Des tomates plein le toit - Ajouter de la culture dans la ville

1000 à 1500 livres de légumes sont cueillis chaque jour en période estivale dans la serre des Fermes Lufa, installée sur le toit d’un édifice de Montréal.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir 1000 à 1500 livres de légumes sont cueillis chaque jour en période estivale dans la serre des Fermes Lufa, installée sur le toit d’un édifice de Montréal.

​Loin d’une utopie alimentée par quelques illuminés, l’agriculture urbaine gagne en popularité depuis quelques années. Pour certains, il s’agit simplement de faire pousser des aliments frais dont ils contrôlent la qualité. Pourtant, l’agriculture en ville deviendra bientôt une réalité essentielle pour nourrir les milliards d’êtres humains de la planète.

Vu de l’extérieur, ce n’est qu’un bâtiment commercial anonyme parmi d’autres immeubles industriels, construit au milieu d’un océan d’asphalte, au nord du boulevard Métropolitain à Montréal. C’est pourtant là que les fondateurs des Fermes Lufa ont réalisé une première mondiale : construire une serre commerciale sur un toit. Une idée qui fait écho à la nécessité de consommer plus « localement », mais qui offre surtout un avant-goût de ce que pourrait être l’agriculture urbaine du futur.

« Je suis Libanais d’origine. J’ai vécu une bonne partie de ma vie au Liban. Le pain était toujours chaud. Le lait était toujours frais du jour, la viande aussi. Les légumes étaient cueillis dans notre village. J’ai donc vécu dans un monde où l’alimentation était très différente de ce qu’on voit aujourd’hui à Montréal. Mon but, c’est de reproduire un peu de cette proximité », explique le président de la jeune entreprise, Mohamed Hage.

Selon lui, les consommateurs québécois veulent avoir accès à des aliments plus frais et qui ont été produits dans la province. « Le problème, c’est que l’offre n’est pas au rendez-vous. Il y a peu de produits locaux. Il faut développer une offre qui puisse être disponible à longueur d’année et qui soit complète. »

Mais comment, dans un climat nordique, parvenir à répondre à cette demande croissante en plein cœur d’une grande ville comme Montréal ? La solution passe par les toits de nos très nombreux immeubles commerciaux, selon Mohamed Hage. Une avenue qui présente néanmoins des défis importants. « On invente une nouvelle industrie. Les serres n’ont jamais été construites pour être installées sur des immeubles. Nous avons donc dû nous lancer dans la création d’une nouvelle infrastructure et la bâtir en pleine ville. D’ailleurs, quand nous avons lancé le projet il y a sept ans, tout le monde disait que nous étions fous. »

Les Fermes Lufa et sa trentaine d’employés fêtent cette année leur troisième année d’existence. Et le modèle, amalgame de technologie et de gestion efficace, fonctionne bien. La structure de la serre de 30 000 pieds carrés, d’abord, a été conçue pour être la plus légère possible. Une quarantaine de variétés de légumes et de fines herbes y poussent grâce à un système hydroponique, sans recours à des pesticides ou fongicides. L’eau utilisée est filtrée et réutilisée. Tout un système de tuyaux permet aussi de réchauffer certains légumes au besoin, durant la période hivernale.

Gestion technologique

La gestion de la serre, explique M. Hage, se fait essentiellement par informatique. Les quelque 3000 abonnés aux paniers — livrés dans une centaine de points de chute à Montréal — passent leur commande hebdomadaire directement sur le site Web. Les cueilleurs reçoivent par courriel la liste de ce qui doit être récolté très tôt le matin même. Aux Fermes Lufa, de 1000 à 1500 livres de légumes sont ainsi cueillis chaque jour en période estivale. On réduit du même coup considérablement les pertes. Dans le cas des aliments vendus en épicerie, celles-ci dépassent facilement les 30 %.

Ceux qui préparent les boîtes à livrer écoutent un podcast généré quotidiennement pour dicter quoi mettre dans quelle boîte. Lorsque le consommateur va récupérer son panier en fin de journée, les légumes payés légèrement plus cher qu’en épicerie ont été cueillis il y a moins de 12 heures. « C’est un peu le jardin qu’on ne peut pas tous avoir », explique le président trentenaire.

Tout indique que le modèle développé au nord du boulevard métropolitain est appelé à s’étendre, selon Mohamed Hage. Son entreprise achève la construction d’une nouvelle serre de plus de 40 000 pieds carrés, cette fois à Laval. Un troisième projet est déjà en gestation. « Notre objectif est de rendre des villes autosuffisantes avec leurs propres productions de légumes. Selon nos calculs, nous pouvons fournir des légumes frais toute l’année à une personne avec 15 pieds carrés de serre. Ça veut dire que, si on utilisait les toits de 19 centres commerciaux moyens de Montréal, on pourrait rendre la ville autosuffisante. »

Modèle prometteur ?

D’autres entrepreneurs voient dans ces serres haut perchées la solution pour répondre à la demande des urbains qui veulent manger « local » et « bio ». À New York, l’entreprise Bright Farms développe un projet avec l’ambition de produire plus d’un million de livres de légumes et de fines herbes chaque année. Plusieurs autres projets sont en développement sur l’île de Manhattan et dans différentes villes américaines. L’idée de concevoir des bâtiments en prévoyant la construction de serres sur les toits fait aussi résolument son chemin auprès d’urbanistes et d’architectes.

M. Hage — qui ne cache pas sa volonté d’« exporter » son modèle de serre « ailleurs dans le monde » — estime que ce genre de projet fait partie de la solution pour les années à venir.

La Terre comptera, d’ici 2050, plus de neuf milliards d’êtres humains. De ce nombre, pas moins de six milliards de personnes devraient vivre dans les villes. Selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), il faudra augmenter de 70 % la production agricole de la planète pour répondre aux besoins alimentaires de tous les citoyens. D’où la nécessité d’améliorer les rendements des productions ou d’accroître les surfaces cultivées. Dans un contexte de hausse du coût des transports, de raréfaction des terres cultivables et de réduction des ressources en eau, la FAO préconise l’intensification des modes de production.

La maximisation de l’utilisation de l’espace disponible sera donc incontournable. D’où un recours accru aux toits des villes. Surtout que, dans plusieurs régions, dont Montréal, les terres agricoles qui auraient pu être disponibles ont été irrémédiablement détruites pour faire place à l’étalement urbain. Ironie du sort, le terrain sur lequel s’élève maintenant l’immeuble brun au-dessus duquel est construite la serre des Fermes Lufa était une terre agricole il y a à peine quelques décennies.

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Retour à la terre en ville

De plus en plus d’urbains se lancent dans le jardinage alimentaire, motivés par la possibilité de manger des produits frais, mais aussi de participer au verdissement de leur ville. Un phénomène qui serait là pour de bon.

« Il y a un effet de mode, mais qui est là pour durer. De plus en plus de personnes veulent prendre part à ce retour à la terre », laisse tomber Élisabeth Baril, du Collectif de recherche en aménagement paysager et agriculture urbaine durable (CRAPAUD).

Annick Girard, d’Équiterre, estime pour sa part que l’engouement pour l’agriculture urbaine est intimement lié à la volonté de rapprocher les aliments des consommateurs, notamment pour réduire le transport. « La tendance vers l’alimentation locale, c’est un grand mouvement qui s’installe de plus en plus dans les grandes villes américaines et canadiennes. Ça s’étend maintenant au Québec. »

Selon les données disponibles sur le site agriculturemontreal.com, on compte désormais sur l’île 102 jardins communautaires, 99 jardins collectifs, 33 jardins institutionnels et 10 jardins d’entreprises.

Il existe aussi d’autres solutions pour bonifier l’offre alimentaire fraîche en plein cœur de la métropole. Éric Duchemin, professeur associé à l’Institut des sciences de l’environnement de l’UQAM, rêve par exemple de vergers au cœur de parcs, entretenus par les citoyens. « Pour moi, c’est la voie à suivre, l’aménagement de la ville pour et par les citoyens. »

Mais M. Duchemin souligne que les urbains jardiniers amateurs ne doivent pas oublier qu’en périphérie des territoires surasphaltés, le monde agricole québécois mériterait davantage d’attention. « Je ne pense pas que la ville autosuffisante, ce soit la voie à suivre. Il faut maintenir et renforcer les relations avec les agriculteurs périurbains. Mais l’agriculture urbaine permet de revoir le fonctionnement de la ville pour la rendre plus vivable, plus sociable aussi. »

Avec Amélie Daoust-Boisvert
6 commentaires
  • Renaud Longchamps - Inscrit 20 juillet 2013 07 h 43

    Un visionnaire

    Permettez-moi de saluer bien bas la sagesse et l'intelligence de cette initiative pour le bien-être présent et futur de l'humanité. Chapeau!

  • Nicole Moreau - Inscrite 20 juillet 2013 11 h 03

    un projet très positif pour l'avenir!

    effectivement, il va falloir prioriser de tels projets pour nourrir les gens, l'utilisation des énergies fossiles dans le transport va diminuer d'autant, limitant ainsi les risques.

    merci au promoteur et à son équipe d'avoir prouvé, rapidement, que c'était non seulement possible, mais tout à fait souhaitable.

  • Claudette Piché - Inscrit 20 juillet 2013 12 h 31

    Le jardinage et les tiques font bon ménage, une réalité niée au Québec

    Bonjour,
    Je suis une paysagiste écologique, je me suis fais piquer par une tique en 2008 et depuis j'ai la maladie de lyme. Je me fais soigner aux USA car ici les médecins et spécialistes ne connaissent pas la maladie de lyme et ses co-infections , de plus on n'a pas le droit de soigner de façon chronique. Alors les jardiniers, les maraichers, les horticulteurs, les gens qui ont des animaux en réalité tout le monde doivent être avisé de cette réalité nbiée au Québec car la Santé Publique dit que les tiques sont transportées par les oiseaux migrateurs et la maladie est concentrée en Montérégie...OHOH les outardes ne passent pas leur été seulement en Montérégie!..alors les jardiniers se doivent de redoubler de vigilance et de travailler tout comme je le fais avec un vêtement ayant des manches longues afin de se protéger et personne n'en est exmpt ..même d,une deuxième piqure! Ce n'est pas de se faire des peurs mais AU MOINS d'en ÊTRE AVERTI ! J'ai fait 3 vidéos pour informer : La maladie de lyme transmise par les tiques est une réelle menace au Québec. Merci de partager pour se protéger!

    • Sylvain Auclair - Abonné 20 juillet 2013 16 h 39

      Merci de votre témoignage. Dans quelle région vivez-vous?

  • André Michaud - Inscrit 20 juillet 2013 16 h 09

    Idée originale, produits plus savoureux?

    Le transport des légumes oblige à cultiver de variétés plus "coriaces" donc moins juteuses.

    Comme il n'y aura pas de long transport dans ce cas ci , ce que je trouve original ce sont ceux qui en profitent pou cultiver des variétés plus savoureuses qui ne tolèreraient pas le transport. Commme le produit devient supérieur et plus rare , il se vend plus cher et devient plus rentable.

    Si la production n'est pas assez importante pour le grand public, elle peut l'être pour certains restaurants recherchant des produits de qualité supérieure.

    Bonne chance aux entrepreneurs maraichers de ville !

  • Stéphane Beaulieu - Inscrit 21 juillet 2013 08 h 00

    Cultiver la confusion.

    Je croyais que leurs produits était certifié biologique et j'apprend que leurs légumes sont hydroponique donc cultivés dans l'eau avec des engrais chimiques et ils se vantes de ne pas utiliser d'herbicides ( je n'ai jamais vu de mauvais herbes pousser dans l'eau) et tout ça au prix du bio,franchement!

    En plus ,pas de certification biologique donc pas de contrôle d'inspecteurs, bonjour les fongicides.

    Certains de leurs fermes partenaires sont des fermes certifiés biologique,donc il peuvent clamer qu'ils vendent du bio.

    C'est quand même un bon plan d'affaire ,produire des légumes de façons industrielles et s'associer a quelques fermes bio et tout mettre dans le même panier.
    Bravo