La liberté du Web avant celle du bitume?

La vision romantique de la route d’une jeunesse éprise de liberté dépeinte dans Sur la route par Jack Kerouac (ci-dessus, son adaptation cinématographique) a contribué à auréoler la voiture d’un parfum d’émancipation. Or, les jeunes d’aujourd’hui semblent la trouver ailleurs.
Photo: Alliance Films La vision romantique de la route d’une jeunesse éprise de liberté dépeinte dans Sur la route par Jack Kerouac (ci-dessus, son adaptation cinématographique) a contribué à auréoler la voiture d’un parfum d’émancipation. Or, les jeunes d’aujourd’hui semblent la trouver ailleurs.

Les temps changent, tout comme le rapport des jeunes à l’automobile au Québec. Preuve : en trois décennies, les 16-29 ans et, dans une moindre mesure, les 30-39 ans, se sont globalement éloignés de ce mode de transport tout comme de ce symbole de liberté, révèlent des données inédites sur les détenteurs de permis de conduire dans la province compilées par Le Devoir.

 

Cette mutation frappe davantage les hommes que les femmes et porte au passage un coup dur à un marqueur important de l’émancipation et de mobilité que le sel de la modernité est doucement en train de faire rouiller.

 

Le portrait statistique est sans ambages. Entre 1982 et 2012, la proportion d’adolescents de 16 à 17 ans détenant un permis de conduire dûment délivré par la Société de l’assurance-automobile du Québec a chuté en effet de 27,4 %. Chez les garçons de cette même tranche d’âge, la baisse est encore plus importante : un tiers de ces aspirants adultes avait un « passeport » pour prendre le volant d’une Corvette, ou de tout autre véhicule, en 1982, alors que, trente ans plus tard, ils ne sont plus qu’un sur cinq à posséder un tel permis pour pouvoir le faire, soit une baisse de 34,5 %. Chez les jeunes hommes de 18-19 ans, la chute enregistrée est de 12,4 %, sur trois décennies.

 

Par groupe d’âge, entre l’adolescence et les premières années de la vie d’adulte, l’obtention d’un permis de conduire est visiblement un projet dont la signification sociale s’étiole un peu, indiquent ces données. Ainsi, sur cette même période, la proportion des 20-24 ans à en avoir un a chuté de 7 %, de 10,6 % chez les 25-29 ans et de 1,5 % chez les 30-34 ans.

 

Équité sur route

 

Les femmes de 18 à 19 ans émettent toutefois un son dissonant dans cette recomposition étonnante du paysage de la mobilité en affichant une hausse significative, plus de 30 %, en matière d’obtention de permis de conduire entre le début de la décennie 80 et la décennie actuelle. Un chiffre qui porte en lui les conséquences d’une certaine affirmation féministe s’étant jouée à plusieurs endroits dans la société, mais s’accompagne désormais d’un rééquilibrage en matière de permis de conduire : désormais, 57,1 % des femmes âgées de 18 à 19 ans en ont un, contre 59,2 % des représentants masculins de cette génération. Elles n’étaient que 42,5 % à pouvoir rouler de leurs propres ailes en 1982.

 

La voiture, symbole social en perte de vitesse ? Au Collège Vanier de Montréal, George, 19 ans, confirme : « Ce n’est pas dans mes priorités d’en avoir une », lance-t-il dans sa classe où Le Devoir l’a rencontré il y a quelques semaines. « Je prends l’autobus et je préfère mettre mon argent ailleurs », comme dans les voyages, ajoute-t-il, mais également dans les équipements électroniques qui joueraient désormais un rôle aussi important que la voiture à une autre époque dans la construction et l’affirmation de son identité.

 

« Dans les milieux urbains, où le transport en commun s’est beaucoup développé depuis 1982, le rapport changeant des jeunes à l’automobile n’est pas une surprise, résume Marc Molgat, membre de l’Observatoire Jeunes et société de l’Institut national de la recherche scientifique. Aujourd’hui, leur mobilité est facilitée. Mais bien sûr lorsqu’on s’éloigne de ces centres, c’est une autre histoire. »

 

Spécialiste des jeunes et de leurs valeurs, Chantal Royer, de l’Université du Québec à Trois-Rivières, peut en témoigner, ses recherches ayant démontré un attachement aux véhicules à moteur, « qui va au-delà de la sensibilité environnementale » et qui, comme l’ont mis en lumière plusieurs travaux, est naturellement plus fort chez les jeunes des banlieues « dépendants de l’automobile, du fait de la dispersion du territoire, des commerces et également à cause d’infrastructures discutables », dit-elle, l’absence de trottoirs et de pistes cyclables étant ici citée.

 

Rouler seul, mais pas trop vite

 

Il n’empêche, la proportion en baisse de jeunes qui possèdent un permis de conduire, si elle creuse un fossé entre ville, banlieue et régions, s’expliquerait également par « des règles resserrées pour l’obtention d’un permis à 16 ans qui ont certainement eu un effet dissuasif chez plusieurs », dit M. Molgat, également directeur de l’École de service social de l’Université d’Ottawa, mais aussi par un besoin moins grand chez les jeunes de 2013 de s’émanciper de leurs parents. « Aujourd’hui, il y a moins d’opposition dans les valeurs entre parents et enfants », résume l’universitaire, et donc l’envie ou l’urgence de se séparer et d’acquérir un objet, en l’occurrence une voiture, pour le faire se fait moins sentir.

 

« La voiture, c’est plus une chose pratique qu’un symbole, résume Benjamin, 18 ans, étudiant à Montréal. C’est pour aller du point A au point B, pas pour dire que l’on est grand ou que l’on est libre. »

 

À écouter George, 19 ans, cette affirmation du soi, de son émancipation, de sa liberté passerait désormais par des canaux moins palpables, « comme les choses que l’on s’échange en ligne », dit-il. Une vidéo, une photo, un détail sur une activité que l’on est en train de faire, ajoute le jeune homme tout en cherchant à ne pas donner trop de détail.

 

Ceci expliquant sans doute cela, si la voiture voit son étoile pâlir chez les jeunes, un autre objet semble, lui, à l’inverse, davantage attiser les passions pour affirmer un passage à l’âge adulte et, paradoxalement, une certaine liberté : le téléphone intelligent et sa proposition sociale d’être connecté à son monde et au monde en permanence. Aux États-Unis, rappelait en juin dernier le Pew Research Center, 80 % des 18-29 ans en possédaient un. Soit 10 points de pourcentage de plus que les détenteurs d’un permis de conduire au Québec dans la même tranche d’âge. En comparaison, deux tiers des 30-49 ans, la génération d’après, tiennent un tel appareil en main.

 

L’objet permet aussi d’attirer les regards, de klaxonner une fille, d’afficher sa personnalité, en passant toutefois par les réseaux sociaux, afin d’être de son temps.