La fin de la ferme familiale?

Même s’ils ont été confrontés aux difficultés de la relève agricole, François Vincent et Mélanie Sicard ont foncé tête première dans l’aventure de la ferme familiale.
Photo: - Le Devoir Même s’ils ont été confrontés aux difficultés de la relève agricole, François Vincent et Mélanie Sicard ont foncé tête première dans l’aventure de la ferme familiale.

La Commission sur l’avenir de l’agriculture et de l’agroalimentaire a réaffirmé avec force « l’attachement des acteurs de la classe agricole et de la population à la ferme familiale “à dimension humaine” ». Plus de cinq ans après l’examen de conscience du secteur, le modèle québécois « une terre agricole, une famille » est-il au bord de l’éclatement ? Un dossier du Devoir avec l'ONF.

François Vincent et Mélanie Sicard ont été confrontés aux difficultés de la relève agricole. Ils n’ont pas pour autant pris la clé des champs. Le couple a foncé la tête la première dans l’aventure de la ferme familiale, convaincu qu’elle a toujours sa place dans le paysage agricole du Québec.


Les statistiques sont brutales : un transfert de ferme sur deux échoue. Pourtant, « il y a beaucoup de jeunes qui veulent vivre de l’agriculture », précise d’emblée la directrice générale de la Fédération de la relève agricole du Québec (FRAQ), Magali Delomier. Quelque 1000 diplômés - notamment de l’Institut de technologies agroalimentaires (ITA) et de l’Université Laval - choisissent chaque année de travailler dans le secteur agricole et agroalimentaire.


Emmanuelle Vincent en fait partie. « Chez moi, on a tous travaillé à la ferme gratuitement pendant des années. Mais on ne va pas tous reprendre la ferme », explique-t-elle. Diplôme en main, la première vice-présidente de la FRAQ ne prendra toutefois pas la relève de la ferme familiale. Pas tout de suite. Elle laisse le champ libre à son frère. « La ferme n’est pas assez grande pour soutenir trois familles. Mes parents sont jeunes. Mon frère est sur la ferme et il est une très bonne relève. J’ai confiance en lui », affirme-t-elle, ajoutant néanmoins qu’elle ne partage pas toujours « les mêmes idées » que lui sur le développement de l’exploitation laitière familiale.


Les divergences de vues sur l’avenir de la ferme familiale entre parents et enfants ou soeurs et frères prennent souvent le pas sur les questions comptables dans les causes d’échec de transfert agricole. « Les problèmes économiques, on trouve des moyens généralement de les régler. C’est le côté émotif qui est le plus difficile à gérer », soutient Emmanuelle.


François Vincent en sait quelque chose. « Ma mère et moi, nous sommes pareils, mais nous ne pensons pas pareil. Elle a 50 % des parts de l’entreprise familiale. C’est sûr que si j’embarque dans l’entreprise, on va toujours s’engueuler. Ça ne sert à rien », lance le trentenaire au Devoir, tout en gardant un oeil sur « ses » vaches laitières. L’aîné de huit enfants a, lui aussi, balayé la possibilité de prendre la relève de la ferme familiale, d’autant plus que ses parents ne sont « pas à la veille de prendre leur retraite ». « Le veau a-t-il bu ? », lance à quelques mètres Mélanie Sicard, sa conjointe et sa partenaire d’affaires, tout en balayant du foin vers des bovins au gros appétit. « Oui », répond-il, la voix étouffée par le vrombissement du système d’aération de la petite étable que le couple loue à Saint-Louis-de-Gonzague, en Montérégie.


François et Mélanie ont récemment fait l’acquisition d’un lot de quotas laitiers de 27,8 kg, de quelques vaches et de l’équipement nécessaire à la production de lait. Les vendeurs, Gaétan Laniel et Judith Mallette, étaient sans relève. François les a contactés. « On a fait des calculs. Le 29 mars, j’achetais à l’encan. Le premier avril, j’étais en production. »


Ils ne se sont toutefois pas portés acquéreurs de la terre agricole de Gaétan et Judith, puisqu’elle n’était pas à vendre et qu’ils n’auraient pas eu les moyens de l’acheter. Ils louent donc l’étable située à un jet de pierre du Rang du 40.


En Montérégie, c’est « impossible » pour un jeune d’acheter une terre agricole « à moins d’avoir un transfert », souligne Magali Delomier. « Et encore là… » Le prix des terres à proximité des centres urbains « n’a pas d’allure », souligne à son tour le directeur des recherches et des politiques agricoles à l’UPA, Charles-Félix Ross. « Il y a 30 ans, ça aurait été possible [de mettre sur pied une ferme à partir de rien]. Aujourd’hui, c’est presque impossible » en raison de la valeur des actifs. « La tentation de démanteler est d’autant plus grande » du côté du cédant, signale Emmanuelle Vincent.


La majorité des transferts couronnés de succès se sont conclus grâce à un « don ».


François Vincent gare sa Chevrolet Grand AM blanche à l’aurore et au crépuscule sur un carré d’asphalte coincé entre la maison et l’étable de Gaétan Laniel et Judith Mallette. Il fait le train, persuadé qu’il est investi d’une mission. « L’agriculture, c’est un mode de vie. Ça ne finit jamais. C’est comme rentrer chez les soeurs cloîtrées », glisse à l’oreille du Devoir Judith Malette. « Tu ne réalises pas à quel point c’est exigeant », ajoute-t-elle, heureuse que son conjoint ait décidé de confier la production laitière de Laniel et fils à la relève.


Le couple Sicard-Vincent pourra produire à compter du 1er juillet l’équivalent de 32,8 kg de matières grasses de lait puisque la Fédération des producteurs de lait leur prêtera un quota de 5 kg supplémentaires. « Ça commence à être une base intéressante. Mais je serais plus à l’aise à partir de 35 kg, souligne François Vincent. Mon argent tourne. Je vais rentabiliser plus vite. Lorsque je serai à 40 % d’endettement, ça va être plus facile d’aller m’asseoir devant un banquier. Je vais être prêt à affronter une étable, à affronter une terre. Je vais être plus outillé », ajoute-t-il, confiant, quelques semaines après avoir défrayé près de 700 000 dollars seulement pour acheter les quotas laitiers.


Cédants et relèves rivalisent d’adresse dans bien des cas afin d’en arriver à une entente satisfaisante pour les deux parties en plus d’assurer la pérennité de la ferme. Mais rien n’empêche un agriculteur de vendre au plus offrant. « Même s’il y a une relève qui est formée, qui veut reprendre la ferme, si le cédant n’est pas prêt à la transférer, ou préfère la démanteler parce qu’il devient millionnaire, [c’est son choix] », indique Magali Delomier.

 

«Ce modèle-là ne peut plus s’appliquer»


Le président de Partenaires agricoles, Clément C. Gagnon, juge que la relève agricole devra tôt ou tard tendre la main à de nouveaux joueurs. « Le modèle québécois défendu par l’UPA, c’est une terre agricole avec la famille qui continue la terre. Ça, ça ne se peut plus », fait-il valoir. Il n’est pas étonné du taux d’échec de 50 % des projets de transferts agricoles. « Le frein principal, c’est la relève. Deuxièmement, c’est la dette. C’est un poids important. Le prix de l’énergie est aussi un gros facteur. » Selon lui, le salut des terres agricoles québécoises passe par l’entrée en scène de sociétés comme Partenaires agricoles « qui achètent des terres agricoles, autant que possible avec la relève ». Le « passionné d’agriculture » acquiert des terres « pas pour faire de la spéculation, mais en vue de les cultiver »,jurant la main sur le coeur que Partenaires agricoles conserve au moins 10 ans une terre avant de songer à la vendre… à un agriculteur.


« Le mot “relève agricole”, c’est une sauce qui est bonne à ajouter à tous les mets. […] Il y en a qui s’en servent pour donner une valeur noble à leur projet », fait valoir Emmanuelle Vincent, sans pour autant montrer du doigt Partenaires agricoles. Elle invite seulement à la prudence.

 

Vent d’optimisme


La politique de souveraineté alimentaire du Québec fait souffler un vent d’optimisme sur les champs du Québec. La FRAQ salue tout particulièrement la bonification de l’aide financière pour la relève agricole, mais n’a pas perdu de vue la promesse électorale du Parti québécois de faire passer de 10 à 20 millions le montant consenti aux jeunes producteurs agricoles. « On a eu une partie du gâteau. Il reste les autres morceaux à recevoir », lance Emmanuelle Vincent. Par ailleurs, elle voit d’un bon oeil que les aides financières du gouvernement sont plus généreuses envers les jeunes ayant séjourné sur les bancs d’école, la complexification des activités invitant à une professionnalisation de la nouvelle génération de producteurs agricoles.


« C’est un excellent atout, la formation. Les jeunes gèrent des millions de dollars de nos jours. Les marges sont plus petites qu’auparavant, indique Emmanuelle Vincent. La façon dont nos parents ont pris les fermes il y a 20, 30, 40 ans, ça ne pourra plus se produire aujourd’hui. » Elle insiste néanmoins sur le fait que l’« instinct » et la « volonté » ne s’apprennent pas sur les bancs d’école.


« J’ai réalisé avec le temps que les chiffres, il faut que tu les connaisses. Je m’excuse, mais on n’est plus des habitants. On est des entrepreneurs agricoles. On est à la tête d’entreprises », souligne François Vincent, pointant les nombreuses contraintes imposées au secteur. « Je vois ça comme un défi ! »

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