Point chaud - «Les vrais héros, ce ne sont pas des gens comme moi»

La Dre Joanne Liu, de l’hôpital Sainte-Justine, nouvelle présidente du conseil international de Médecins sans frontières
Photo: François Pesant - Le Devoir La Dre Joanne Liu, de l’hôpital Sainte-Justine, nouvelle présidente du conseil international de Médecins sans frontières

On a tort de considérer comme des héros les médecins qui travaillent en zones de conflits, estime la nouvelle dirigeante de Médecins sans frontières (MSF), la Québécoise Joanne Liu, de l’hôpital Sainte-Justine. Le véritable courage est ailleurs, selon elle, mais il ne nous intéresse pas assez.

 

La médecin de 48 ans réprime une pointe d’exaspération quand on lui demande pourquoi elle a dû dormir bottes aux pieds dans le Nord-Kivu. Elle avait peur des cambrioleurs et gardait près d’elle un baluchon pour pouvoir s’enfuir rapidement.

 

« Les vrais héros, ce ne sont pas des gens comme moi qui vont passer quelques semaines ou quelques mois dans ces contextes-là. C’est le Syrien qui vit sous les bombes depuis deux ans. La mère somalienne qui a marché trois semaines avec son enfant sur le dos et un sac sur la tête pour se rendre à la clinique. »

 

À titre de présidente de MSF, Mme Liu aura notamment pour rôle de parler de ces patients-là, de convaincre donateurs et bailleurs de fonds de ne pas les abandonner.

 

Certes, il y a la question de l’accès aux médicaments, l’amélioration des soins intensifs en zones difficiles, le recours étendu à la télémédecine… Mais au-delà des soins, c’est une lutte contre l’indifférence qu’elle mènera.

 

« Je crois qu’aujourd’hui, dans un monde où tout est interdépendant, ne pas comprendre ce qui se passe dans un coin de la planète, c’est un peu manquer à notre devoir de citoyen du monde », dit-elle d’un ton calme qui n’a rien de dénonciateur. Comme si elle énonçait un simple fait.

 

« Le conflit en Syrie n’a pas l’attention qu’il mérite », dit-elle. « C’est une des grandes crises, et personne ne se bouscule au portillon pour y trouver une solution politique. Il y a un vrai décalage entre les besoins et l’aide. Il y a à peu près cinq millions de déplacés à l’intérieur en plus du 1,5 million de réfugiés à l’extérieur. »

 

Et c’est encore pire en République démocratique du Congo (RDC). « La guerre civile dans le Kivu a [entraîné] cinq millions de décès dont on n’entend jamais parler. […] C’est sûr qu’il y a des situations qui suscitent plus de sympathie comme les catastrophes naturelles. On l’a vu avec le tsunami, Haïti… »

 

Mais la Dre Liu ne carbure pas à l’indignation. Là comme ailleurs, elle aborde les choses de façon pragmatique et rationnelle. « Ce sont des conflits qui durent dans le temps. Ça suscite peu d’empathie parce que c’est difficile à comprendre. Je suis allée en RDC une demi-douzaine de fois, j’ai été directrice de programme là-bas, c’est quelque chose qui me tient à coeur et je lis là-dessus. Malgré tout, c’est encore un défi pour moi d’expliquer ce qui se passe là-bas. »

 

Joanne Liu est née à Québec en 1965 dans une famille d’immigrés chinois. Ses parents ont créé l’un des premiers restaurants chinois du Québec, le China Garden.

 

Elle rêve de son métier depuis l’âge de 13 ans. Adolescente, elle a lu le livre Et la paix dans le monde, Docteur ?, un compte rendu du quotidien d’un médecin sans frontières.

 

« Ça m’a fait super triper et c’est resté avec moi », dit-elle. « Personne de mon entourage ne voyage. » Au point de peiner encore à suivre le fil de son parcours, d’ailleurs. « [Mes parents] trouvent ça hallucinant. Même que des fois, quand je pars pour de petits voyages, je ne le leur dis pas. Ils s’inquiètent pour rien, j’ai le temps de revenir ! »

 

Quand même : faut-il aimer le risque pour faire ce métier ? « Non, c’est un mal nécessaire pour pouvoir faire ce qu’on a envie de faire. » Récemment, deux travailleuses espagnoles de MSF ont été libérées après… 644 jours de détention en Somalie.

 

Les conditions de travail de l’organisation ne sont plus ce qu’elles étaient. « Avec la polarisation des conflits, c’est plus difficile pour nous d’agir avec la liberté qu’on avait avant. L’immunité du travail humanitaire qu’on avait dans les années 1980 et 1990 n’existe plus. »

 

Pourquoi ? Ils sont désormais « beaucoup d’acteurs », selon elle, et l’humanitaire est devenu un certain business où toutes les ONG n’ont pas la même capacité « d’apprécier le risque ».

 

Un besoin de francophones

 

Médecins sans frontières compte pas moins de 30 000 employés dans 70 pays. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, les étrangers constituent une minorité parmi eux (8 %), puisque la plupart sont des travailleurs locaux.

 

Parmi ces étrangers, 346 sont Canadiens et 128 viennent du Québec. « Les Québécois sont recherchés parce qu’on a besoin de francophones dans les pays africains », explique la porte-parole de MSF-Canada, Claudia Blume.

 

Avant d’être nommée à la tête de MSF International, Joanne Liu n’a pas chômé. Depuis ses études de médecine, elle a saisi toutes les occasions possibles d’aller faire du terrain, souvent en Afrique. Il y a dix ans déjà, elle dirigeait MSF-Canada et le nombre de ses missions est assez impressionnant : chef de mission en Éthiopie, en RDC, au Nigeria, coordonnatrice médicale en Palestine, en Ouganda, au Soudan, etc.

 

Lorsqu’on lui demande quelles qualités font les bons médecins sans frontières, sa réponse pourrait s’appliquer à bien d’autres métiers. « De la flexibilité, une grande ouverture d’esprit et je dirais une pointe d’humour. » Pourquoi ? « Ça nous aide à passer à travers les mauvais moments : les passages aux points de contrôles, les contacts avec les autorités. » On comprend que les malentendus et les problèmes de communication sont quotidiens. « Il ne faut surtout pas être susceptible. L’humilité et la modestie, ça ne tue pas son homme. »

 

Les situations absurdes ne manquent pas, d’ailleurs. Sur son site Internet, elle raconte sa rencontre avec un souverain local au Nigeria. Débarquée dans un village, elle était allée s’enquérir des besoins en matière de médicaments. Or, le roi n’en avait que pour les petites pilules bleues qui donnent de la vigueur aux hommes…

 

L’absurde, il est aussi dans les allers-retours entre l’Afrique et le Québec. « C’est toujours plus difficile de revenir ici que d’aller sur le terrain. Les urgences ici n’ont rien à voir avec celles des camps somaliens. Il y a beaucoup d’urgences qu’on dit « ressenties ». Chaque fois, je suis complètement déphasée au retour. Je renvoie tout le monde à la maison. »

 

Mais cela ne la révolte pas pour autant. « Je comprends pourquoi les gens viennent à l’urgence. Ils n’ont pas accès aux soins, il n’y en a pas de clinique après 17 h. Ce n’est pas de leur faute s’ils sont inquiets. Je n’ai pas à juger de l’inquiétude de quelqu’un. »

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Ce texte a été modifié après publication.

9 commentaires
  • France Marcotte - Abonnée 29 juillet 2013 09 h 45

    Mourir sans déranger

    «Les urgences ici n’ont rien à voir avec celles des camps somaliens. Il y a beaucoup d’urgences qu’on dit « ressenties ». Chaque fois, je suis complètement déphasée au retour. Je renvoie tout le monde à la maison. ».»

    Je ne suis certaine d'avoir envie de tomber sur elle «aux urgences d'ici».

    De tout façon, ça ne risque pas d'arriver, mieux vaut crever que d'aller y patienter.

    • Roxane Bertrand - Abonnée 29 juillet 2013 15 h 47

      Moi quand je vais aux urgences je préfère me faire renvoyer chez moi que d'y rester!

      Le problème c'est le temps qu'on y attend avant de se faire renvoyer. Vivement le jour ou les infirmières cliniciennes seront en charge des urgences.

      Mais pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué et coûteux?

  • Michel Barcelo - Inscrit 29 juillet 2013 10 h 30

    MSF

    Il serait encore temps pour l'Institut de s'associer avec MSF

  • Pierrette L. Ste Marie - Inscrit 29 juillet 2013 11 h 18

    Encore

    Il en faut beaucoup d'articles comme celui-là pour nous tenir éveillé de cette réalité humaine. Dans la dédale de nos petits problèmes quotidiens on omet de nous solidariser avec ceux et celles qui vivent les atrocités dont leur gouvernement est la source.

    On se soulage souvent avec le petit 20$ qu'on envoie. Mais que faire?

    Les formations clandestines locales ont tout à gagner du chaos qui est créé et les gouvernements ne sont pas là pour les citoyens....

  • Françoise Breault - Abonnée 29 juillet 2013 13 h 09

    Les vrais héros

    Wow! Chapeau à cette grande dame. Bien d'accord avec elle que les vrais héros sont souvent ceux dont en n'entend pas parler voire ceux qu'on discrédite...

    Superbe engagement "c’est une lutte contre l’indifférence qu’elle mènera." Elle ne manquera pas de boulot!....

  • Patrick Daganaud - Abonné 29 juillet 2013 13 h 32

    Les humanitaires et la fiscalité

    Les humanitaires et la fiscalité

    Si les gouvernements fédéral et provincial avaient un tant soit peu de considération à l'égard des humanitaires canadiens et québécois, en particulier au paliers moyen et inférieur de la pyramide de l'humanitaire, ils changeraient deux éléments à la fiscalité :

    1-ils ne demanderaient pas que des impôts soient prélevés sur les maigres salaires compensatoires versés à ces « gens de terrain » lors de leurs missions - ce qui est le cas dans beaucoup ONG humanitaires;

    2-Ils établiraient pour chaque mission d'un humanitaire, un régime de retraite, payé à 100 % par l'État, fondé sur le salaire au Canada, selon l'échelon et l'ancienneté ce cet humanitaire dans son corps de métier.

    Pourquoi?

    A) Parce que le don de soi est taxé deux fois :

    -la première résulte du choix de faire de l'humanitaire et de l'acceptation de donner à la fois de son temps, de ses compétences et de renoncer à des revenus décents. Cette première taxation est la conséquence du choix même de la personne qui s'engage : passe;

    -la seconde provient du fait que, même s'il existe un régime de retraite durant les engagements humanitaires, ce dernier est fondé sur les revenus en mission. Comme ils sont très réduits, entre autres sur le principe que les missions ont lieu dans des pays où les revenus sont amplement moindres, inutile de dire que le régime est fort pauvre en contributions.

    B) Parce que, donc, l'humanitaire (qui ne le sait pas toujours), va donner de lui-même lors de ses missions et va redonner encore beaucoup plus tard, rendu à la retraite quelque part au Canada, en ayant des revenus de retraite d'autant plus amoindris qu'il aura consacré plus de temps en mission.

    C'est absurde et mérite d'être corrigé.

    Le coût ne serait pas effarant et il ferait en sorte que la Nation reconnaisse tangiblement l'apport des humanitaires...à l'humanité!

    Patrick JJ Daganaud