Berlin comme un livre ouvert

Au cours de ses séjours à Berlin, l’artiste italienne Alice Pasquini a laissé sa marque un peu partout sur les murs de la ville.
Photo: Caroline Montpetit Le Devoir Au cours de ses séjours à Berlin, l’artiste italienne Alice Pasquini a laissé sa marque un peu partout sur les murs de la ville.

Ville bombardée, ville divisée, ville réunifiée, Berlin a plus d’une fois appris à se réinventer. Depuis quelques années, ce sont des artistes urbains du monde entier qui ont pris d’assaut ses murs pour laisser leur marque dans la capitale allemande, désormais aussi capitale de l’art de rue d’Europe. Dernier de deux textes.

L’art est partout à Berlin. Il apparaît au hasard d’un détour du métro, se perche sur les toits de la ville, ou se terre dans un coin sombre d’une ruelle.

 

Avec ses murales signées d’artistes de renom, avec ses inscriptions subversives, candides ou pornographiques, avec ses murs couverts d’art urbain, du plus époustouflant au plus trash, Berlin est devenue au cours des dernières années la capitale de l’art de rue de l’Europe. Ville mouvante, ville vibrante, ville finalement libérée de ses chaînes, certains la comparent désormais au New York débridé des années 1980, où le jeune artiste Jean-Michel Basquiat avait laissé ses premières traces.

 

En fait, à défaut de pouvoir contrôler le phénomène, qui demeure largement illégal, la ville de Berlin a tout bonnement opté pour en faire une attraction touristique.

 

« Bonjour tristesse », peut-on lire, en français, sur un mur qui faisait autrefois face au mur séparant l’est et l’ouest de Berlin, dans le quartier de Kreuzberg. « Il a été tracé en 1982, c’est le plus ancien graffiti de la ville », raconte Caro Eickhoff, qui tient un blogue sur l’art urbain de Berlin dans le quotidien de gauche de Berlin Die Tageszeitung, et qui offre une visite guidée sur ce thème.

 

« Ici, avant la chute du mur, c’était le bout du monde », raconte Caro. Autrefois fréquenté par les contrebandiers qui trafiquaient des marchandises vers l’est, le lieu fait désormais partie de l’un des quartiers les plus branchés de Berlin. Aujourd’hui, des artistes de rue du monde entier aiment venir y apposer leur griffe, exhibant bombes aérosol et pochoirs pour décorer la ville à la faveur de la nuit.

 

Sur les murs de Cuvry Brache, l’un des derniers terrains en friche de la ville, l’artiste italien Blu a peint deux immenses murales. L’une présente deux personnages tête-bêche, qui exhibent respectivement un E, pour East, et un W, pour West, en enlevant leurs masques. La deuxième affiche les mains d’un homme sans tête, enchaînées par deux montres en or, un symbole de la domination du temps et de l’argent.

 

Plus loin, Caro Eickhoff aime débusquer les dessins candides que l’artiste Alice Pasquini a laissés, au cours d’un voyage à Berlin, ou les formes en polystyrène reprenant la signature de l’artiste PUSH, ou encore le parcours fléché de l’Américain Above. D’autres manifestations demeurent complètement anonymes, comme ce champignon rose en trois dimensions qui a mystérieusement poussé au-dessus de l’enseigne d’une épicerie, à deux pas d’une magnifique murale des jumeaux brésiliens Os Gemeos.

 

« Cette murale est la première pièce d’art légal qui a orné les murs de la ville », raconte Caro Eickhoff. Elle a été commandée en 2006 dans le cadre de l’exposition Backjumps, consacrée à l’art urbain, et dont le curateur, Adrian Nabi, est lui-même un artiste de rue.

 

La montée de l’art urbain

 

Caro Eickhoff situe au tournant de l’an 2000 la montée de l’art urbain à Berlin, même si le côté ouest du mur de Berlin était couvert de graffitis durant les années de la guerre froide.

 

Au début du millénaire, donc, un groupe d’artistes de rue berlinois se livre une compétition serrée quant à celui qui apposera sa griffe dans les endroits les plus improbables ou les plus originaux. L’un d’eux, Linda’s Ex, (l’ex de Linda), couvre les murs de lettres désespérées à l’attention de Linda. Touchés par la détresse de l’amoureux éconduit, des passants ont répondu à ces lettres par des messages d’encouragement tracés à la plume, aux marqueurs, ou avec d’autres matériaux.

 

Ces échanges entre Linda’s Ex et le public se sont poursuivis durant deux ans. Puis, l’artiste a graduellement avisé le public que la fameuse Linda n’existait tout simplement pas. « Cela a été une déception pour plusieurs des habitants de la ville qui étaient sympathiques à sa cause, et qui voulaient croire qu’un tel conte de fées pouvait survenir dans leur grosse ville », écrit Kai Jacob, dans son livre Street Art in Berlin, qui se penche sur l’art urbain de la ville.

 

Lutte antiracisme

 

Plus récemment, un groupe antiraciste de Berlin a entrepris de coller les noms des neuf victimes turques du trio meurtrier allemand néonazi dont le procès se déroule présentement à Munich.

 

« Après, le même groupe antiraciste a entrepris de publier les noms de toutes les victimes de l’extrême droite depuis 1990 », raconte Caro.

 

Parallèlement, le groupe Reclaim Your City soutient un réseau d’artistes de rue à Berlin, tout en militant pour l’accès à des logements abordables ou pour l’occupation de l’espace urbain. Le groupe fait la promotion d’un art qui n’est pas soumis aux règles du marché, et considère l’art public comme un don de l’artiste aux passants.

 

Reclaim Your City a déjà par exemple organisé une exposition d’art urbain dans les anciennes toilettes publiques souterraines de Berlin. L’exposition était prévue pour durer deux heures, mais comme ses organisateurs n’ont pas été embêtés par la police, elle est finalement restée ouverte deux semaines, raconte Caro Eickhoff.

 

« L’art urbain est une culture dans laquelle le contexte du site et la surface utilisée sont aussi importants que l’art lui-même. Le quartier, la rue et la façade deviennent lisibles. Une fois que le public devient habitué à cet art et a appris à l’accepter, des sites qui étaient auparavant stériles et monotones deviennent comme un livre aux pages blanches, vide et sans contenu, déserté et ennuyeux », ajoute Kai Jacob dans son livre.

 

En avril dernier, le photographe et artiste urbain français JR a tapissé les murs de Berlin de son exposition Wrinkles of the City (Les rides de la ville), une collection de portraits géants en noir et blanc de personnes âgées. « Comme il l’avait précédemment fait à Carthagène, Shanghaï, Los Angeles et La Havane, JR met en scène des portraits de personnes âgées qui ont vécu les changements et les révolutions de leur ville », peut-on lire sur le site de la galerie berlinoise Henrik Springmann, qui est associée à l’événement.

 

En 2007, JR avait également utilisé les murs de Berlin pour exposer son projet Face to Face (Face à face), qui mettait en scène des habitants ayant vécu de chaque côté du mur séparant Israël et la Palestine. À Berlin, ces photos ont orné les murs entourant Charlie’s Checkpoint, le poste de contrôle qui séparait autrefois Berlin Est et Berlin Ouest.

 

« La séparation de deux parties hostiles par un mur semble être une répétition de l’histoire, écrit Kai Jacob. Berlin a surmonté son traumatisme. Maintenant, la ville peut servir d’exemple pour tous les murs du monde et aussi pour Israël et la Palestine. »

 

Comme toute forme d’art urbain, les installations de JR sont éphémères. Il faut les regarder pendant qu’elles nous regardent. Avant qu’elles ne disparaissent, à terme, tout comme nous.

2 commentaires
  • Peter Klaus - Abonné 22 août 2013 03 h 33

    Berlin comme un livre ouvert

    Je vous félicite pour un solide travail de journaliste. Barvo! Ça fait chaud au cœur.

  • Marc Gendron - Abonné 22 août 2013 10 h 09

    Ça oui!

    Ça oui alors! Un bel article sur ue ville resplendissante, emblématique. Qui l'eût cru à la fin de la guerre? Ou à la réunification. Une ville admirablement reconstruite qui se marche, qui se laisse flâner même; malgré l'attitude un peu froide et distante des berlinois. Merci!