La laïcité ne se réduit pas à un enjeu nationaliste

Pour l’historien Yvan Lamonde, la Charte des valeurs québécoises aurait dû être présentée comme « un enjeu démocratique ».
Photo: François Pesant Le Devoir Pour l’historien Yvan Lamonde, la Charte des valeurs québécoises aurait dû être présentée comme « un enjeu démocratique ».

La laïcité est une valeur universelle avant d’être une valeur québécoise, soutient l’historien Yvan Lamonde. Il est également déçu que le projet de Charte des valeurs québécoises, dévoilé la semaine dernière par le ministre Bernard Drainville, accorde un droit de retrait à certaines institutions qui voudront s’en prévaloir.

Yvan Lamonde est très en faveur de la laïcisation de l’État québécois. Il signe ces jours-ci un essai intitulé Quelle laïcité ? en collaboration avec Bruno Demers, aux éditions Médiaspaul.

Son ouvrage précédent, L’heure de vérité, La laïcité québécoise à l’épreuve de l’histoire, aux éditions Delbusso, portait aussi sur le sujet.

Un contexte nouveau

« Il faut compléter le processus de laïcisation au Québec » entrepris avec la Révolution tranquille, soutient-il. « Il s’avère que ce processus, on veut le compléter dans un contexte nouveau, où l’immigration a joué et joue un rôle significatif. La population musulmane représente de 1 à 2 % de la population québécoise. »

Mais pour lui, « le gouvernement agit pour les Québécois qui étaient là il y a vingt ans, et qui veulent mener à terme le processus de reconnaissance formelle de la laïcité pour cette très grande majorité. Cela se fait dans un contexte un peu nouveau, mais on a excessivement tendance à penser que le gouvernement agit parce qu’il vise une communauté religieuse. »

C’est pourquoi il estime que le gouvernement du Parti québécois a « beaucoup de courage » d’avancer un projet de reconnaissance formelle de neutralité de l’État.

Mais il déplore que ce même parti fasse de la laïcité une valeur québécoise plutôt qu’un enjeu universel. Cette charte aurait dû être présentée comme « un enjeu démocratique » plutôt qu’« un enjeu nationaliste », dit-il. « Ce qu’il faut expliquer aux gens, c’est que les valeurs québécoises comprennent les valeurs universelles de la neutralité et de la laïcité », dit-il. Selon lui, le projet de Charte déposé par le Parti québécois aurait pu être plus pédagogique à cet égard, et aborder les notions de « liberté de conscience », et de « liberté de religion », d’« égalité des citoyens », et de « séparation de l’Église et de l’État ». Dans ce contexte, croit-il, le projet aurait été mieux accueilli dans la population.

« La liberté de conscience est antérieure à la liberté de religion. La liberté de religion ne vise que ceux qui disent appartenir à une religion », dit-il, ajoutant que quelque 930 000 Québécois affirment n’appartenir à aucune religion.

« Ma prétention, c’est de dire que quand on présente les choses comme étant des valeurs humaines, la liberté de conscience, la liberté de religion, ce qui concerne les humains dans une société démocratique, on peut prévoir une réceptivité plus rationnelle. Et cela empêche quelque instrumentalisation que ce soit. La neutralité, cela veut dire, comme on le précise dans le document, que l’État ne favorise ou ne défavorise aucune religion, tout en assurant à chacune d’entre elles la possibilité d’exister. »

Beaucoup de concessions

Il trouve par ailleurs qu’« il y a beaucoup de concessions » dans le projet. « Le droit de retrait est l’un des deux grands paradoxes de ce projet de loi », dit-il. « Si on donne le droit de retrait à autant d’institutions, c’est peut-être parce qu’on a intériorisé toutes les luttes qu’on a dû faire à propos de la loi 101. Plutôt que de permettre aux institutions d’aller en cour et de contester, d’entrée de jeu, on leur donne un droit de retrait. […] Je comprends qu’on met dans la balance le projet de la reconnaissance formelle de la neutralité dans un plateau et, dans un autre plateau, les résistances qu’il peut y avoir. La question est de savoir si ces retraits ne sont pas un prix trop lourd à payer pour une reconnaissance formelle », dit-il.

Pour l’historien, le crucifix devrait d’ailleurs être retiré de l’Assemblée nationale. « Je ne pense pas que ça relève du patrimoine religieux du Québec », dit-il à ce sujet. Ce crucifix est plutôt un symbole de maintien de l’alliance entre l’Église et l’État, établi par Maurice Duplessis en 1936.

« Duplessis a mis le symbole de sa politique qui était une politique d’alliance de l’Église et de l’État. Mais on en a fini avec cela. D’ailleurs, le parti politique dont il était le chef n’existe plus », dit-il. « Il n’y a plus un parti politique qui veut qu’il y ait une alliance entre l’Église et l’État. N’appelons pas cela du patrimoine, ce n’est pas de la religion, c’est une position politique particulière. »

Pour cette raison, le crucifix de l’Assemblée n’a pas le même poids que tous les autres crucifix que l’on trouve sur le territoire québécois, que ce soit les croix de chemin, la croix du mont Royal ou le crucifix qui est encore érigé sur certaines écoles. « Mais l’Assemblée nationale est un lieu unique, un symbole de la vie civile des citoyens », soutient-il.

35 commentaires
  • François Ricard - Inscrit 16 septembre 2013 06 h 31

    M. Drainville

    Êtes-vous à l'écoute ?

    • Norisna Cazangian - Inscrit 16 septembre 2013 11 h 15

      Je ne sais pas si ce que je vais dire correspond ou pas aux articles sur le sujet, mais je vais dire que je suis tout a fait d'accord avec le proyect du
      P Q Nous devons respecter les personnes de n'importe quel religion mais je pense que tous les immigrants doivent respecter les criteres etablis par leur pays d'adoption. je ne vaiex pas voir une tete toute couverte avec le seule orifice, ceux de leurs yeux quand je veux poseer des question dans n'importe quel bureau public. Il faut respecter la culture d'un pays sd'adoption, , s'integrer et s'en adapter.

    • Jeannelle La Casse - Inscrit 16 septembre 2013 12 h 39

      Je vous suggère , Monsieur Ricard , d'écouter l'entrevue de Guy Rocher avec Anne-Marie Dussault à 24/60.

      A date, c'est celui qui a le mieux expliqué , le projet de Charte des Québécois à mon avis . Etre au service ...des usagers ...Madame Cazangian , je vous dis merci pour être Québécoise .

      Ayant écouté un Grand reportage sur les crimes d'amour en Afghanistan (2010 ? ) et la prison qui les attend , je souhaite que les balises soient claires et précises pour tous les futurs Québécois ...On ne veut pas retourner ...dans cette époque ... Alors , attention ! A-t-on oublié les noyades à Kingston ?????????

      Les signes extérieurs sont très importants en éducation . Je le sais par expérience . Mes modèles d'enface étaient des religieuses et on apprenait à écrire comme elles et on voulait devenir religieuse dès 13 ans ............et on jouait à s'habiller comme elle ...

  • Claude Smith - Abonné 16 septembre 2013 08 h 00

    Valeurs universelles

    Je m'interroge sur le sens à donner à valeurs universelles parce que cela implique qu'elles sont vécues dans la plupart des pays sur la planète. Or, nous savons tous que c'est loin d'être le cas et qu'il y a beaucoup de chemins à parcourir pour qu'elles
    soient effectives. De même, je suis loin de croire que le monde s'entende sur la définition de ces valeurs qu'on dit universelles.

    Claude Smith

    • Annie-Ève Collin - Inscrite 16 septembre 2013 10 h 16

      On parle de valeurs universelles non pas pour dire qu'elles sont vécues partout, mais pour dire qu'elles sont valables pour tous : peut-être qu'elles ne sont pas appliquées partout, mais elles devraient l'être.

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 17 septembre 2013 08 h 38

      À commencer par ici Mme Collin, peut-être ?

  • Jean-Marc Simard - Abonné 16 septembre 2013 08 h 09

    Bien d'accord !

    Bien d'accord avec vous Monsieur Lamonde. Vous exprimez le gros bon sens. Pourquoi est-ce si difficile de le faire comprendre aux religieux, aux politiciens et à tous ceux signataires du manifeste contre la charte...Certains auraient intéret à placer leur intelligence au dessus de leurs élans émotifs..

    • Claude Bernard - Abonné 16 septembre 2013 09 h 42

      La neutralité de l'état est-elle plus importante que la liberté de religion?
      Comment trancher sans tomber dans la xénophobie ordinaire ou les accommodements trop raisonnables? Devons-nous choisir entre la double discrimination à l'égard des femmes musulmanes et un accroc à la sacro-sainte neutralité de l'état? Est-ce une question d'intelligence ou une question de justice élémentaire et d'empathie pour d'autre nous-mêmes?

    • Gaetane Derome - Abonnée 16 septembre 2013 19 h 58

      @M.Bernard,ce n'est pas la charte qui discrimine ces femmes musulmanes mais leurs propres familles(ou maris) qui les obligent a porter le hijab.Car il y a aussi,comme vous savez,des musulmanes qui ne portent pas de hijab..
      Et que faites-vous de l'egalite hommes et femmes?Personne ici ne veut que ses filles prennent exemple sur une enseignante portant le voile.On veut que nos filles soient libres et egales aux hommes.

  • Jean Lapointe - Abonné 16 septembre 2013 08 h 11

    Personne n'a prétendu le contraire.

    «La laïcité est une valeur universelle avant d’être une valeur québécoise, soutient l’historien Yvan Lamonde.»

    A ma connaissance il n' y a personne qui a prétendu le contraire.

    Ce sont ceux qui pensent que le gouvernement considérerait l'égalité hommes/femmes et la laïcité de l'Etat comme des valeurs exclusivement ou proprement québécoises qui comprennent de travers à mon avis l'expression: valeurs québécoises.

    Ce sont évidemment des valeurs qu'on l'on souhaiterait universelles mais qui ne le sont pas pour le moment.

    D'après ce qu' on nous dit, la recherche de l'égalité entre les hommes et les femmes n'est pas dutout valorisée dans certains pays où l'inégalité est au contraire maintenue et où les revendications contraires sont refusées et même combattues.

    Il n'est donc pas inutile de souligner que cette valeur en particulier est particulièrement "valorisée" ici au Québec, et non pas uniquement chez les nationalistes québécois, tout comme elle l'est aussi dans plusieurs autres pays.

    J'ai du mal à comprendre comment il se fait que tant de gens, semble-t-il, comprennent de travers au point de laisser entendre qu'il y aurait quelque chose de louche et de répréhensible là-dedans de la part du gouvernement.

    Même le titre de cet article d'aujourd'hui va dans ce sens.

    On dirait que l'auteur veut nous laisser entendre que monsieur Lamonde s'opposerait au gouvernement à ce sujet alors que ce n'est absolument pas le cas j'en suis sûr.

    Je me demande si ce ne sont pas eux qui ont un problème avec le mot "québécois".

    Ils hésiteraient à se considérer et à se dire Québécois.

    Mais il n'y a pas de quoi être surpris dans un sens quand on s'est fait dire pendant longtemps que nous devions tous au Canada, même au Québec, nous considérer comme des Canadiens comme Stéphane Dion le souhaiterait.

    J'ai constaté qu'il y a encore des gens qui répugnent à se dire Québécois même s'ils semblent se sentir comme appartenant à ce groupe particulier que nous formo

    • Denis Marseille - Inscrit 16 septembre 2013 09 h 49

      «Ce sont ceux qui pensent que le gouvernement considérerait l'égalité hommes/femmes et la laïcité de l'Etat comme des valeurs exclusivement ou proprement québécoises qui comprennent de travers à mon avis l'expression: valeurs québécoises.»

      «Je me demande si ce ne sont pas eux qui ont un problème avec le mot "québécois".
      »

      Je pense surtout que le mot qui accroche est le mot ''valeur'' On devrait parler de laïcité, qui n'est pas une valeur de la société mais bienune caractéristique étatique, que la majorité des citoyens chérissent.

    • Jean Lapointe - Abonné 16 septembre 2013 12 h 52

      Mes excuses j'aurais dû dire: la neutralité de l' Etat face aux religions.

      C'est vrai que la laïcité n'est pas une valeur.

  • Christian Fleitz - Inscrit 16 septembre 2013 09 h 06

    Il est vrai qu'affubler de ''québécois'' les valeurs universelles de la laïcité relève, soit d'une erreur politique, soit d'une partisannerie maladroite, soit enfin d'une communication mal maitrisée. Le plus important, en dehors du refus des distinctions sexistes et des exigences de sécurité publique dans l'espace public, devrait être l'imposition du principe que : ‘’ tout citoyen a le droit de recevoir d'un service public une prestation neutre qui n'a rien à faire des convictions religieuses, philosophiques ou politiques de l'agent ou du fonctionnaire à qui il s’adresse’’. Il n'est pas question de discriminer quelque pratique religieuse ou conviction individuelle, dont l'adhésion doit être protégé, dans la mesure où celles-ci ne contreviennent pas aux règles communes, mais le respect de la neutralité du service public impliquant que les agents de ce dernier démontrent ce principe par l'exemple.