Étalement urbain - Difficile de freiner le dézonage

Le bitume a avalé des centaines de kilomètres de verdure à la faveur du développement du réseau autoroutier.
Photo: - Le Devoir Le bitume a avalé des centaines de kilomètres de verdure à la faveur du développement du réseau autoroutier.

Bungalows et condos continuent de grignoter les terres agricoles de la grande région de Montréal, en dépit de l’adoption du Plan métropolitain d’aménagement et de développement (PMAD) censé mettre un frein à l’étalement urbain.


« L’encre du PMAD n’est pas encore sèche qu’on a des demandes de dézonage un peu partout dans le Grand Montréal », dénonce le directeur pour le Québec de la Fondation David Suzuki, Karel Mayrand.


Il s’en prend ces jours-ci notamment à un projet de gare de l’Agence métropolitaine de transport (AMT) sur des terres agricoles du secteur de Saint-Janvier de Mirabel. « Presque chaque fois on allègue que ça va être un TOD [Transit-Oriented Development]. Donc, on utilise les orientations du PMAD pour aller prendre des morceaux de zone verte pour faire des développements, soit de transport collectif […] alors qu’il y a de l’espace en zone blanche », notait-il à l’occasion d’une conférence de presse qui s’est tenue il y a quelques jours.


En refusant de mettre la hache dans le projet actuel de gare, le gouvernement du Québec lance « un message à la spéculation, au monde financier : « Achetez-en, des terres en bordure des autoroutes, parce qu’on va, tôt ou tard, grignoter le territoire agricole davantage » », a pour sa part indiqué le président de l’Ordre des architectes du Québec, André Bourassa.

 

Les spéculateurs à l’affût


À l’affût des secteurs qui pourraient être convoités dans le futur, des spéculateurs placent leurs pions. Les terres agricoles s’en trouvent comprimées.


Pas moins de 826 hectares de terres agricoles - grosso modo l’équivalent de près de 1530 terrains de football américain - ont été retranchés du territoire de la Communauté métropolitaine de Montréal en l’espace de seulement deux ans (2007-2009), souligne l’Ordre des architectes du Québec.


« On a juste besoin de se promener sur l’autoroute 20 à Beloeil. C’est assez flagrant. Les condos se développent de chaque côté », fait remarquer la première vice-présidente de la Fédération de la relève agricole du Québec (FRAQ), Emmanuelle Vincent, rappelant que des bouchées des meilleures terres agricoles ont été « vendues pour ces développements-là ».


« La proximité de Montréal, ça met de la pression, mais ç’a aussi de bons côtés », nuance Mme Vincent.

 

Proximité attrayante


La proximité d’un marché de quatre millions de personnes en est un. Pendant la saison des récoltes, plus d’un citadin est ainsi susceptible de s’arrêter à une vente de légumes et de fruits dans une ferme près de Montréal.


Le président de l’Union des producteurs agricoles (UPA), Marcel Groleau, insiste pour sa part sur le caractère « irréversible » de l’empiétement par le résidentiel, le commercial ou l’industriel sur une zone verte, martelant sur toutes les tribunes que les terres agricoles constituent à peine 2 % du territoire du Québec. « Ici, il y a une nécessité d’avoir une attention plus que particulière pour préserver le patrimoine agricole », a affirmé M. Groleau.


L’UPA propose la mise sur pied d’une Société d’aménagement et de développement agricole du Québec (SADAQ) pour garder les spéculateurs financiers hors champ. L’organisme bénéficierait d’un droit de préemption sur l’achat d’une terre agricole dont l’acquéreur potentiel ne serait pas un agriculteur.


Plusieurs font l’acquisition de terres agricoles pour sciemment les laisser par la suite en friche. Ils y voient un placement à long terme. Puis, périodiquement, ils tirent l’oreille d’élus municipaux, attirant leur attention sur un projet immobilier. « L’intérêt des municipalités, à cause du pacte fiscal actuel, c’est d’amener des projets dans leurs municipalités. C’est comme ça qu’elles peuvent générer d’autres projets et des revenus fiscaux, chez eux plutôt qu’ailleurs », dit M. Groleau.


La SADAQ ne pourrait toutefois barrer la route à la municipalité de Mirabel et à l’AMT, qui souhaitent ériger une gare assortie de ses 400 cases de stationnement incitatif en zone verte.


Pourtant, l’aménagement de ces installations plombera à coups de nouvelles « restrictions » les projets de développement des producteurs agricoles riverains. « Ça fait mal au coeur quand tu sais que l’entreprise a de la relève », déplore le président de l’Union des producteurs agricoles (UPA) Outaouais-Laurentides, Richard Maheu.


Le président de Vivre en ville, Alexandre Turgeon, voit dans le projet de la Ville de Mirabel et de l’AMT « un signe de plus qu’il y a urgence de renforcer la loi sur la protection du territoire agricole ». « On veut que la zone agricole, qu’on appelle permanente depuis 1989, le soit vraiment, permanente », soutient Alexandre Turgeon.


À ses yeux, les municipalités qui recherchent de nouvelles rentrées fiscales doivent être « forcées » par le gouvernement du Québec « à se développer de façon intelligente ». Finie la récréation !

 

Bitume maudit


Le bitume a avalé des centaines de kilomètres de verdure, à la faveur du développement du réseau autoroutier de la métropole. L’autoroute 30, dont de nouveaux tronçons ont été inaugurés au fil des derniers mois notamment au sud de Candiac, Delson et Saint-Constant et entre Châteauguay et Vaudreuil-Dorion, permet aux véhicules en transit de contourner l’île de Montréal et ses bouchons de circulation.


Traversant les terres agricoles de la Montérégie, la voie de communication attire aussi vers ses abords de nouveaux résidants alléchés par la perspective de profiter de l’air de la grande banlieue tout en étant à moins d’une heure d’autoroute du centre-ville de Montréal. « Si vous aviez une idée du nombre de demandes de dézonage autour de l’autoroute 30 ! Maintenant qu’il y a une autoroute avec des sorties, qu’est-ce que les promoteurs vont faire ? Ils vont aller s’installer là. Il y a d’autres quartiers qui vont se développer à proximité », lance M. Groleau, qui ne digère toujours pas le refus opposé par l’ancien gouvernement au projet d’autoroute 30 sur la route 132.

À voir en vidéo