Charte des valeurs québécoises - ​Une fuite mal reçue

Sur les ondes de Radio-Canada mardi matin, le coauteur du rapport Bouchard-Taylor de 2008, le philosophe Charles Taylor, a parlé d’un «acte d’exclusion absolument terrible», allant jusqu’à dire que «c’est quelque chose qu’on s’attendrait à voir dans la Russie de Poutine».
Photo: Pedro Ruiz - Archives Le Devoir Sur les ondes de Radio-Canada mardi matin, le coauteur du rapport Bouchard-Taylor de 2008, le philosophe Charles Taylor, a parlé d’un «acte d’exclusion absolument terrible», allant jusqu’à dire que «c’est quelque chose qu’on s’attendrait à voir dans la Russie de Poutine».

Québec — ​Les propositions du gouvernement Marois pour la future Charte des valeurs québécoises n’ont même pas encore été présentées officiellement que déjà, elles suscitent de vives critiques. Les partis d’opposition, de même que le coprésident de la commission Bouchard-Taylor, Charles Taylor, y sont allés de condamnations mardi alors que le ministre responsable, Bernard Drainville, s’emmurait dans son mutisme.

Le gouvernement compte bannir les signes religieux dans toute la fonction publique, mais également dans les CPE, les écoles et les hôpitaux, révélait le Journal de Québec mardi matin. Une source bien au fait du dossier a confirmé au Devoir que le ministre responsable de la Charte des valeurs québécoises, Bernard Drainville, avait effectivement l’intention de présenter ces propositions aux Québécois d’ici la mi-septembre afin que ces derniers puissent se prononcer sur la question avant le dépôt d’un projet de loi un peu plus tard cet automne.

Les intentions du gouvernement péquiste vont beaucoup plus loin que ce que recommandait le rapport Bouchard-Taylor en 2008. En entrevue sur les ondes de Radio-Canada mardi matin, le coauteur du rapport, le philosophe Charles Taylor, parlait d’un « acte d’exclusion absolument terrible », allant jusqu’à dire que « c’est quelque chose qu’on s’attendrait à voir dans la Russie de Poutine ».

À Québec, ces nouvelles révélations ont forcé les partis d’opposition à prendre position, dénonçant de façon unanime ces propositions du gouvernement Marois. « Je pense que ça va beaucoup trop loin, a déclaré le chef du Parti libéral, Philippe Couillard. Ce qu’on lit dans le journal me semble nettement exagéré et aller au-delà de ce qui est possible de faire dans notre société, ne serait-ce que sur le plan juridique. »

Il estime que certaines de ces propositions vont à l’encontre des Chartes des droits et libertés québécoise et canadienne et demande au gouvernement de clarifier la situation le plus rapidement possible. « Ce n’est que le début, il va y avoir beaucoup d’inquiétude. Ma crainte, c’est que ce soit un outil qui serve à faire mousser cette impression de “eux contre nous”, une mentalité d’assiégé au Québec à laquelle je n’adhère pas du tout. »

À la CAQ, le chef François Legault a qualifié la position du gouvernement de « radicale ». Il devrait faire connaître la position officielle de son parti dans un peu plus d’une semaine, mais déjà, il affirmait mardi matin vouloir chercher l’équilibre. « Nous ne serons pas aussi radicaux que le PQ, mais pas aussi insignifiants que Philippe Couillard et les libéraux, qui, eux, ne veulent pas défendre l’identité québécoise. »

Exclure pour mieux inclure?

Québec solidaire y est également allé d’une charge contre le gouvernement, qui s’apprête à empêcher une partie de la population d’avoir accès aux emplois dans la fonction publique, a déploré Françoise David. « On veut avoir une nation qui se développe avec l’inclusion de tout le monde et on parle d’exclure, en supposant, j’imagine, que c’est pour mieux inclure. À notre avis, il y a vraiment un problème. »

Elle soutient que les Québécois doivent voir « l’effet pervers » de ces mesures, parlant de « l’exclusion pure et simple » des femmes qui portent le voile. « Imaginez dans une école, un couple d’enseignants. Ils sont tous les deux musulmans. Lui porte la barbe, elle porte le voile à visage découvert. Elle ne pourra plus enseigner, mais lui, oui. »

Jeu politique

En entrevue au Devoir, le politologue Réjean Pelletier croit qu’il s’agit d’un ballon d’essai du gouvernement Marois qui présentera quelque chose d’un peu plus modéré, ce qui fera dire aux gens que « ce n’est pas si pire que cela finalement ».

Mais il ne rejette pas non plus l’idée que les propositions soient présentées telles quelles. « Le gouvernement pourrait aller jusque-là, mais il serait obligé de reculer devant l’opposition des deux autres partis. Il pourra donc dire : voilà ce que nous voulions faire, mais on ne pourra pas le faire. […] Dans un cas comme dans l’autre, c’est certain que ça ne passera pas tel quel. »

Pour le professeur de sciences politiques de l’Université Laval, le PQ prépare clairement sa rentrée avec ce thème particulièrement sensible, obligeant les partis d’opposition à prendre position rapidement dans le débat. « Ce que souhaite le Parti québécois, c’est que le projet qui sera présenté à l’automne soit adopté. Il devrait donc voir, dans les prochains jours, quelles sont les réactions des autres partis et proposer une position qui se démarque des deux autres. »

Selon lui, le Parti québécois est celui qui a le plus à gagner de ce débat. « Le PQ s’est lui-même présenté comme le défenseur de l’identité québécoise face au PLQ, qui, lui, s’est toujours porté comme étant le défenseur de l’économie. Ce sont deux positions bien campées et c’est ce qui pose un problème pour la CAQ, qui veut défendre à la fois l’économie et l’identité des valeurs québécoises. En se faisant le défenseur des deux, il peut apparaître comme […] quelque chose de mou en quelque sorte. »

Au bureau du ministre responsable de la Charte des valeurs québécoises, on s’est contenté de répéter la ligne officielle : « M. Drainville ne commentera pas et les propositions seront dévoilées en temps et lieu. »
203 commentaires
  • André - Inscrit 21 août 2013 00 h 29

    Tout un débat en perspectives

    Le débat tant attendu commence de bon ton avec ces réflexions profondes de ce grand sage canadien parmi les grands qu'est M. Taylor.

    Que démagogie de la part de ce grand intellectuel qui compare le Québec à la Russie de Poutine, un dictateur en puissance qui impose sa loi. Il faut quand même avoir du front pour comparer Pauline Marois à Poutine. Déjà, on sent la soupe mijoter et le Quebec bashing prêt à se remettre en branle.

    M. Taylor, dans sa déclaration faite hier en fin d’après-midi, met aussi en parallèle et compare sur le même niveau l’interdiction de signes religieux dans la fonction publique et l’interdiction de l’homosexualité dans une société. Voici comment on fait pour créer de la confusion et semer la zizanie.

    Je me serais attendu que ce grand philosophe fasse la comparaison avec la France qui, elle, va encore plus loin en interdisant même le port de signes religieux qui masquent le visage dans l’espace public. J’ai l’impression que M. Taylor a la France en aversion. C’est plus facile de faire la comparaison avec un pays autoritaire qui impose des valeurs rétrogrades plutôt qu’avec un pays dont les valeurs sont communes ou rejoignent celles des pays occidentaux. J’appelle ça de malhonnêteté intellectuelle…

    Il faudra un jour comme société que le Québec affirme avec fermeté qu’elle est une société laïque et qu’il en est fini des accommodements raisonnables ou bien qu’on continue à revivre des situations burlesques et pénibles qui ont amené la création de la commission Taylor-Bouchard et à voir une société se détériorer, se diviser qui risque de devenir de plus en plus intolérante, voire même raciste.

    • Michèle Poupore - Inscrite 21 août 2013 09 h 45

      C'est pas Karl Marx qui a formulé le diction «la religion c'est l'opium du peuple»? Avouez qu'interdire les signes religieux dans la sphère publique c'est un peu russe et très vieillot comme stratégie.

      La France a un passé complètement différent du nôtre, d'ailleurs le Québec a accueilli de nombreux réfugiés religieux, entre-autres les jésuites interdits en France à l'époque révolutionnaire.

      Plusieurs membres de l'élite québécoise ont été formés par les jésuites. Devrait-on leur interdire tous les postes publics?

      Dans la même foulée, si on désire vraiment interdire la religion dans la sphère publique en imitant la France, il serait intéressant de connaître le lieu de formation des ministres péquistes et de leurs enfants. Non?

      Est-ce qu'un ministre ayant fréquenté une école religieuse ou ayant inscrit ses enfants dans une école religieuse devrait détenir une position dans ce gouvernement?

      Que faire avec tous ces Québécois qui ont fréquenté les écoles confessionnelles jusqu'en 1997? Devraient-ils pouvoir occuper un poste dans la fonction publique?

    • Christian Fleitz - Inscrit 21 août 2013 09 h 49

      La logique ''marshmallow'' dans laquelle s'enlise trop souvent les débats québécois devrait enfin être dépassés pour établir de ''vrais'' principes et moraliser rationnellement '' la chose publique''. La laïcité, on le constate actuellement plus que jamais, est le seul principe de gouvernance qui respecte tous les citoyens sans jamais en privilégier aucun. Ce débat devrait faire preuve de maturité et de cohérence et non s'enliser dans un populisme et une démagogie dégradants.

    • Christian Fleitz - Inscrit 21 août 2013 10 h 42

      pour Michèle Poupore- La révolution Française ! Épouvantail à bigots ! Le clergé québécois a totalement collaboré avec le pouvoir colonial britannique pour éviter toutes influences venues des ''lumières'' du ''siècle des philosophes''. Quand aux jésuites, leur réputation d'hypocrisie n'est pas un mythe et il est facile de faire croire à ses capacités pédagogiques quand on opère un tri impitoyable par l'intelligence et les capacités entre les élèves potentiels. Au niveau intelligence et modernisme, aucune comparaison avec les bénédictins qui sont d'une autre trempe.
      Enfin, pour folkloriques qu'ils soient, les signes religieux n'ont rien à faire dans l'espace public, ne serait-ce parce qu’elles gênent plus d'un.
      Oui, la religion est l'opium du peuple et pépère Marx ne se trompait pas.

    • Raymond Labelle - Abonné 21 août 2013 10 h 54

      La femme qui porte le voile ne pourra plus enseigner?

      Elle aura l'option de continuer à enseigner et de ne pas porter le voile. Si cela n'est pas une option pour elle parce que son milieu est répressif, alors c'est son milieu qui est fautif.

      Les femmes ont droit à l'égalité dans notre société mais en même temps on doit tolérer la misogynie lorsqu'elle vient d'ailleurs ou est inscrite dans la religion? Cherchez l'erreur.

    • Raymond Labelle - Abonné 21 août 2013 11 h 00

      M. Poupore. La clause visée de de la Charte projetée ne vise pas à interdire aux gens qui ont fréquenté une école de quelque confession que ce soit d'occuper des charges publiques. Elle vise seulement à interdire le port de signe religieux par les gens qui occupent des charges publiques dans l'exercice de leurs fonctions. Ainsi, même le fait par lui-même d'avoir suivi une formation dans une institution musulmane ou juive, par exemple, ne disqualifierait pas quelqu'un.

    • Franklin Bernard - Inscrit 21 août 2013 11 h 17

      Mme Poupore, vous n'avez pas vraiment bien compris de quoi il s'agit, ou vous faites semblant de ne pas comprendre? Il n'est pas question de fermer la porte de la fonction publique aux pratiquants de telle ou telle religion, il s'agit d'interdire le PORT ostentatoire de SIGNES RELIGIEUX distinctifs dans la fonction publique. Ça n'a aucun rapport. La liberté de conscience et de religion n'est aucunement remise en question par la projet Drainville.

    • Martin Pâquet - Abonné 21 août 2013 12 h 17

      pour madame Poupore:

      Je vous indique que vous avez énoncé une erreur historique.

      Aucun Jésuite n'est venu au Bas-Canada au moment de la Révolution française pour la simple et bonne raison que l'Ordre des Jésuites a été supprimé par le pape Clément XIV le 21 juillet 1773. De plus, les autorités britanniques, fort méfiantes au sujet des Jésuites, ont empêché leur recrutement dès 1760. D'ailleurs, l'ordre s'est éteint en 1800 avec le décès du dernier Jésuite, le père Jean-Joseph Casot. Tout le débat sur les biens des Jésuites qui a eu lieu au 19e siècle, origine de cette situation.

      La Compagnie de Jésus revient au Canada-Uni seulement en 1842, à la suite de la demande de Mgr Bourget, soucieux de rechristianiser le Canada à la suite des Insurrections de 1837-38.

      Vous avez bien sûr le droit à votre opinion, mais le débat sur la confessionnalité exige qu'il se fonde sur des faits historiques avérés.

    • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 21 août 2013 12 h 47

      La caricature de Garnotte dans LeDevoir d'aujourd'hui exprime bien la direction qu'il faut prendre, à savoir : donner l'exemple.

      La société québécoise devrait pratiquer ce qu’elle prêche. C’est facile de faire la leçon aux autres, mais encore, faudrait-il se regarder un peu avant. Par exemple, on pourrait commencer par enlever le crucifix à l’Assemblée nationale et le déménager dans un lieu de culte catholique.

      Le drapeau québécois est né en 1948 dans l'improvisation d'une contre offensive envers le fédéral qui voulait nous imposer le Red Ensign. Son design correspond à l’esprit de l’époque. On pourrait poursuivre notre réflexion pour le moderniser, comme le Canada l’a fait avec l’unifolié. Le laïciser i.e. le déchristianiser en y enlevant la croix blanche au centre qui prend la moitié de la place. Le décoloniser en remplaçant les fleurs de lys royalistes (pré-révolution 1789) par un autre symbole ou une autre couleur : par exemple, le magnifique iris versicolore, notre fleur emblématique.

      Monsieur Taylor peut bien grimper dans les rideaux mais, à ce que je sache, le projet de loi n'entend pas l'empêcher de pratiquer sa foi, mais de l'afficher à tout vent.

      Madame David peut s'offenser comme elle sait si bien le faire, mais l'intention du gouvernement n'est pas d'exclure une partie de la population de la fonction publique. C'est plutôt de l'inviter à y postuler à titre de citoyen pratiquant sa religion dans le privé ou dans un lieu de culte, avec ou sans ses coreligionnaires.

      Poutine n'a rien à voir là-dedans. Sinon que son nom qualifie bien les propos de ces personnages.

    • David Autret - Inscrit 21 août 2013 13 h 52

      Pour M Bernard. En quoi un foulard est-il un signe ostentatoire?
      En plus d'être en total désaccord avec ceux qui pensent de la sorte (c'est mon opinion, elle vaut ce qu'elle vaut), ce que j'ai un mal fou à accepter, c'est l'argument du signe ostentatoire basé sur une interprétation qui se fonde sur une perception subjective (le foulard n'est pas exclusif aux femmes musulmanes). C'est sur ce point que les gens comme vous (qui veulent imiter les Français, bel exemple à suivre) tentent de travestir la laïcité. Une institution publique détachée des institutions religieuses EST laïque. Un ministre de Harper est Sikh (ma perception en voyant qu'il porte un turban), est-ce que cela fait de la fédération canadiene un État non-laïc?

    • Jean Plante - Inscrit 21 août 2013 23 h 49

      C'est incocevable qu'un intellectuel de cet envergure ose comparé l'interdiction de signe religeux avec l'ostrasisation des homosexuel par l'URSS et la Russie d'aujpurd'hui.

      La menace est réelle de la part des extrémistes islamique et le port du voile n'est qu'un avant goût de ce qui nous attend ai jamais ils ont le haut du palier.

  • Gabriel Bruneau-Langlois - Inscrit 21 août 2013 00 h 29

    Mais encore...

    Pour Charles Taylor, tout va toujours trop loin de toute façon... Ne pas penser comme lui, c'est aller trop loin.

    • Joey Hardy - Inscrit 21 août 2013 09 h 23

      "Nous allons toujours trop loin pour ceux qui font du sur-place." - Pierre Falardeau

    • Gilles Théberge - Abonné 21 août 2013 10 h 11

      Monsieur Hardi, en tout respect, ce que Falardeau a écrit précisément c'est : « on va toujours trop loin pour ceux qui ne vont nulle part».

      Et je suis aussi de l'avis que Charles Taylor, wich is rich, ne va nulle part justement, sinon dans plus de la même chose, le laxisme ordinaire qui nous empêche de nous affirmer. Sans doute que ça fait son affaire. Qu'il reste tout seul derrière...

  • Pierre Sabourin - Inscrit 21 août 2013 00 h 36

    Le meilleur des deux mondes.

    Je suis peut-être athé mais je prend le meilleur de toutes religions ou sciences. Je peux comprendre quand il est question de sécurité de demander à quelqu'un de ce dévoiller mais là, ça pousse à la dérision. Je plein ceux qui ce sont faient tatouer un bhoudda, même si techniquement les Bouddhistes n'ont pas de dieux mais bien la sagesse, ce que certain élus semblent avoir perdus.

    Pierre-David Sabourin
    Ottawa

  • Marcel Bernier - Inscrit 21 août 2013 01 h 28

    Haro sur le baudet...

    En voulant déprécier la position du Parti québécois, Charles Taylor démontre sa mauvaise foi évidente en tentant de comparer la démarche que nous entreprenons, en tant que société ouverte à toutes les sectes, au régime de Poutine concernant les actes de prosélytisme homosexuel.
    Il y a ce point aveugle, dans l'analyse de Taylor, issu de ses croyances religieuses de protestant, qui ne peut concevoir que les membres de l'administration gouvernementale et paragouvernementale ne soient pas des vecteurs d'affirmation sectaire en aucun cas. Il faut savoir que l'autorité dévolue à ces membres consiste à accomplir des tâches bien définies et rémunérées ou non. Cette autorité ne doit, en aucune façon, servir pour affirmer ses croyances et les imposer aux autres.

  • Alain Lirette - Inscrit 21 août 2013 01 h 32

    Le bien et le mal sont deux choses facilement identifiées par la plupart d'entre nous, et peu importe les religions. Une croix, un voile, un kirpan,
    une barbe, tout cela est-il nécessaire pour savoir ce que l'on fait?

    • Gilles Théberge - Abonné 21 août 2013 10 h 13

      Et pour savoir qui l'on est aussi. N'est-ce pas monsieur Lirette?

    • Ector Efia - Inscrit 21 août 2013 11 h 59

      Oui, c'est nécessaire pour leur croyance; c'est un choix PERSONNELLE !!!! Est-ce que les tatoo sont nécessaires?
      Les commentaires ici sont incroyablement primitifs.