rendue obligatoire par la loi. « On veut s’assurer que la conception d’un ouvrage d’ingénierie, quel qu’il soit, soit totalement conforme. La surveillance est un élément important à ajouter dans la mise à jour de la loi. »

 

Au printemps 2012, le projet de loi modernisé était mort au feuilleton en raison des élections provinciales. Les ordres professionnels espèrent maintenant que le projet de loi 49, qui porte le nom de « Loi modifiant diverses lois professionnelles et d’autres dispositions législatives dans le domaine des sciences appliquées », déposé le printemps dernier, et qui touche également les architectes, les agronomes, les chimistes et les géologues, ne subira pas le même sort.

 

« Nous faisons des représentations auprès du gouvernement pour lui faire comprendre que la modernisation de la loi est un outil essentiel, si on veut encadrer adéquatement nos membres et faire face aux enjeux éthiques actuels. »

 


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