Lac-Mégantic : le patron de la MMA attise la colère

Dans une rencontre plutôt houleuse avec les journalistes, Ed Burkhardt, dont la visite était attendue de pied ferme à Lac-Mégantic, s’est affirmé « dévasté » par les événements.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Dans une rencontre plutôt houleuse avec les journalistes, Ed Burkhardt, dont la visite était attendue de pied ferme à Lac-Mégantic, s’est affirmé « dévasté » par les événements.

Lac-Mégantic – La sortie de l’ombre du grand patron de la Montreal, Maine and Atlantic Railway (MMA), Ed Burkhardt, n’a pas apaisé la douleur des résidants de Lac-Mégantic.

« Nous présentons nos plus humbles excuses aux personnes de cette municipalité. […] Je me sens terriblement mal. Je suis dévasté par ce qui s’est passé », a déclaré M. Burkhardt lors de sa première sortie publique dans la communauté éplorée par la disparition de 50 des siens. La Sûreté du Québec a en effet affirmé mercredi que les 50 personnes encore portées disparues sont désormais considérées comme « vraisemblablement décédées ». Les dépouilles de 20 d’entre elles ont été retirées des décombres jusqu’à maintenant.


À un jet de pierre de la « zone rouge », le président de Rail World a assuré que les ressources financières de son groupe seront consacrées à l’aide à la population endeuillée. « C’est la priorité », a-t-il dit à la presse, précisant du même souffle que sa compagnie bénéficie d’une couverture d’assurance adéquate dans ce genre de situation.


Ces propos n’ont toutefois pas calmé la colère des résidants, qui l’attendaient de pied ferme. « Je suis venu voir l’assassin de mes fils », a dit Raymond Lafontaine quelques minutes après le vif échange entre M. Burkhardt et un groupe compact de journalistes. « Il a fait sauter notre centre-ville, puis a volé nos enfants. » Le fils et les deux belles-filles du natif de Lac-Mégantic comptent parmi les 50 victimes de la catastrophe. « Quand quelqu’un ne se présente pas le nez tout de suite, il a des choses à cacher », a-t-il ajouté d’un ton calme.


En plus de son arrivée tardive à Lac-Mégantic, plusieurs n’ont pas digéré qu’il s’en prenne publiquement à l’opérateur du train, Tom Harding. M. Burkhardt a en effet complètement lâché son opérateur de train après qu’il ait apparemment modifié son témoignage à propos des événements précédant l’explosion de wagons-citernes au coeur de la municipalité. M. Harding n’aurait pas serré correctement les freins manuels du convoi comme il l’avait pourtant juré précédemment, selon le président du conseil d’administration de la MMA. « Il ne travaillera plus pour nous », a spécifié M. Burkhardt.


« Il accuse le petit qui, lui, suit les ordres de la compagnie. Je trouve cela de valeur pour ce monsieur », a dit Alyssia Bolduc. Dès qu’elle a aperçu M. Burkhardt dans son téléviseur, sans réfléchir, elle a accouru sur les lieux de la conférence de presse. Elle devait le voir de visu. Son conjoint et sa mère l’ont suivie. À ses yeux, l’homme d’affaires américain a pris une série de « décisions toutes croches » dans le seul but de générer des économies d’échelle au prix de la sécurité des riverains de ses chemins de fer. « Ça nous met encore plus en colère qu’il soit ici, parce que je le trouve effronté », a ajouté Mme Bolduc.


« C’est toujours la même affaire. Ce n’est pas de sa faute, ce n’est pas de sa faute. Il n’a aucun remords », a poursuivi sa mère, Johanne Orichefqui.


Persona non grata


À l’occasion du point de presse, Ed Burkhardt a dû hausser le ton à plusieurs reprises afin que ses réponses éclipsent les quolibets fusant aux alentours. La MMA refuse toujours de participer au financement d’un nouveau tracé de la voie ferroviaire afin que les trains contournent le centre-ville. En revanche, elle entend continuer bon gré mal gré à faire transiter ses trains dans la région.


La Sûreté du Québec a mis fin au point de presse - en anglais seulement -, puis a enjoint à l’homme d’affaires de s’engouffrer dans un véhicule balisé. Cinq jours après la série d’explosions meurtrières qui ont rasé le coeur de Lac-Mégantic dimanche, le président du conseil d’administration de la MMA a été interrogé pendant près de quatre heures par les enquêteurs de la Sûreté du Québec.


M. Burkhardt souhaitait rencontrer les familles de Lac-Mégantic dont la vie a été bouleversée par le déraillement du convoi de wagons-citernes. La mairesse Colette Roy-Laroche l’avait toutefois dissuadé de se rendre à la polyvalente Montignac, où ont trouvé refuge la plupart des 600 personnes évacuées, a-t-il fait remarquer. « Elle veut tout contrôler. »


S’il tente d’accéder aux espaces réservés aux personnes évacuées, il se cognera le nez à des portes closes, a souligné l’inspecteur Michel Forget. « Il ne sera pas accrédité pour la zone jaune », a-t-il affirmé.


Le chef d’entreprise a été confronté à la grogne populaire depuis qu’il a posé le pied dans la municipalité. Ses faits et gestes sont épiés.


Il demeurera à Lac-Mégantic également jeudi, a-t-il indiqué. Il a promis d’être accompagné d’un interprète afin d’interagir avec des locuteurs francophones.


M. Lafontaine a qualifié le magnat du ferroviaire de « danger public ». « Pourquoi endurons-nous cela ? […] Oui, il y a des choses qui peuvent arriver ! Mais ne transportons pas [de wagons-citernes remplis de pétrole léger] sur une voie faite pour transporter du bois, de la nourriture, un peu de pétrole, mais pas juste du pétrole ! », s’est-il exclamé. Il appelle Ottawa et Québec à « mettre leurs chaussures ». « Oui, il y a eu un accident. Oui, on va se relever. Oui, on va continuer à vivre et à bâtir. Mais, il n’y aura plus un câlisse de train noir qui va passer près de nos maisons. Ça, je t’en passe un papier », a lancé M. Lafontaine, se disant « massacré à l’intérieur ». « Mais je ne suis pas fâché. » Il dit « rester debout en attendant que les autres reviennent ». « Je vais pleurer plus tard. »


Ses propos ont trouvé écho à Québec. Le gouvernement du Québec gardera à l’oeil la MMA. « En plus de notre profonde tristesse, nous éprouvons un sentiment de colère bien légitime », a déclaré la première ministre Pauline Marois. « En temps et lieu, aussi bien l’entreprise que les autorités concernées devront rendre des comptes », a-t-elle averti, en marge de la présentation d’un premier plan d’aide de 60 millions de dollars, dont 25 millions sont destinés à l’aide d’urgence. Selon elle, « jamais un tel événement n’aurait dû se produire ».


La chef du gouvernement doit effectuer une nouvelle visite à Lac-Mégantic ce jeudi.


Par ailleurs, une première dépouille a été formellement identifiée par l’équipe du Bureau du coroner mercredi parmi les 20 retirées à ce jour des décombres. Son corps n’aurait pas été trouvé sur le site de l’ancien Musi-Café. « Cette identification-là, quelques jours à peine après le début des recherches, je pense, atteste le fait que les travaux progressent bien. Ce sont des travaux qui sont longs, qui sont ardus, et qui déjà donnent des résultats positifs. Je pense que c’est encourageant pour la suite », a dit la porte-parole du Bureau du coroner, Geneviève Guilbault.


À ces dépouilles retrouvées s’ajoutent les 30 personnes manquant toujours à l’appel. Les familles de ces cinquante victimes ont reçu durant la journée de mercredi la visite d’agents de police, du Bureau de la sécurité dans les transports (BST), d’intervenants psychosociaux, ainsi que de membres de la Chambre des notaires, afin de se préparer au pire. « [Ils étaient présents] pour appuyer ces familles éplorées », a fait savoir l’inspecteur Michel Forget, de la Sûreté du Québec.


***

Rassemblement à la mémoire des victimes

Le drame qui frappe la municipalité de Lac-Mégantic touche tout le Québec. En signe de solidarité, une veillée aux chandelles sera organisée, vendredi soir, dans une trentaine de villes de la province. Les citoyens sont invités à se rassembler à la mémoire des victimes et des familles éprouvées par la tragédie. Le lieu de rendez-vous est la place d’Armes à Montréal, la terrasse Dufferin à Québec, le parc Jacques-Cartier à Gatineau, le parc Camirand à Sherbrooke ou encore, le parc Christ-Roy à Longueuil. La liste des lieux de rassemblement est disponible sur la page Facebook « Vendredi une pensée à la chandelle pour Lac-Mégantic. » Des rassemblements sont prévus dans la plupart des grandes villes du Québec dont Chicoutimi, Rimouski, Val-d’Or et Trois-Rivières. Les personnes intéressées à organiser des veillées dans leur municipalité peuvent aussi s’y inscrire. Les heures varient, mais la plupart des veillées sont prévues à 20 h.

34 commentaires
  • Marcel Bernier - Inscrit 11 juillet 2013 01 h 01

    Parfaitement obscène!

    Il est là, en chair et en os, monsieur Grippe-sou. Celui-là même qui, pour épargner sur les frais engendrés par l'emploi d'un personnel adéquat relié au transport de matières dangereuses, a permis qu'une communauté soit dévastée et qu'elle pleure un nombre impressionnant de disparus.
    Il est là, venu constater, de visu, la perte de ses wagons-citernes. Il peut enfin commencer son processus de deuil.
    Il est là, entouré par une meute de journalistes, comme une « rock star ».

  • Pierre Schneider - Abonné 11 juillet 2013 05 h 48

    Du bout des lèvres

    Le monsieur ne s'est excusé que du bout des lèvres devant l'insistance des questions répétitives des reporters à ce sujet. On voyait bien qu'il était beaucoup plus préoccupé par la reprise du passage de ses trains à Lac Mégantic que de tout autre problème refilé aux asurances.

  • Réal Simard - Abonné 11 juillet 2013 06 h 19

    Coupable ou responsable ?

    Le drame du Lac Megantic est horrible et les responsabilités doivent être établies par la justice.

    Le Québec est un état de droit et il il ne faut pas tout mélanger entre celui qui doit effectuer des taches de sécurité sur les engins qu'il conduit et celui qui a la responsabilité de fournir le personnel en nombre suffisant, qualifié et formé a la conduite des engins ainsi que des équipements en bon état de fonctionnement.

    Les commentaires anti-patron, anti-profit, anti n'importe quoi n'ont pas leur place dans ce drame aussi effroyable que celui du Lac Megantic ou tant de personnes ont perdu la vie.

    • Nadeau Laurent - Inscrit 11 juillet 2013 12 h 05

      Nos profits sont plus importants que vos vies. Dixit MMA et monsieur simard.

    • Réal Simard - Abonné 11 juillet 2013 15 h 36

      C'est vraiement du n'importe-quoi!

  • François Ricard - Inscrit 11 juillet 2013 06 h 35

    Le laisser-faire

    Et dire qu"il y a encore plein de gens pour nous dire que le gouvernement ne doit pas s'immiscer dans les affaires du privé, que le privé est bien capable de se policer lui-même.
    Le marché doit être complètement libre.
    Le marché, laissé à lui-même, ne fonctionne que par cupudité et irrespônsabilité.

    • Patrick Lépine - Inscrit 11 juillet 2013 12 h 16

      C'est le privé qui s'immisce dans nos gouvernements, et ils souhaitent que ça soit une relation à sens unique!?

      Ce ne sont pas des personnes "morales" comme elles le prétendent, il faut que les gens en prennent conscience. Quand il arrive des "incidents" comme le dit notre bien aimé premier ministre, ce sont quelques individus qu'on met en prison, on les remplace, et on demande aux suivants de faire mieux en terme de profits "et" de légalité, c'est infaisable!

    • Richard Laroche - Inscrit 11 juillet 2013 12 h 57

      Le problème avec le gouvernement qui s'immice dans le privé, c'est que c'est presque toujours pour protéger et avantager des privilégiés (corporatisme, portes tournantes, caisse électorale et terrain de golf...) et non pour corriger les fautifs.

      Au final, si le gouvernement ne tenait pas cette compagnie ferroviaire de broche à foin sous son aile exécutive, la Justice aurait certainement déjà saisi tous les actifs de la compagnie et Burkhardt serait arrivé à Lac Mégantic à genoux vêtu d'un sac à patates et les menottes au poignet.

      Le gouvernement n'intervient que là où on lui demande. Et qui fait ces demandes? Les corporations qui se tiennent au lobby. Corporations commerciales, corporations syndicales, corporations de citoyens... tous se battent pour se faire entendre au lobby et pour peser dans la balance électorale.

      Le gouvernement n'intervient jamais pour des corporations qui n'ont aucun privilège à demander et qui respectent toutes les règles sans déranger personne. En revanche, une compagnie au bord de la faillite qui veut retarder une révision des règlements ferroviaires pour pouvoir utiliser des wagons à rabais voudra certainement solliciter l'aide d'un parti politique, pour "sauver des emplois", "cotiser au parti" ou autre argument (peu importe).

      Le gouvernement n'intervient jamais pour l'intérêt ou la sécurité des citoyens qui ne se plaignent pas. C'est pourquoi la vigilance civile et la méfiance individuelle de chaque citoyen sont les seules garanties pour pouvoir alerter les concitoyens et soulever un mouvement suffisant pour forcer le gouvernement à agir avant qu'un mal ne soit fait.

      Malheureusement, le syndrôme de ti-coune fait que la vaste majorité du monde s'illusionne que le gouvernement veille à nous protéger, alors que c'est à nous de surveiller le gouvernement.

      Sutrout, aucune structure participative ne facilite l'implication citoyenne. C'est juste trop d'effort de manifester ou de signer une pétition... avant qu'un malheur n'a

  • Pierre-R. Desrosiers - Inscrit 11 juillet 2013 06 h 38

    Denis Lebel, traducteur

    J'ai été surpris de ne pas voir Denis Lebel accompagner Burkhardt lors de sa «conférence de presse». N'est-ce pas le rôle du ministre fédéral des Transports, dans ce gouvernement, de traduire au peuple les propos de l'industrie pétrolière?

    Desrosiers
    Val David

    • Julie Blaquière - Inscrite 11 juillet 2013 10 h 00

      Pas de capital poliltique à amasser là! Et pourtant il aurait dû le faire par respect pour les sinistrés qui ne "décolèreront" pas de sitôt.