Par la faute d’un train fou

Le travail des pompiers, des policiers et des enquêteurs se poursuivait vendredi dans la « zone rouge ».
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Le travail des pompiers, des policiers et des enquêteurs se poursuivait vendredi dans la « zone rouge ».

« La ville des âmes en peine. » C’était le titre qui coiffait un article de Rémi Tremblay, journaliste à l’Écho de Frontenac, l’hebdo de la région de Lac-Mégantic, lundi dernier. Un titre on ne peut plus évocateur, toujours criant de pertinence une semaine après la dérive d’un train fou, parti on ne sait toujours comment ni pourquoi à vive allure vers le coeur de Lac-Mégantic, y détruisant au passage vies humaines, patrimoine et environnement.

Les bureaux de l’Écho étaient situés sur la rue Laval, en pleine « zone rouge », à quelques jets de pierre du cratère laissé par le passage de cinq locomotives de la Montreal, Maine and Atlantic Railway (MMA) et de leurs 73 wagons remplis chacun de 100 000 litres de pétrole brut. On connaît la suite : course folle, déraillement, entrée de front dans un resto-bar plein à craquer pour une première soirée d’été invitant à la fête, au bonheur de chanter, au plaisir entre potes.


« La fin de semaine allait être agréable, surtout que la température chaude acclamait le retour de l’été après des jours de pluie », écrit Rémi Tremblay dans ce papier détaillant une sorte de fin du monde, parsemé des noms de tous ces gens qu’il connaissait, de toute évidence. « En soirée, le Musi-Café accueillait une masse d’habitués et de nouveaux venus. » Fauchés au début d’une nuit chaude, une cinquantaine de citoyens endormis ou faisant la fête, selon le décompte le plus récent de la Sûreté du Québec et du Bureau du coroner, ont perdu la vie dans une succession d’explosions et un brasier d’une intensité rare.


Pourquoi et comment ? Une semaine après cette tragédie dont les Méganticois se remettront, mais à toutes petites doses, les questions s’amassent, plus troublantes les unes que les autres. Outre la séquence d’événements, que le Bureau de la sécurité des transports du Canada permettra d’éclairer avec son enquête, il y a de tout pour tous dans la malle à interrogations : autant de pétrole en circulation sur nos voies ferroviaires confronte les citoyens à une dépendance énergétique qui n’est pas en voie de s’éteindre. Et la sécurité ? Et l’état des voies ferrées ?


La gamme des états d’âme


Mais avant de plonger dans ces grands débats de nature politique, environnementale et économique, l’heure est à la reconstruction pour les 6000 habitants de Lac-Mégantic. L’ouverture de la « zone jaune », jeudi, a permis de saisir encore un peu plus en images l’immensité de la dévastation. Des wagons-citernes empilés. Des maisons disparues. Comme les débris qui jonchent la scène de crime vadrouillée par 200 policiers, et qui est analysée au peigne fin à la manière des archéologues pour retrouver dépouilles et preuves, ce sont des couches de détresse qui s’amoncellent sur l’âme des Méganticois.


« La vie reprend tranquillement, malgré tout », racontait jeudi après-midi Jean Gauthier, dont la maison de la rue Agnès, de l’autre côté de la rivière Chaudière, offre une vue imprenable sur la ville incendiée. « Je vois du linge sur la corde, j’entends des tondeuses. »


Vif contraste d’avec l’impression de ville fantôme des premières heures. Samedi midi, alors que grondaient encore l’immense brasier et sa fumée toxique et noire au bout de la rue Laval, un silence de… mort emplissait la ville. Hormis quelques restaurants devenus des points de rencontre essentiels, et l’école secondaire transformée en refuge d’urgence, la ville aux âmes en peine perturbait le nouvel arrivant par l’anormalité de son calme.


M. Gauthier a perdu des amis dans le drame. Lui-même l’a échappé belle : comme des dizaines de ces rescapés du hasard, il était au Musi-Café jusqu’à 19 h, mais a dû retourner au bercail pour terminer un projet - ô ironie, quand tu nous tiens : le publicitaire devait terminer la carte interactive des meilleurs attraits de la région, dont 12 aujourd’hui sont partis en fumée… « J’avais promis à des chums que j’y retournerais vers 23 h, mais j’étais trop crevé. Je suis resté à la maison. » Divine décision. Des récits comme le sien, il y en avait à cueillir au coin de toutes les rues cette semaine.


Depuis le balcon de son deuxième étage, Jean Gauthier a vu la ville s’embraser. La vidéo qu’il en a tirée est saisissante. Le « train d’enfer », comme il l’appelle, a arrêté sa course dans sa cour, où la voie ferrée passe depuis toujours, avec tous ses irritants. « Je l’ai dans la face jour et nuit. La nuit, il est éclairé pour la surveillance, c’est tellement lugubre. » Les quatre rangées de maisons qui l’empêchaient de voir l’église ont brûlé. Au loin, des experts de tout acabit dépouillent une scène de crime. On ose à peine y plonger le regard…


Ville fantôme


Lorsque cette opération aussi délicate que nécessaire sera terminée, le retour en ville, où la rue Frontenac et nombre de ses commerces ont été rasés, sera douloureux. « Je ne sais pas comment je vais réagir, ce sera une ville remplie de fantômes. Je veux la voir, parce que c’est essentiel, mais en même temps, je ne veux pas. J’ai peur », dit M. Gauthier, qui comme plusieurs concitoyens, rôdait en ville mercredi pour apercevoir la bouille d’Ed Burkhardt, grand patron de MMA.


En attendant que l’on comprenne ce qui a bien pu faire avancer un train tout seul, la ville doit songer à se réinventer tout en procédant à un bilan des morts qui n’est pas terminé - le sera-t-il jamais ? Au cours de la semaine, le vocabulaire de la tragédie a beaucoup changé. Dimanche, lundi, on « cherchait » encore les disparus, une rengaine reprise même par les autorités. La force spectaculaire des flammes et, surtout, l’incapacité totale pour les secours d’accéder au noyau du drame pendant au moins trois jours laissaient pourtant très peu de place à l’espoir. Ce n’est que mercredi qu’on a commencé à parler de personnes « vraisemblablement décédées ». Désormais, les citoyens sont en deuil. Tous ont perdu un membre de la famille, un proche, un collègue ; certains, tout cela à la fois.


Dans les rues de la ville, au fur et à mesure que le périmètre de sécurité diminuait et que les occupants retrouvaient maisons et habitudes, on a vu déambuler des intervenants psychosociaux pour offrir du soutien, de tout acabit. De la bouteille d’eau à l’accolade, les besoins sont multiples.


L’indicible commence à circuler dans les conversations. Un respect élémentaire commande de ne pas s’aventurer dans cette bulle de douleur. Mais nous avons tous compris, alors que les citoyens se recueillaient vendredi soir en une première veille de deuil, que relever Mégantic est une opération qui vise bien plus l’âme d’une communauté, écorchée ces jours-ci de manière quasi inconcevable, que les murs effondrés d’un centre-ville.


***

Samedi À 1 h 14, un train de la Montreal, Maine and Atlantic Railway déraille aux abords du Musi-Café, rue Frontenac, entraînant une suite d’explosions incendiaires et destructives. La première ministre Pauline Marois y voit un immense pan de « désolation ».

Dimanche Au moins 2000 sinistrés errent en ville, et cinq décès sont confirmés, alors qu’on soupçonne au total une quarantaine de disparus. Le premier ministre Stephen Harper parle d’une « zone de guerre ».

Lundi Les bilans s’alourdissent : jusque-là, 13 dépouilles ont été tirées des décombres, et les autorités calculent que 50 personnes manquent à l’appel. Les policiers ont enfin pénétré le secteur dit « zone rouge ».

Mardi L’enquête progresse : le Bureau de la sécurité des transports du Canada dévoile une chronologie des événements et la Sûreté du Québec n’écarte pas la thèse de la négligence criminelle. Quinze décès sont confirmés.

Mercredi Très attendu par des citoyens en colère, le président du conseil d’administration de la MMA, Ed Burkhardt, se dit « dévasté » et offre ses excuses aux citoyens. Ce passage attise leur colère. Le nombre de décès atteint 20.

Jeudi Pauline Marois annonce un plan d’aide de 60 millions de dollars pour soulager les sinistrés. Il s’agit d’une première phase. 24 corps sont maintenant retrouvés, dont une première victime identifiée. Il ne reste plus que 200 sinistrés hors de leurs maisons.

Vendredi 28 décès sont confirmés parmi lesquels huit victimes ont été identifiées. Le Bureau de la sécurité des transports du Canada explique l’ampleur de l’enquête qu’il doit mener, ce qui pourrait prendre des mois. «Nous sommes très loin de ce moment.» Une veille est organisée à la mémoire des victimes.

7 commentaires
  • Solange Bolduc - Inscrite 13 juillet 2013 09 h 47

    Quelle sensibilité , Madame Chouinard !!

    Et tellement bien inspiré: "Des wagons-citernes empilés. Des maisons disparues. Comme les débris qui jonchent la scène de crime vadrouillée par 200 policiers, et qui est analysée au peigne fin à la manière des archéologues pour retrouver dépouilles et preuves, ce sont des couches de détresse qui s’amoncellent sur l’âme des Méganticois."

    Et l'aricle se termine ainsi: "...relever Mégantic est une opération qui vise bien plus l’âme d’une communauté, écorchée ces jours-ci de manière quasi inconcevable, que les murs effondrés d’un centre-ville."

    Quelle belle sensibilité, de la poésie avant toute chose !

    Merci !!

  • Claude Lafontaine - Abonné 13 juillet 2013 10 h 05

    Il faut éviter un autre cas semblable

    Dans le cas de Lac-Mégantic le mal est fait, mais il faut absolument éviter qu'un autre cas semblable survienne (j'imagine qu'on a dû dire la même chose après le déraillement de l'ultratrain d'Ultramar à Mont-St-Hilaire en dec 1999) mais comment y arriver ? Comment minimiser les risques liés au transport ferroviaires ?

    Les moyens sont connus mais de toute évidence pas mis en oeuvre partout et ou dans tous les cas et sur certains points même les pratiques considérées comme acceptables par le ministère des transport sont difficilement justifiables et devraient être remises en question (un seul responsable d'un train de marchandises dangereuses, limites de vitesse des trains au passage des centre-villes et villages).

    Le BST fait des anquêtes suite aux accidents et je ne doute pas de leur compétence, mais le BST fait aussi des recommandations au ministère pour éviter que les mêmes situations ne se reproduisent, il serait intéressant de voir dans quelle mesure ces recommandations sont mises en application par le ministère des transports et lorsqu'elles ne l'ont pas été, pourquoi. On peut facilement se douter que les lobbys des ferroviaires font des pressions sur le ministère pour qu'il leur impose le moins de choses possible surtout s'il y a un coût pour elles si les recommandations du BST devaient être appliquées, mais nous devrions avoir confiance que le ministère ne fait jamais de compromis inacceptable lorsque la vie des citoyens et l'environnement est en jeu, peut-on vraiment s'y fier ?

    À très court terme, avant la fin des enquêtes et les recommandations du BST, c'est évident que limiter la vitesse des trains dans les zones à risque (les centres-ville/village) minimiserait les risques, Montmagny a subi au moins 4 déraillements de trains dans son centre ville et son maire se bat encore avec le CN sans succès pour faire réduire la vitesse du train lorsqu'il passe dans sa ville; qui peut aider autre que le ministre des transports fédéral ? Peut-on s'y fier ?

  • Eric Walter Schaffner - Inscrit 13 juillet 2013 14 h 46

    D'une tristesse sans nom...

    D'une tristesse sans nom... ou peut-être que je me trompe, trop de noms, trop de disparus. Je n'ai pu m'empêcher de contenir les larmes qui gonflaient mes paupières en vous lisant, le cœur rempli d'émotion. Pourtant je ne connais personne à Mégantic. Je ne connaissais le nom que pour son observatoire. Maintenant je sais que Mégantic c'est bien plus qu'un immense téléscope sur une montagne. Le mot tragédie semble faible. Et comme chantait, Luc De Larochellière dans sons: La vie est si fragile. Je crois que cette chanson, alors qu'on parle beaucoup de cette boîte à chanson, le Musi-Café, ce point central rassembleur qui faisait la fierté des Méganticois et qui était le repère des jeunes et moins jeunes amateurs de chansons et de prestations «live». Ce lieu, je l'espère sera debout prochainement pour qu'en lui, on se souvienne des gens qui y ont chanté à bras ouvert. Pour qu'on se souvienne de ceux qui y était pour se remplir l'âme de musique et de mots du coeur. Et pour ne pas oublié ceux et celles qui faisaient tourner la barraque, comme on dit. J'ai le cœur en peine chers Méganticois. Mes larmes, je le sais, ne serviront pas à grand chose sinon de vous dire que, je pense à vous tous. C'est une terrible tragédie!

  • André Lefebvre - Inscrit 13 juillet 2013 18 h 20

    Augmenter les normes de sécurité?

    Cela ne changera absolument rien puisqu'elles ne sont pas appliquées ou sont évitées "légalement".

    Après une petite recherche sur les freins de sécurité sur un train j'ai trouvé:

    Inventé par Georges Westinghouise en 1872, le frein à air automatique est toujours utilisé sur les trains actuels. Pourquoi? Parce qu'il ne peut pas y avoir plus sécuritaire.
    C'est un système de sécurité "par défaut". C'est à dire que pour enlever les freins, il faut y mettre de la pression. Autrement dit si la pression est absente, tout le train (incluant les wagons) sont automatiquement sur les freins. On ne peut bouger le train sans partir le moteur et monter la pression pour enlever le freinage.

    Sans pression sur les freins, il est impossible que le train bouge même dans une pente.

    Il devient plus compréhensible que le site de la catastrophe ait été jugé "scène de crime" aussi rapidement. Mais il est encore moins compréhensible que l'événement ait eu lieu. Qui donne la permission de garder la pression dans ce système de freins à l'arrêt pour la nuit?

    André Lefebvre

    • Claude Lafontaine - Abonné 13 juillet 2013 23 h 21

      Les freins, c'est LA question centrale dans toute cette affaire, je fais la même interprétation que vous du comportement normal du système de freinage des trains : Pas de pression d'air = activation automatique des freins sur tous les wagons (tous les 73) et si les sabots des freins sont en bon état le convoi ne peut bouger même si le moteur de la locomotive est arrêté... à moins que la majorité des sabots des freins soient complètement usés / complètement inefficaces et sur plus de 60 des 73 wagons (il semble que l'application des freins sur une dizaine de wagons est normalement suffisant pour maintenir un convoi immobile).

      Mais curieusement après une semaine, y'a rien de clair qui ressort là-dessus, au contraire les différents médias tournent autour du pot parfois avec des supposés spécialtes qui se disent incapable de répondre à cette question.. il faudra attendre les résultats de l'enquête du BST qu'ils disent. Durant ce temps, le jour même du déraillement d'un train en France les autorités ont clairement identifier la cause du déraillement : un bris du système d'aiguillage.

      Dans le cas de Lac-Mégantic il y a peut-être eu erreur humaine et l'enquête le dira, mais quelqu'un devrait être en mesure de confirmer comment au juste fonctionne normalement le système de freinage du train ! Pas de pression = pas de freins ou le contraire, j'ai beaucoup de difficulté à comprendre pourquoi après une semaine on arrive pas à clarifier cette question là.

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 14 juillet 2013 09 h 27

      Et quand un expert prend la parole pour nous l'expliquer, soit qu'il ne veux pas rentrer dans les détails techniques qui nous le ferait comprendre ou qu'il se fait couper la parole pour passer une annonce commerciale. C'est enrageant ! Y t'y quelqu'un qui fait exprès ?

      Je veux savoir si les freins sont dessus quand le train est arrêté ou pas, c'est simple ça ! Et pourquoi si les freins sont dessus, pourquoi il s'est mit à rouler ? Qu'est-ce qu'il y a de compliqué là-dedans ?

      Les deux seules lois à étudier ici sont : La résistance et la gravité !

      Pour l'amour du ciel !

  • Jacques Moreau - Inscrit 16 juillet 2013 00 h 16

    Procédures sécuritaires

    A ce je comprend de cette histoire, le train a dévalé la pente suite a une série de petits évènement, qui individuellement pourraient être anodins, mais ensemble, conduisent à une catatrophe. Il se pourrait aussi que les "statèges de la sécurité" avaient pensé une procédure très sécuritaire mais impratique et qu'on ne suivait pas toujours, parce que trop longue, et/ou source de d'autre problèmes.