Lac-Mégantic : la lumière se fait lentement

Une fillette marchait tranquillement mardi après-midi sur la voie ferrée empruntée par le convoi qui a causé la catastrophe survenue samedi dernier à Lac-Mégantic. Un arc-en-ciel illuminait le ciel après une forte averse.
Photo: - Le Devoir Une fillette marchait tranquillement mardi après-midi sur la voie ferrée empruntée par le convoi qui a causé la catastrophe survenue samedi dernier à Lac-Mégantic. Un arc-en-ciel illuminait le ciel après une forte averse.

Les enquêteurs du BST avancent dans un chemin miné, mais la première phase de leur analyse, dévoilée partiellement mardi à Lac-Mégantic, montre une première contradiction troublante. Contrairement à la première version des faits établie par les autorités de la Montreal, Maine and Atlantic Railway (MMA) lundi, il y a bel et bien eu un employé de la compagnie qui a été prévenu suffisamment tôt vendredi soir dernier, alors que le train était arrêté à Nantes, mais en difficultés techniques. Le président de la compagnie mère de Chicago, Rail World, Ed Burkhardt, a d’ailleurs nuancé ses propos mardi dans un entretien accordé à Radio-Canada, et a refusé de blâmer le service des incendies de Nantes, qui a été appelé pour éteindre un incendie sur le convoi.


La chronologie établie par le BST stipule que le train s’est arrêté vendredi soir dernier à Nantes, vers 23 h. Qu’à 23 h 50, un incendie a été signalé au « contrôleur de la circulation ferroviaire de la compagnie », que le service des incendies de Nantes est arrivé pour éteindre le feu, qu’un employé de la MMA autre que le conducteur est arrivé ensuite sur les lieux pour aider le service des incendies, comme l’a expliqué mardi Ed Belkaloul, gestionnaire régional d’enquête au BST.


« Vers minuit, on sait que le moteur a été coupé. Le feu est éteint, et environ vers 1 h du matin, le train a commencé à rouler [seul] juste après le départ des pompiers et du représentant de la compagnie », a-t-il ajouté.


Entre autres informations récoltées par quelque 14 enquêteurs, le BST a déterminé qu’une pente d’environ 1,2 % sépare Nantes de Lac-Mégantic, ce qui explique la vitesse élevée avec laquelle le train est entré dans la ville, pour dérailler dans une courbe à 1 h 14 précise le samedi. Le président Burkhardt croit que le train roulait alors entre 80 et 95 km/h.


Il a aussi été confirmé que le train était toujours resté sur la voie principale, jamais sur la voie d’évitement sur laquelle, à l’aide d’un dérailleur, la tragédie aurait été évitée. À cet égard, la direction de Transports Canada a fait le point mardi après-midi en indiquant notamment qu’un train laissé seul sur une voie principale n’est pas chose courante. « Je n’ai pas de chiffres, mais généralement, les trains sont dans une voie d’évitement, où les aiguillages sont verrouillés en position renversée, où il y a un dérailleur qui est verrouillé sur la voie ferrée de sorte que le train ne peut pas être bougé, a dit le directeur général de Transports Canada, Luc Bourdon. En voie principale, ça ne se fait pas fréquemment, non. »


L’utilisation de wagons-citernes de classe 111, pour usage général allant du transport d’huile de maïs jusqu’à celui de pétrole brut, a aussi fait l’objet d’analyses. « Ce sont des wagons destinés au transport de toutes sortes de marchandises, donc ce ne sont pas des wagons qui sont protégés comme ceux qui, par exemple, transportent du propane », a expliqué M. Belkaloul. Il n’y a rien d’illégal dans l’utilisation de ce type de wagon, a dit l’enquêteur, tout en ajoutant qu’un déraillement passé à La Tuque impliquant ce type de wagons transportant de l’acide a conduit déjà le BST à produire une recommandation ciblant les « faiblesses » de ces wagons-là.


Chez Transports Canada, la directrice générale du transport des marchandises dangereuses, Marie-France Dagenais, explique que de nouvelles normes sont en voie d’être développées pour la construction des wagons transportant des matières dangereuses. « Nous avons travaillé là-dessus, avec l’industrie américaine, avec les manufacturiers là-bas et le gouvernement américain. L’acier est plus épais et offre une meilleure protection des valves. »


Transports Canada a expliqué que les fameux wagons ont subi une inspection vendredi dernier et aucune défaillance n’a été constatée, a dit M. Bourdon. « On a aussi examiné les freins. Mais les locomotives n’étaient pas là, car dans une cour de triage, le couplage n’a pas encore été fait. »


Questions sans réponses


Des questions essentielles restent toujours en suspens : quelle est la cause de l’incendie ? Les freins à main applicables sur les wagons-citernes ont-ils été activés ? « Cette information sera disponible lorsque nous aurons accès aux wagons », dit M. Belkaloul, du BST. Plusieurs des wagons sont dans un empilement sur la scène du crime. Les règles dictant le nombre de freins à main à appliquer suivent le poids et la longueur d’un convoi, a expliqué Ed Belkaloul. « Mais ce sont des règles qui sont laissées à la discrétion des compagnies, car elles doivent aussi les ajuster en fonction de la géographie et de la pente du terrain. »


L’accès à la « boîte noire » de la locomotive arrière a permis de comprendre certains faits, certains d’entre eux seulement ayant été divulgués aux médias. Des cinq locomotives comprises dans ce train de transport, une seule avait un moteur en marche au moment de l’incendie, ont compris les enquêteurs du BST. Le président de Rail World a indiqué que déjà, il a été décrété que des changements d’équipe ne se feraient plus à Nantes. « Ce sera à Sherbrooke, c’est un meilleur endroit. Ils pourront passer le train au prochain conducteur. »


Enquête criminelle


Quant à l’enquête policière, un scénario de négligence criminelle fait maintenant partie des hypothèses examinées par la soixantaine d’enquêteurs de la Sûreté du Québec affairés jour et nuit à ratisser la scène de crime qu’est le centre-ville dévasté de Lac-Mégantic.


C’est ce qu’a indiqué mardi après-midi l’inspecteur Michel Forget de la Sûreté du Québec. « Du temps et de l’espace, c’est ce dont nous avons besoin pour aller au bout de cette enquête criminelle », a-t-il dit, en expliquant que 200 policiers examinent le site à la recherche du moindre élément de preuve sur la scène de crime.


La négligence criminelle « est une thèse envisagée », a expliqué le policier, faisant un appel très senti au respect de la zone rouge. Toute entrée sur la scène de crime sera jugée illégale et considérée comme une entrave au travail des policiers. « Ça va prendre le temps qu’il faut pour une scène de crime de cette ampleur et pour mener à des accusations criminelles », a-t-il dit, en réponse à une question portant sur la durée de cette enquête.


 

Avec la collaboration de François Desjardins   

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