«Martine est la seule qui me visite»

Martine et Alda. Avec le temps, une véritable amitié s’est tissée entre les deux femmes, malgré les 47 ans qui les séparent. « Une chance que je l’ai, parce que je trouve le temps long parfois », avoue Alda.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Martine et Alda. Avec le temps, une véritable amitié s’est tissée entre les deux femmes, malgré les 47 ans qui les séparent. « Une chance que je l’ai, parce que je trouve le temps long parfois », avoue Alda.

« Pourquoi j’attendrais à ma retraite avant d’aider les aînés ? », demande Martine Lacroix, qui est bénévole depuis une dizaine d’années pour l’organisme Les Petits Frères tout en travaillant au Monument-National à Montréal. En ce jeudi après-midi, elle a deux visites prévues à son programme chez ses « vieux amis », comme elle les appelle.

 

« J’adore aller chez Alda. Elle ne voit pas, mais elle est encore très volubile à 95 ans », raconte-t-elle avant d’arriver à la résidence Saint-Dominique. « Mais vous savez, ce n’est pas toujours une partie de plaisir de visiter des aînés. Je visite actuellement trois personnes dans des CHSLD. Toutes ont des couches, une a de la démence, une autre est presque sourde et la communication n’est pas toujours facile », raconte Mme Lacroix qui, à 48 ans, a décidé de consacrer la moitié de son temps aux personnes âgées souffrant de solitude.

 

Dans une société vieillissante où un Québécois sur quatre aura plus de 65 ans en 2026, Martine Lacroix croit qu’il est temps de mettre fin aux beaux discours anti-âge. « Dans notre monde occidental, on dirait qu’on ne veut pas voir les vraies personnes âgées. On essaie de nous faire accroire qu’on peut vieillir sans rides, sans cheveux blancs et sans taches sur la peau », constate-t-elle en critiquant du coup même la revue Bel Âge, qui ne montre, selon elle, que « de jeunes vieux ».

 

« Dans la réalité, il y a de nombreuses personnes âgées qui passent leurs journées dans des fauteuils, qui sont seules dans leur chambre et attendent de la visite. Qu’en pensez-vous, Alda ? », demande Martine.

 

« C’est vrai. Moi, je n’ai pas eu d’enfants, j’ai perdu la vue à 79 ans, et Martine est la seule qui me visite. Une chance que je l’ai parce que je trouve le temps long parfois », répond-elle. « C’est surtout le soir que c’est difficile. Après le souper, tout le monde remonte à sa chambre ; c’est comme si la mort passait », dit-elle assise dans son petit appartement qu’elle nomme son 4x4.

 

Solitude et dépression

 

Selon le psychiatre Yves Lamontagne, l’un des défis de l’avenir sera de combattre la solitude des aînés. « Mettez n’importe qui dans une chambre isolée, vous allez voir qu’après quelque temps, il risque de capoter, d’être moins alerte et d’être pris avec des démences », avance-t-il en soulignant que plusieurs études démontrent que la solitude cause plus de dépression chez les aînés. Au Québec, environ 13 % des personnes âgées vivant à domicile souffriraient d’un trouble anxieux ou d’un trouble dépressif, rapporte le Réseau québécois de recherche sur le vieillissement.

 

Pour résoudre ce problème, la solution est pourtant simple : il faut visiter davantage les aînés, les sortir, les faire bouger, les stimuler intellectuellement. « C’est démontré, plus les personnes âgées ont des visites, moins elles dépriment et moins elles prennent de médicaments », note le Dr Lamontagne. « Malheureusement, dans notre société de consommation, on les presse comme des citrons, et après on les met de côté », dénonce-t-il.

 

À son avis, la situation est particulièrement préoccupante dans les CHSLD, parce que les aînés sont quand même plus actifs de nos jours. « C’est souvent difficile pour les familles de visiter leurs proches en CHSLD parce qu’ils souffrent d’alzheimer ou sont très malades. Elles ont l’impression que ça ne donne rien, parce qu’il y a peu d’émotions. Mais qu’en savons-nous ? Un regard ou un toucher peuvent peut-être faire une différence », explique le Dr Lamontagne.

 

Apprivoiser le silence

 

Martine Lacroix comprend que les gens ressentent souvent un malaise lorsqu’ils font des visites dans les CHSLD. « Ils sont confrontés à leur propre peur, leur propre vieillissement, et ne veulent pas voir qu’ils devront peut-être, un jour, être lavés par un étranger, dit-elle. Il faut aussi apprendre à apprivoiser le silence, c’est sûrement ce qu’il y a de plus dur. On n’a pas toujours quelque chose à leur dire, il y a moins d’interaction et le temps nous semble long. Alors, imaginez pour eux ! »

 

Sa vieille amie Alda, qui a elle aussi fait longtemps du bénévolat chez Les Petits Frères, raconte que le plus important pour les personnes âgées est d’avoir une présence. « Ça fait plaisir des fleurs et du chocolat, mais ça ne parle pas », lance-t-elle en disant qu’avec l’âge, « tout le monde finit par mourir autour de nous et l’on n’a plus d’amis ».

 

Lorsque Martine lui téléphone quelques fois par mois et lui rend visite, elle a l’impression d’exister et de compter pour quelqu’un. « Je me sens utile lorsque je reviens de mes visites. Parfois, je ressors en me disant : « Une chance que j’y suis allée » », raconte Mme Lacroix, qui est une véritable perle rare pour ses vieux amis.

 

Des bénévoles comme elle, l’organisme Les Petits Frères sait qu’il faut en prendre soin. L’agent de développement Nathalie Desforges reconnaît que le recrutement demeure toujours un défi, alors que les besoins sont énormes. « Nous ne cherchons pas que des bénévoles, mais des bénévoles prêts à s’engager à long terme et jusqu’à la fin, même. C’est dans la continuité que les relations se développent », mentionne-t-elle en citant l’amitié entre Martine et Alda.

 

Avec le temps, les deux femmes sont devenues des âmes soeurs malgré leurs 47 ans de différence. « Je me vois à travers Martine quand j’avais son âge. Comme elle, je faisais du bénévolat, parce que j’aurais voulu être infirmière, mais je n’ai jamais pu aller à l’école. Au moins j’avais trouvé un moyen de faire du bien aux autres », se souvient Alda, qui croit en l’adage qui dit que, « quand on donne, ça nous revient ».

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Sur un nuage

Hélène Plourde n’est pas près d’oublier son 96e anniversaire le 30 juillet dernier. La compagnie Hélipsair à Mirabel lui a permis de réaliser son rêve : voler en hélicoptère. « J’ai vu pour la première fois Montréal du haut des airs. C’était formidable », s’exclame Mme Plourde, qui dit en rigolant qu’elle avait mis son chapelet dans la sécheuse plutôt que sur la corde à linge pour être certaine d’avoir du beau temps. L’organisme Les Petits Frères a mis sur pied ce programme Rêves d’aînés afin de donner la chance aux personnes âgées de vivre une expérience unique avant qu’il ne soit trop tard. Il lance maintenant un appel aux entreprises et aux entrepreneurs pour qu’ils les aident à les concrétiser. Alors qu’elle flotte encore sur son nuage, Mme Plourde tient à dire ceci : « Lorsqu’on garde nos idéaux et nos rêves vivants, ça nous aide à vieillir en beauté, mais lorsqu’on les réalise, ça nous donne une dose d’énergie et ça nous rend tellement heureux. » photo Hélipsair

3 commentaires
  • Esther Ross - Abonnée 3 août 2013 07 h 57

    Face à son propre vieillissement

    Mme Lacroix a parfaitement raison : beaucoup refusent de visiter leurs proches en CHSLD parce qu'ils.ont peur de leur propre vieillissement, qui est inéluctable, pourtant. Or, ce n'est qu'en s'entraidant d'une génération à l'autre, que la fin de vie sera vivable. Donnons maintenant à nos aînés si l'on veut espérer que d'autres nous donnent quand notre tour viendra.

  • Yvon Bureau - Abonné 3 août 2013 10 h 06

    Avec modération

    Bien sûr qu'il est bon de visiter nos proches en CA et en CHSL. Avec modération, cependant. Trop risque de miner notre moral, nos énergies, subtilement. La lourdeur des vécus risque de nous écraser à la longue. Loin de la modération, j'ai connu des familles s'épuiser, devenir malades.

    Des familles parfois engagent des personnes pour visites et sorties; avec succès. Par d'autres, ils sont davantage présents, tout en se donnant une protection.

    Et quant à nous, vieux, vaut la peine d'investir maintenant dans un bon réseau d'amis, même d'amis neufs. Un moyen? Retourner à l'Université, à l'Université du 3e âge.

    Gratitude aux visiteuses et aux visiteurs !

    Note : mon frère aîné, résidant en CHSLD (non «usager», comme il dit avec vigueur) a vécu un Rêve d'aîné. Ce fut merveilleux.

  • Norisna Cazangian - Inscrit 3 août 2013 13 h 57

    Chercher l'equilibre

    Je suis d'accord avec les deux foristes precedents.Oui, comme M.Bureau a dit, nous devons visiter les aines avec moderation. aider les aines avec amour et sincerite, Je ne pense pas que les jeunes doiven etre a cotes des aines en vieillsant avec eux. Ce qu'il faut faire a mon avis, en accord avec M. Bureau c'est de creer une ambiance appropriee aux personnes devenant agees.C'est bien d'avoir clubs, universites du 3e age,de telle facon que les personnes agees soient capables de faire des amis, et meme comme cela et bien sur comme a dit Mme Ross les familles des personnes agees jamais doivent rester indiferentes avec eux. Il faut chercher l'equilibre.