Relève agricole - Alexis Waridel, berger des temps modernes

« Il faut savoir faire un peu de tout pour être agriculteur », affirme Alexis, tour à tour berger et vétérinaire, mécanicien et agronome, gestionnaire, mais avant tout grand amoureux des animaux.
Photo: - Le Devoir « Il faut savoir faire un peu de tout pour être agriculteur », affirme Alexis, tour à tour berger et vétérinaire, mécanicien et agronome, gestionnaire, mais avant tout grand amoureux des animaux.

Comme tous les matins d’une période intense de mise bas chez ses brebis, Alexis Waridel fait mentalement sa prédiction du jour, puis entre dans la bergerie. S’il trouve cinq nouveaux agneaux en faisant sa tournée matinale, le jeune éleveur de 24 ans sera heureux. Eureka ! Aujourd’hui, le résultat est meilleur que dans ses rêves : dans les enclos où quelque 90 brebis bêlent à qui mieux mieux, il y a six petits nouveaux.


À la ferme Lochette de Mont-Saint-Grégoire, en Montérégie, on fait dans l’agneau depuis 2003, année où Pierre Waridel et sa femme Michelle Cossette ont décidé de tourner le dos à des années de production laitière pour tenter l’aventure ovine. « C’était tout un pari mais, avec le recul, on peut dire qu’on a fait le bon choix », raconte Pierre, 54 ans, dont l’entreprise familiale passera le cap de la troisième génération d’agriculteurs, car le transfert de la ferme au fiston Alexis est en cours. « On s’est dirigés vers un marché de niche, l’agneau, dans un contexte qui nous est favorable et où les Québécois veulent de plus en plus savoir d’où vient ce qu’ils mangent. »


Des 1000 producteurs d’agneau que compte le Québec, rares sont ceux qui, comme dans cette ferme d’élevage de 500 brebis, produisent, transforment et mettent en marché leur produit. « Notre mise en marché est une plus-value extraordinaire, et avec Montréal à proximité et sa couronne, on a quasiment la moitié de la population du Québec dans notre cour. On serait fous de ne pas en profiter », dit Pierre.


Cette chaîne de production quasi complète (Pierre est boucher à ses heures et Michelle fait mariner et cuisine l’agneau) assure un lien direct avec le consommateur au moment de vendre les spécialités de la maison dans un marché public fermier. « Au marché, les gens sont heureux de rencontrer « leur » producteur d’agneau, raconte Michelle, 55 ans. Ils sont prêts à venir jusqu’à la campagne pour acheter de l’agneau directement du producteur. »


À chaque brebis son agnelet


Ce choix entrepreneurial ne les fait pas rouler sur l’or, mais ils ont le sourire des gens heureux. Leurs produits ne sont pas vendus en épicerie, car une certification leur manque, ils sont à la merci des fluctuations du prix de l’agneau (qui chute en fonction des importations moins chères), ils luttent sans arrêt pour répondre aux mille et une exigences encadrant la profession, ils n’ont rien vu de très encourageant dans la dernière politique de souveraineté alimentaire (« C’était même pas une souris, c’était un avorton ! »), mais, malgré tout, Alexis ne doute pas de trouver son bonheur ici, dans le pré…


C’est dans l’étable que se trouve le premier maillon de la chaîne familiale, là où ce matin Alexis scrute les enclos avec un air soucieux. « La job de berger, c’est un gros pourcentage d’observation », dit-il en faisant le décompte des bêtes vigoureuses et des plus frêles, à qui il donnera plus tard du colostrum de vache histoire de leur offrir un meilleur départ. Le défi du jour est de taille : puisque de nouveaux agneaux sont nés dans les enclos où se trouvaient plusieurs brebis enceintes, il faut maintenant associer le bon petit à la bonne brebis. Pas une mince affaire !


Il faut être aux aguets et agir prestement. La brebis renifle ses moussaillons et repousse très violemment celui qui n’est pas le sien. Un test de maternité pratiqué plus tard viendra confirmer la justesse des paires qu’Alexis a formées en transportant dans ses mains un agneau, puis un autre, et encore un autre. Dans un petit cahier, il consigne les nouveaux venus, leur poids, le numéro de la mère. Avec son stagiaire Émile Samuel, 15 ans, un passionné d’agriculture, Alexis donne les premiers soins aux bébés : vitamine A et D, un petit vaccin préventif, de l’iode autour du cordon ombilical, et même un biberon de lait pour ceux qui sont plus paresseux sur la tétée.

 

Essentielle polyvalence


« Il faut savoir faire un peu de tout pour être agriculteur », confirme Alexis, tour à tour berger et vétérinaire, mécanicien et agronome, gestionnaire, mais avant tout, de son propre aveu, grand amoureux des animaux. « Il avait 12 ans et déjà, chaque fois qu’on lui posait la question, il disait qu’il voulait devenir agriculteur », raconte Pierre, qui s’est libéré du « train » mené deux fois par jour, matin et soir, depuis qu’il a transféré la responsabilité de la bergerie à son deuxième enfant - l’aînée et le benjamin n’avaient pas la vocation d’agriculteurs.


« Pour nous, la relève, c’est Alexis », poursuit Michelle. Mais se cache un étrange paradoxe derrière la passation des pouvoirs, qui se fera graduellement plutôt qu’en une fois chez le notaire, tant la somme en jeu est colossale et les rouages fiscaux à suivre, délicats. « Notre garçon va devoir assurer notre retraite ; c’est la première affaire sur sa liste », dit Michelle, car le transfert de propriété se fait par le don plutôt que par la vente à des intérêts particuliers. Le paradoxe ? Vendre à des étrangers, hors famille, aurait fait d’eux des millionnaires.


En effet, en 25 ans, la valeur de chacun des arpents de cette propriété où poussent blé et maïs est passée de 600 $ à 6000 $. « On est assis sur une fortune mais, comme le dit l’adage : un agriculteur peut valoir des millions, il utilise quand même sa carte de crédit pour payer l’épicerie », dit Michelle, qui était fille de médecin avant d’épouser Pierre et sa carrière.

 

Fermier à l’université


Des spéculateurs venus de loin - de la Chine ! - ont reluqué la terre des Waridel, mais le jeu n’en valait pas la chandelle, ont-ils jugé. Le scénario idéal était dessiné de toute façon : un rejeton intéressé à poursuivre la tradition familiale, démarrée par Alexis le grand-père, Suisse d’origine, sur les mêmes terres, la même maison. « Mais j’aurai ma façon à moi de faire les choses », dit Alexis le petit-fils, reconnaissant à ses parents de l’avoir laissé tenter ses expériences, avec ou sans erreur. Après son diplôme collégial à l’Institut de technologie agroalimentaire, il a fait un bac en agronomie et science animale à l’Université Laval. « C’est une sécurité pour moi ; puis, c’est nécessaire maintenant de faire ce type de formation pour être agriculteur. »


Dans l’étable où les moutons sont séparés dans les enclos selon les races, les sexes, le temps de gestation pour les brebis, le temps de sevrage pour les agneaux, Alexis déplace des animaux, tapote ses « filles », comme il appelle les brebis, fronce soudain les sourcils car il s’inquiète de la respiration trop rapide d’un agneau de deux jours. « Pour avoir de l’agneau de qualité, avec une belle tendreté, il faut bien traiter les animaux. C’est pas sorcier », dit-il pendant que les bêtes s’empiffrent de maïs et de soya, le tout produit dans les champs derrière.


Dans un petit bâtiment annexé à la bergerie, Michelle prépare ses épices. Lorsque la viande reviendra de l’abattoir et que le boucher en aura fait toutes sortes de coupes (la bavette, le gigotin, le carré, le gigot, la côtelette, etc.), elle passera 60 kg d’agneau haché dans divers mélanges d’épices pour la fabrication d’une série de merguez, un gros vendeur. Pierre prépare le barbecue au charbon de bois pour faire goûter la production locale aux invités du jour - un pur délice !


« La qualité de vie, c’est pas mal important, dit Alexis, un chat sur les genoux. Pour ma génération, c’est très important. Je veux plus de flexibilité, la possibilité de prendre des vacances. » Des vacances ? Ses parents iront bientôt passer deux semaines en Irlande, un luxe qu’ils n’ont pas pu se permettre très souvent, tant la vie d’agriculteurs est exigeante. Mais avec Alexis pour prendre la relève, l’escapade est désormais possible.


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Agriculteurs en détresse


En septembre 2013, ce sera chose faite : une maison de répit ouvrira ses portes à Saint-Hyacinthe pour permettre aux agriculteurs souffrant d’épuisement et de l’isolement de souffler un peu. Avec l’organisme Au Coeur des familles agricoles, Maria Labrecque-Duchesneau, ex-agricultrice sensible à cette détresse particulière, a tout mis en oeuvre pour concrétiser ce projet. Les heures de travail parfois très longues, conjuguées à l’impossibilité pour plusieurs de s’éloigner longtemps de la ferme, pèsent lourd sur les épaules de ces agriculteurs qui composent avec plusieurs facteurs de stress : incertitude liée aux conditions climatiques, état de santé des animaux, réalité du marché, absence de relève, etc. La maison servira de lieu de repos, mais garantira aussi les remplacements indispensables pour s’évader, ne serait-ce que quelques heures.

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