Mégaphone au coeur de la ville - À voix haute

Pour Étienne Paquette, metteur en scène de Mégaphone, « entendre sa voix résonner au coin des rues Jeanne-Mance et Maisonneuve, c’est une très bonne façon de se responsabiliser ».
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Pour Étienne Paquette, metteur en scène de Mégaphone, « entendre sa voix résonner au coin des rues Jeanne-Mance et Maisonneuve, c’est une très bonne façon de se responsabiliser ».

Dans une société du commentaire et de l’argumentation formatée par les réseaux sociaux, les messages textes et autres espaces numériques de socialisation, prendre la parole en public est désormais aussi facile que de presser le bouton « envoyer ». Mais les nombreux nouveaux commentateurs du présent mesurent-ils bien la portée de leur geste ?

 

À cette question bien de son temps, l’Office national du film (ONF) et Moment Factory - spécialiste des installations lumino-numérico-artisitiques à grand déploiement partout sur la planète - souhaitent apporter un début de réponse avec Mégaphone, installation artistique et civique qui, à partir de mercredi soir, et ce, pour deux mois, va déployer chaque soir sa réflexion ludique et participative dans le Quartier des spectacles de Montréal. Mégaphone compte forcer la parole publique à sortir de la facilité numérique et du cadre étroit des 140 caractères pour prendre conscience de son poids social et des conséquences qui en découlent.

 

Une responsabilité

 

« Il y a aujourd’hui une facilité à s’exprimer, à lancer toutes les idées qui nous passent par la tête et à le faire à une distance [induite par les ordinateurs, réseaux sociaux et autres téléphones dits intelligents…] qui peut nous faire perdre le sens de la responsabilité qui accompagne la prise de parole en public », résume Étienne Paquette, metteur en scène de cette installation atypique qui vient de se poser au coin des rues Jeanne-Mance et Maisonneuve. « Mégaphone, c’est une façon de redécouvrir autrement la force de cette parole » en lui donnant une autre incarnation, histoire « d’avoir conscience de sa puissance, de sa richesse et de son intensité ».

 

Chaque soir, de 20 h à 1 h, les citoyens vont donc être invités à s’exprimer à voix haute dans une agora un peu particulière, par le truchement d’un mégaphone surdimensionné posé au centre de la place. Les mots, tout comme l’onde sonore produite par la prise de position, en plus de trouver un écho sur les parois des immeubles alentour, vont également s’incarner visuellement sur la façade du pavillon Président-Kennedy de l’UQAM, par l’entremise de projections vidéo nourries par un logiciel de reconnaissance de la parole. L’installation s’accompagne également d’une galerie qui met de l’avant sept grands orateurs que le Québec a portés, histoire de les rappeler au bon souvenir de nos contemporains : Pierre Bourgault - naturellement -, mais aussi Camillien Houde, Michèle Lalonde et le redoutable chef amérindien wendat Kondiaronk sont du nombre.

 

Renouer avec le respect

 

Parler pour réfléchir sur la ville - ou sur tout autre sujet -, réfléchir sur un geste en lui donnant corps sur une place publique, le concept arrive à point dans un présent où la parole publique tend, dans les univers numériques surtout, à se dégrader un peu, estime la formatrice en parole publique Renée Hudon qui oeuvre dans la région de Québec. « Le mot « respect » semble être sorti du vocabulaire de plusieurs », lance-t-elle à l’autre du fil.

 

Les commentaires à teneur xénophobe qui circulent depuis quelques semaines sur les réseaux sociaux, dans la foulée du débat qui s’amorce sur une future Charte des valeurs québécoises, peuvent lui donner en partie raison. Tout comme, d’ailleurs, les excès verbaux qui ont rythmé, peu importe leur couleur d’origine, le conflit étudiant et le printemps érable qu’il a fait naître en 2012. « La parole publique s’accompagne d’une certaine anxiété, poursuit-elle. Le regard des autres, le jugement de ceux qui reçoivent cette parole font que les gens ont peur et se sentent du coup plus responsables, plus sensibles à ce qu’ils disent. Or, dans les univers numériques, cette peur disparaît, et c’est finalement ce qui devient dangereux. »

 

Les chefs d’orchestre de Mégaphone n’ont toutefois pas jugé bon d’attirer l’attention sur ces dérives, même si, avouent-ils, elles ont infléchi la réflexion sur ce projet imaginé, à l’invitation du Quartier des spectacles, alors que la jeunesse québécoise descendait chaque soir dans la rue. Tout au plus, un guide de l’orateur a été mis en ligne pour donner un cadre général au citoyen qui voudrait prendre la parole en public. On lui suggère par exemple de documenter son opinion et de vulgariser ses propos. En gros. « Il n’y a pas de contraintes autres que techniques à ce projet », dit Étienne Paquette. Par exemple, la technologie de la reconnaissance de la parole n’est pas encore tout à fait au point, de sorte que seuls quelques mots du discours vont être projetés, et non pas le discours dans son entièreté. « La censure n’est également pas incluse dans ce projet », sans doute parce qu’il n’en a pas trop besoin : « Entendre sa voix résonner au coin des rues Jeanne-Mance et Maisonneuve, c’est finalement une très bonne façon de se responsabiliser », ajoute-t-il. Et, du coup, de redonner le sens à une parole qui, comme tant d’autres choses, tend parfois à se perdre quand elle se dématérialise.

5 commentaires
  • France Marcotte - Abonnée 4 septembre 2013 06 h 44

    La morale en sus

    L'idée de base est géniale mais il fallait bien y ajouter le mode d'emploi...

    Et si on avait décidé de laisser là le mégaphone en inscrivant simplement: vous pouvez parlez...?

    Un peu comme ce personnage énigmatique, immobile et bras ouverts, qui affichait simplement: calins gratuits.
    Au début, personne n'osait s'approcher jusqu'à ce que quelqu'un ose et se laisse enlacer.

  • Jean Lapointe - Abonné 4 septembre 2013 08 h 41

    Ce n'est pas en parlant plus fort qu'on va se faire entendre

    « Entendre sa voix résonner au coin des rues Jeanne-Mance et Maisonneuve, c’est finalement une très bonne façon de se responsabiliser » (Etienne Paquette)

    Ce projet me laisse très sceptique.

    Si le résultat est éventuellement pour les participants d' apprendre à réfléchir davantage avant de parler, j'ai bien peur que cela risque surtout d'indisposer les gens qui seront contraints de les entendre.

    Je préfère ne pas habiter dans le coin.

    Pour moi ce n'est pas en frappant plus fort ou en tapant des poings sur la table qu' on peut se faire entendre et comprendre si l'on pense avoir quelque chose d'intelligent à dire c'est plutôt en adoptant un ton posé et en utilisant des arguments rationnels.

    Ce sera sûrement beaucoup de dépenses pour pas grand'chose.

    • Manon Gingras - Abonnée 4 septembre 2013 20 h 26

      Premièrement, il faut comprendre le sens de cette affirmation : La question n'est pas de parler fort mais à visage découvert. Internet nous permet de dire tout ce qu'on veut de façon plus ou moins anonyme. Bon pour la timidité, mais cela finit par engendrer des dérives.
      Deuxièmement : Pourquoi serait-ce une pire contrainte d'entendre ce que les autres ont à dire que de le lire dans un blogue?
      Troisièmement : Être «vivant» a un prix... Qui ne risque rien, n'a rien.

  • Franklin Bernard - Inscrit 4 septembre 2013 10 h 04

    Je veux bien, mais de 20 h. à 1 h.?

    Il y a des gens qui habitent dans ce coin-là. Il y des logement un peu partout. Seront-ils heureux d'entendre ce mégaphone pendant deux mois jusqu'à 1 h. du matin? J'en doute. N'y a-t-il pas un réglement municipal qui interdit le tapage nocturne passé 23 h.?

  • Ludovic Massart - Inscrit 4 septembre 2013 23 h 14

    Un beau simulacre de démocratie directe

    Les assemblées populaires autonomes n'ont pas attendu que le quartier des spectacles, ce symbole clinquant de la gentrification et de la culture aseptisée, donne la parole aux citoyens et citoyennes.
    Pour prendre la parole sur des sujets importants, vous pouvez vous rendre le 11 septembre à 19h au CEDA, il s'y tient une assemblée publique ouverte à tous et toutes.
    C'est sûr, ça risque d'être moins glamour que le son et lumière made in Moment factory, mais ce sera sans doute plus authentique.