Un lieu, un nom - Au temps des canards de la Canardière

Si les canards ne sillonnent plus le secteur, le temps de canard, lui, n’a pas fait ses adieux. Ce cycliste roule sous la pluie.
Photo: Yan Doublet - Le Devoir Si les canards ne sillonnent plus le secteur, le temps de canard, lui, n’a pas fait ses adieux. Ce cycliste roule sous la pluie.

On passe devant, on roule dessus, on s’y rend tous les jours : ces places, ces rues, ces villages ont des noms parfois charmants qui cachent une histoire souvent insoupçonnée. Tout l’été, nous partons à la découverte non pas des lieux, mais de leur toponymie.

Le nom « chemin de la Canardière », dans Limoilou, recèle beaucoup plus que des histoires d’oiseaux. C’est un vestige ancien de la Nouvelle-France et l’une des premières voies à avoir dessiné la banlieue de Québec.

 

« Ce qui est intéressant avec la Canardière, c’est que le terme est resté le même depuis le régime français », explique le chroniqueur urbain Réjean Lemoine, qui connaît le secteur comme le fond de sa poche.

 

Ce chemin ne ressemble à aucun autre dans cette partie de la ville. Limoilou est un quartier planifié et quadrillé à l’américaine avec ses voies numérotées (1re, 2e, 3e Rues et Avenues). Le chemin de la Canardière, lui, présente une étrange diagonale qui traverse le quartier un peu maladroitement pour ensuite remonter vers Beauport en parallèle avec le fleuve.

 

Or s’il en est ainsi, c’est qu’il était là avant tous les autres. Aux premiers temps du régime français, c’était un lieu très couru. « Les gens y allaient pour la chasse aux canards et pour pêcher », rappelle M. Lemoine. On pense même que les Amérindiens y avaient leurs habitudes avant l’arrivée des Français.

 

À cette époque, la Canardière était une sorte de cap Tourmente avant la lettre où dominaient les battures. Il faut se rappeler qu’une bonne partie du secteur était recouverte d’eau et que la population devait composer avec les marées non seulement du fleuve, mais aussi de la rivière Saint-Charles.

 

« La Saint-Charles était un immense estuaire avec des marées », raconte Réjean Lemoine. « Les marées remontaient jusqu’aux 7e et 8e Rues. Le bas de Limoilou était complètement inondé. » L’histoire du pont qui reliait Québec à ce territoire est d’ailleurs à elle seule très intéressante. On la détaille très bien dans Lettres de Limoilou, un ouvrage de Jacques St-Pierre financé par la Caisse populaire locale à l’occasion des Fêtes du 400e.

 

On y apprend notamment qu’avant d’être un chemin, la Canardière est un village. Puis, autour de 1660, on l’a tracé pour relier Québec au secteur de Beauport (le chemin Royal). Un autre chemin partait de la rivière Saint-Charles vers le nord-ouest, le chemin de Charlesbourg, qui deviendra plus tard la 1re Avenue.

 

Après la Conquête, la Canardière conserve étonnamment son nom, même si le secteur est occupé par des Anglais qui y construisent de prestigieuses villas. Une seule subsiste, près du parc Cartier-Brébeuf, rue La Sarre. « Avant l’urbanisation, ça devient un lieu de villégiature à cause des perspectives et des vues sur le fleuve », précise M. Lemoine.

 

Vers la fin du XIXe siècle, les abords du fleuve sont remblayés, mais c’est la construction de l’autoroute Dufferin, dans les années 1960, qui rompra définitivement le lien entre le chemin et le fleuve. Désormais, on n’y voit plus de canards, mais on y croise souvent des… goélands.