Anticosti, en marge du monde (4) - Que faire de cette île mythique?

« Le tourisme, c’est la voie de l’avenir », dit une résidante de l’île. Mais un autre tourisme que celui de la SEPAQ, un tourisme d’aventure et de contemplation pour les amants de la nature épris de beauté.
Photo: Monique Durand « Le tourisme, c’est la voie de l’avenir », dit une résidante de l’île. Mais un autre tourisme que celui de la SEPAQ, un tourisme d’aventure et de contemplation pour les amants de la nature épris de beauté.

Il ne se passe pas un jour sans qu’il soit question d’Anticosti dans l’actualité québécoise, et ce, depuis des mois. À cause du pétrole. Pourtant, personne ou presque ne connaît cette île à l’abri du monde et du bruit, au milieu du golfe Saint-Laurent. Une île mythique. Monique Durand s’est rendue à Anticosti et en a rapporté des carnets. Voici le quatrième et dernier.

 

Que faire de ce caillou mythique où vivent 200 000 cerfs de Virginie qui en mènent large et 200 humains qui en arrachent passablement et l’abandonnent tout doucement ? Y a-t-il un avenir pour Anticosti en dehors du pétrole, dont l’exploitation demeure hautement hypothétique et controversée, et de la chasse, réservée aux plus fortunés ? Que faire de cette beauté aux pieds de calcaire et aux yeux de mer ?

 

« Il faut d’abord la désenclaver,répond illico Guy Côté, spécialiste d’Anticosti, lui redonner des liens maritimes avec la Gaspésie, vers le sud, et la Côte-Nord, vers le nord. » Favoriser les allées et venues des insulaires et des gens de l’extérieur, les touristes, les promoteurs, les villégiateurs. Si l’île était enfin désenclavée, s’y pointeraient des gens qui voudraient y avoir leur chalet, leur pied-à-terre saisonnier et, peut-être, y faire des affaires. Actuellement, les vols vers Anticosti se font à coût prohibitif et la navette maritime, assurée par le Bella Desgagnés, fonctionne seulement quelques mois par année.

 

Grande nouveauté, une traversée sera inaugurée dans quelques jours entre Rivière-au-Tonnerre, à l’est de Sept-Îles, et Anticosti. Elle demeurera en service jusqu’en septembre. Quel sera l’avenir de cette initiative de la Corporation locale de développement de Rivière-au-Tonnerre ? Nul ne le sait. Mais en attendant, c’est ça de pris !

 

Diversifier l’économie

 

Extirper Anticosti de son isolement et la rendre plus accessible à plus de monde aurait pour conséquence de diversifier son économie. « De toute façon, notre monoéconomie est menacée, explique Danièle Morin, technicienne de la faune qui vit à Port-Menier depuis 25 ans, parce que la chasse est une culture qui ne se perpétue pas. » La génération X ne chasse pas ni ne pêche, sinon sur ses écrans cathodiques.

 

Bien sûr, la SEPAQ Anticosti (Société des établissements de plein air du Québec) continuera d’accueillir chaque année, du moins à bref et moyen terme, des milliers de chasseurs friands du fameux chevreuil d’Anticosti. Sorte d’État dans l’État, pratiquement seule source d’emplois pour les insulaires, on peut supposer que la SEPAQ continuera à faire vivre Anticosti pendant un bon moment encore. Mais son directeur est conscient que la manne des chasseurs nantis ira en se rapetissant. « Nous nous efforçons d’offrir des produits plus accessibles et à moindres coûts », dit Gilles Dumaresq. « Cet été, nous offrons par exemple une gamme de séjours en chalet ou en camping et des forfaits de pêche pour moins de mille dollars par personne, avion aller-retour de Mont-Joli compris. »

 

L’industrie forestière

 

Diversifier l’économie d’Anticosti ? « Il faut d’abord relancer l’industrie forestière, clame le maire Jean-François Boudreault, qui a toujours été le nerf de l’île. » Un projet est actuellement sur la table avec la scierie de Rivière-Saint-Jean sur la Côte-Nord pour convertir une partie de la biomasse forestière anticostienne en biocombustible. Mais il semble y avoir encore loin de la coupe aux lèvres. Exploiter les ressources de la mer ? À l’heure actuelle, ce sont les Gaspésiens et les Nord-Côtiers qui viennent pêcher dans les eaux poissonneuses d’Anticosti. Aucun pêcheur sur l’île, sauf un, qui dispose d’un permis spécial, dit « exploratoire », pour capturer du homard dans le but de le vendre localement. C’est tout.

 

Le tourisme

 

Quoi donc imaginer pour la suite du destin d’Anticosti, à supposer que soient oubliés les oripeaux de nouvelle Arabie dont les pétrolières rêvent de la revêtir et que la chasse ne prenne plus le pas sur tout le reste ? « Le tourisme, c’est la voie de l’avenir », déclare Danièle Morin. Mais un autre tourisme que celui de la SEPAQ, un tourisme d’aventure et de contemplation pour les amants de la nature épris de beauté. Elle mise notamment sur la Coopérative de solidarité en tourisme équitable (COSTE), installée à Rivière-au-Tonnerre, dont elle est l’une des administratrices, pour mettre sur pied un tourisme « alternatif », orienté, entre autres, vers la culture et l’histoire d’Anticosti. Celle qui connaît par coeur chaque coin et recoin de son île caresse entre autres le rêve de créer une salle de spectacles et d’expositions à la Pointe-de-l’Ouest. « Quelque chose de petit, mais d’unique. »

 

Le conseil municipal de l’île a également quelques projets modestes pour attirer les touristes et leur donner l’envie de rester quelques jours à Port-Menier et dans les environs : construire des chalets, baliser des sentiers de vélo, acheter des pédalos. « Small is beautiful », dit simplement le spécialiste Guy Côté, persuadé que l’avenir d’Anticosti repose sur de petites avancées bien graduées. Combien de projets grandioses sur papier ont crevé comme de vieux ballons sur cette île de rêveurs, cette terre de « belle épouvante », pour emprunter à un titre de l’écrivain Robert Lalonde. Les Anticostiens en ont vu passer, de beaux grands projets, et de toutes les couleurs ! Un hôtel de luxe qu’on construirait sur le site de l’ancien château de Menier. Un projet de « vacances-famille » qui attirerait sur l’île des gens de partout. Déjà, en 1928, l’Almanach du peuple parlait d’Anticosti comme du pays d’Utopie…

 

« Projets modestes, petites avancées », insiste Guy Côté. Cet été, on construit un casse-croûte et un nouveau camping à Port-Menier. Tony Bisson, lui, a démarré une microentreprise : il loue des véhicules tout terrain aux visiteurs. « Les affaires vont bien », fait-il.

 

Et pourquoi pas un produit de marque pour Anticosti ? On songe à cette folle abondance de gibier. On pourrait peut-être en faire quelque chose ? À ce jour, il n’existe aucun produit distinctif qui soit associé à Anticosti. Pourtant le label Anticosti serait vendeur. Autant que celui de Labrador. Une terrine de foie de chevreuil d’Anticosti ? Compliqué, dit le maire. Il faudrait avoir sur place un atelier d’abattage et un inspecteur du gouvernement. Mais peut-être qu’un jour, quelqu’un se lancera dans l’aventure. Et le chocolat Menier ? Aucune trace à Anticosti. Propriété de Nestlé, ce chocolat pâtissier, fabriqué en Île-de-France et vendu sur le marché français, ne semble intéresser personne sur l’île qui porte une partie de l’histoire du chocolatier Henri Menier.

 

Les services

 

« Notre défi le plus immédiat, c’est de garder nos services, dit Danièle Morin, le dépanneur, la quincaillerie, la caisse populaire, le dépôt d’essence. » L’épreuve du feu aura lieu cet automne. « Avec les nouvelles normes de la loi sur l’assurance-emploi, plusieurs Anticostiens seront probablement obligés de partir », redoute Guy Côté. La microsociété anticostienne est « au bord du précipice », estime-t-il.

 

Que faire de ce joyau au beau milieu du golfe Saint-Laurent, sinon boire « son vent jusqu’à l’ivresse », comme l’écrit l’auteur Yves Ouellet ? Qu’imaginer pour l’avenir de l’île d’Anticosti si nous ne la faisons pas d’abord nôtre ? Si nous ne sentons de lien d’appartenance qu’imaginaire ? Plutôt que d’en rêver… y aller ! Trouver cette grâce unique qu’elle recèle et vous coupe le souffle d’émotion à Baie-Sainte-Claire, jadis plus important village de l’île, dont une maison tient encore debout dans la prairie abandonnée, où on entend encore les parturientes se plaindre et les hommes pleurer devant leurs champs de patates gelées. Et la musique des veillées violoneuses et tapeuses du pied. Et le chant des victoires quotidiennes sur les éléments. Et le piaillement des enfants au milieu des choux et des betteraves.

 

« C’est mon endroit préféré. » Roger Chenel, infirmier au dispensaire de l’île, va régulièrement refaire le plein à Baie-Sainte-Claire. « Là, près du petit cimetière, une étrange paix s’installe en moi. » Sensation difficile à définir, mais d’une rare puissance. Quelque chose qui vient de très loin, on dirait, et qui vous emporte. À Baie-Sainte-Claire, à l’anse aux Fraises, à la pointe aux Foins, la paix s’attrape au filet, comme les papillons. Et les âmes des morts et des vivants marchent ensemble sur la grève et lancent des cailloux dans les vagues.

 

 

Collaboratrice

9 commentaires
  • Bernard Tremblay - Abonné 16 août 2013 05 h 33

    Un compostellle de pure nature!

    Un lieu d'évasion unique au monde, où l'homme dans sa grande sagesse aurait décidé que cet île mythique bénie des dieux serait consacrée à la rencontre de milliers d'humains de partout à travers le monde...

    Resterait à encadrer la formule pour protéger ce joyeau naturel que l'homme pourrait aller contempler et ainsi se ressourcer.

    On peut toujours rêver!

  • Ginette Bertrand - Inscrite 16 août 2013 05 h 38

    Quelle belle plume, Madame Durand!

    Il faut à tout prix préserver ce joyau qui inspire des sentiments aussi intenses. Il n'en reste pas beaucoup dans le monde. Merci de nous l'avoir fait connaître. Je garderai longtemps cette vision éblouissante des "âmes des morts et des vivants (qui) marchent ensemble sur la grève et lancent des cailloux dans les vagues."

  • France Marcotte - Abonnée 16 août 2013 07 h 42

    Désenclaver

    Oui, il faut pouvoir y aller, fouler son sol, contempler ses paysages.

    Un bateau partant de Montréal et prenant au passage tout ce que le Québec compte de rêveurs, de marcheurs, de créateurs. Une île où se reposer, se refaire, refaire le monde.

    Saurons-nous être dignes de la posséder?

  • Bernard Terreault - Abonné 16 août 2013 07 h 44

    Désenclaver ?

    M. Côté veut désenclaver Anticosti. Mais si on la désenclave elle ne sera plus une île mythique ni un paradis naturel, mais un site industriel ou touristique comme un autre. Pourquoi faut-il absolument repeupler et développer économiquement cette île (ou n'importe quel autre bout de territoire d'ailleurs) si ce n'est pas viable sans subventions gouvernementales démesurées? Peut-on la laisser tranquille, vierge, visitée seulement par des vrais mordus de plein air? Et si un jour l'exploitation d'une ressource quelconque y devient économiquement rentable, la population locale et le gouvernement décideront si on laisse faire ou non (jobs versus Nature). Il est aussi toujours possible que quelque chroniqueur Américain, Européen ou Asiatique à la mode en fasse un "buzz", alors il faudra décider si on y laisse prospérer ou non un tourisme de masse genre Grand Canyon ou Chutes de l'Iguazu. En fait la question posée par le journaliste "Que doit-on en faire?" est biaisée, car elle suppose explicitement que le "on" (le gouvernement?) "doit" impérativement "faire" quelque chose. Et si le bon choix était de ne rien faire pour le moment, de ne pas engloutir les impôts des autres Québécois dans des projets peu viables?

  • France Marcotte - Abonnée 16 août 2013 13 h 04

    Exemple de l'Île aux Lièvres

    En face de Rivière-du-Loup.

    Onze kilomètres de forêts et de grèves en plein fleuve. Un bateau part deux fois par jour de R.d L., aucun véhicule sur l'île, des campements, du camping, une auberge.

    C'est un secret bien gardé et pourtant on affiche souvent complet. Et les visiteurs sont respectueux, les autres ne sont pas intéressés.