Une nouvelle oralité fondée sur des mèmes

C’est une fatalité : le conte se répand dans un espace culturel sans dire d’où il vient, et surtout sans préciser qui l’a mis au monde. Pis, il évolue avec le temps, s’adapte à son environnement, se met à la main de chaque conteur. Sa résonance contemporaine dans les univers numériques ne déroge pas à cette règle, même si tout ça se joue désormais très vite.

Le phénomène a été baptisé « mème », contraction des mots « gène » et « mimésis » — qui veut dire imitation en latin —, et décrit parfaitement ces éléments culturels qui prennent naissance sur la Toile et se répliquent par la suite dans une interminable série d’imitations, à l’image de la chasse-galerie, cette composante du folklore québécois, qui, n’en déplaise aux territorialistes, loin d’être uniquement ancrée dans la région de Lavaltrie ou de Gatineau — c’est selon —, est surtout une histoire séculaire racontée dans plusieurs pays avec des variantes et des décors différents.
 
Le passé, le présent

« Mème » avant la lettre, ce récit de canot volant ou de chasse fantastique est au passé ce que les phénomènes Call Me Maybe, Gangnam Style ou encore Harlem Shake sont au présent. Ces chansons, provenant de l’Ouest canadien, mais également de Corée du Sud et du Japon, ont certes fait l’objet à un moment dans la vie frénétique du Web d’un partage intense, mais elles se sont aussi prêtées à de nombreuses adaptations. La chanson de la jeune Carly Rae Jepsen pendue à un appel téléphonique probable (Call Me Maybe) a été reformatée en puisant dans les discours de Barack Obama ou les dialogues des films de la série Star Wars. Elle a même été reprise par des militaires américains basés en Afghanistan, dans une chorégraphie très féminine, comme en témoignent plusieurs vidéos versées sur YouTube.

Gangnam Style, chanson-danse épidémique du Sud-Coréen Psy, a connu le même sort, se retrouvant même dans le Bye Bye 2012, par l’entremise d’une caricature du leader de la crise étudiante Gabriel Nadeau-Dubois. Le Harlem Shake, concept japonais, s’est multiplié en ligne en 2013, partout sur la planète, y compris dans le métro de Montréal où une de ces vidéos dansantes a été tournée, pour mieux être partagée ici, et raconter cette histoire de transgression des codes du vivre-ensemble, sans doute l’une des intentions de ce conte, en apparence futile.

« On est ici dans une autre forme de prise de parole en public qui puise dans la palette d’effets que le conteur d’antan avait : le dérangeant, le contradictoire, le paradoxal », résume la sociologue Myriame Martineau, prof à l’UQAM et spécialiste de l’oralité. « Ce sont aussi des histoires qui aident à cimenter les liens dans une communauté, à donner des repères aussi », sans que cela paraisse vraiment, à l’image des chansons de Fidel Lachance, chanteur country beauceron devenu vedette instantanée sur YouTube, un autre phénomène Web au potentiel patrimonial.

 
Téquila Heineken

À la sortie d’un bar montréalais, un Québécois nommé Momo répond aux questions d’une animatrice alors qu’il semble sous l’influence d’une quantité appréciable… d’alcool. Le résultat a donné une vidéo virale dont l’expression « Tequila, Heineken, pas l’temps de niaiser » fut même reprise dans la sphère publique par des personnalités politiques. 



Gangnam Style

C’est à se demander si cette chanson du Sud-Coréen Psy vue sur YouTube plus d’un milliard de fois a besoin de présentations. Associée à un humour particulier et une chorégraphie au style unique, la vidéo a connu un succès planétaire (dans une parodie diffusée au dernier Bye Bye, le leader étudiant Gabriel Nadeau-Dubois se trémoussait même sur ce rythme endiablé).



Fuck yeah GND

L’ex-leader étudiant est devenu une légende et un sex-symbol à sa manière. Ce Tumblr (autre plateforme Web agissant comme un réseau social) illustre, sur un mode contemplatif et humoristique, la vedettisation de Gabriel Nadeau-Dubois et de son image de tombeur dans toute sa candeur. 





















Hamad minimise

Ce Tumblr fait l’éloge en humour de la gestion de crise de l’ex-ministre québécois du Transport Sam Hamad. Le tout démarre avec un article du Devoir publié le 3 août 2011, tout juste après l’effondrement à Montréal d’un paralume sur l’autoroute Ville-Marie. Le titre « Hamad minimise la responsabilité de son ministère » de même qu’une excellente photo de notre photoreporter Annik MH De Carufel sont alors repris en série sur ce site. 













Palourde

Il s’agit du fou rire contagieux le plus connu de la télévision québécoise. La palourde royale, cuisinée par le chef Tri Du, a décontenancé les animateurs des Kiwis et des hommes pendant de longues minutes sur les ondes de Radio-Canada en raison de sa spectaculaire ressemblance avec un immense pénis. 

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