Le docteur Henry Morgentaler est décédé

Le 20 janvier 1976, la Cour d'appel du Québec maintient l'acquittement du docteur Henry Morgentaler, qui était accusé d’avortement illégal.
Photo: Alain Renaud - Le Devoir Le 20 janvier 1976, la Cour d'appel du Québec maintient l'acquittement du docteur Henry Morgentaler, qui était accusé d’avortement illégal.

Ottawa — Le droit des femmes de contrôler leur fertilité comme elles l’entendent, même après coup, le docteur Henry Morgentaler y croyait. Tellement que l’homme aura mené des batailles juridiques épiques jusqu’en Cour suprême du Canada, mis sa vie en danger et même fait de la prison pour le défendre.

Cet immigrant arrivé à Montréal en 1950 aura transformé le paysage juridique et médical du pays, ce qui lui a valu d’être célébré des groupes pro-choix et encore voué aux gémonies par les groupes pro-vie. Devant l’éternité, son nom restera à jamais indissociable du déchirant débat sur l’avortement.

Malgré une vocation à haut risque, c’est finalement la force tranquille du temps qui aura eu raison du géant. Le Dr Henry Morgentaler est décédé d'une crise cardiaque à son domicile de Toronto. Il avait 90 ans. Son héritage, à n’en point douter, fera couler de l’encre bien des années encore.

Henry Morgentaler est né en Pologne le 19 mars 1923. En tant que Juif, il est envoyé en 1944 avec son frère et sa mère dans les entrailles infernales d’Auschwitz. Sa mère y mourra, tandis que sa soeur périra dans un autre camp de concentration. Son père sera aussi assassiné par les nazis. Après la Seconde Guerre mondiale, il reçoit une bourse des Nations unies lui permettant d’étudier la médecine en Allemagne. Il quitte ensuite non pas pour Israël, car il s’oppose au sionisme, mais pour le Canada, à Montréal, où il pratique la médecine familiale. Le médecin joue déjà aux révolutionnaires en prescrivant la pilule anticonceptionnelle, en posant des stérilets et pratiquant des vasectomies. Car pour lui, «toute mère doit l’être par choix, et tout enfant doit être désiré».

C’est le 19 octobre 1967 qu’il crée la commotion: à titre de président sortant du groupe Humanist Fellowship of Montreal, il se présente sur la colline parlementaire, à Ottawa, devant le comité permanent de la Santé et du Bien-être social qui étudiait alors trois projets de loi portant sur l’avortement. Le Dr Morgentaler y dépose un mémoire fracassant.

«Nous croyons que toute femme devrait avoir le droit de demander l’interruption de la grossesse dans les trois premiers mois de la gestation, déclare-t-il aux députés médusés. Cette assertion peut paraître révolutionnaire, mais en réalité, elle ne l’est pas parce que, à mon avis, nous devons considérer accidentels la grossesse involontaire et l’avortement, car les relations sexuelles ne visent pas nécessairement à procréer.» Le docteur poursuit sa présentation en déclarant que «le foetus, croyons-nous, n’est pas un être humain. C’est un être humain virtuel.»

Le Dr Morgentaler explique que les avortements autorisés par les comités médicaux pour des raisons thérapeutiques – les seuls alors permis par la loi – se raréfient parce que les avancées de la science permettent aux femmes de mener à terme leur grossesse même en cas de maladie grave. Elles ont donc recours aux avortements clandestins.

Le Dr Morgentaler est malmené. Un député de Terre-Neuve, Philip O’Keefe, lui reproche sa trop grande assurance: celle de se croire en «droit de tenter d’influencer les gens jusqu’à permettre que l’on tue des enfants avant leur naissance». Le libéral Gaston Isabelle, député de Gatineau et médecin lui-même, lui rappelle même que l’avortement était permis sous l’Empire romain et que celui-ci était «tombé d’ailleurs». Il se demande alors si, en permettant l’avortement, on n’assisterait pas «un peu à la destruction non pas du Canada, mais de la race blanche elle-même? » Chaque fois, le médecin répond du tac au tac sans se laisser démonter.  

Poursuites infinies...

Deux ans après ce témoignage, et après avoir dans l’intermède retourné chez elles plusieurs femmes désespérées, le docteur, las de son hypocrisie, abandonne sa pratique pour se consacrer à temps plein à l’avortement. Nous sommes en 1969. Ses démêlés avec la justice commencent. En 1970, il est arrêté au Québec pour avoir pratiqué un avortement. Il est acquitté par un jury composé de 11 hommes et une femme, mais cinq juges de la Cour d’appel du Québec infirment cette décision en 1974 et le condamnent à 18 mois de prison. La Cour suprême du Canada maintient le verdict l’année suivante. Le médecin restera incarcéré 10 mois.

Pendant cette période, les procès se dédoublent, les gouvernements du Québec, du Manitoba et de l’Ontario multipliant les accusations. Il perd le droit d’exercer la médecine. Même Revenu Québec lui réclame plus de 354 000 $ en impôts impayés sur les 6000 à 7000 d’avortements qu’il prétend avoir à son actif (il réglera à l’amiable pour 101 000 $). Des policiers se faisant passer pour un couple désireux d’avorter le fruit de leurs amours se présentent en 1973 à la clinique montréalaise du médecin. À la dernière minute, ils s’identifient et arrêtent le médecin en lui collant d’autres accusations (alors que sa précédente cause n’est pas encore réglée). Ouvre-t-il une clinique à Winnipeg (mai 1983) et Toronto (juin 1983) que les forces policières y effectuent une descente le mois suivant.  

... et politique

Ses «pépins» avec la justice ne l’arrêtent pas pour autant. Le maintenant fameux docteur se lance en politique. En 1972, il se présente comme indépendant à l’élection fédérale dans la circonscription montréalaise de Saint-Denis. Il affronte alors Marcel Prud’homme, un libéral et libre-penseur qui deviendra par la suite sénateur indépendant. M. Prud’Homme n’en fait qu’une bouchée, récoltant près de 17 000 voix contre à peine 1509 pour M. Morgentaler, arrivé quatrième.

«C’était un candidat déguisé», raconte M. Prud’homme en entrevue avec Le Devoir. «C’était le début de sa carrière d’avorteur public, se rappelle-t-il. C’était très dur. Tellement dur que le NPD, ce grand parti courageux, n’avait pas osé lui donner la candidature. C’était lui qui était censé porter les couleurs du NPD dans Saint-Denis, mais il s’est finalement présenté comme indépendant et le NPD n’a pas présenté de candidat, ce qui était très rare.» M. Prud’Homme n’avait pas fait campagne sur le métier de son adversaire. «C’est une non-rentabilité électorale», dit-il en reconnaissant que la question lui avait été posée.  

«Le plus beau jour de ma vie»  

Une troisième série d’accusations portées au Québec échoue en 1976. Le gouvernement de René Lévesque tranche que la loi fédérale est inapplicable et renonce à la faire respecter. C’est toutefois l’accusation portée par l’Ontario qui apportera le coup de grâce aux lois canadiennes antiavortement. Le Dr Morgentaler est acquitté par un jury en première instance, condamné par la cour d’appel, mais blanchi en 1988 par une Cour suprême du Canada maintenant armée d’une toute nouvelle Charte des droits et libertés.

La fameuse décision Morgentaler et coll. contre Sa Majesté la Reine estime que d’obliger une femme à faire approuver son avortement par un comité médical selon des critères arbitraires brime son droit à l’intégrité physique. Cette décision phare torpille dans les faits toutes les interdictions. Le gouvernement conservateur de Brian Mulroney tentera en vain de rétablir certains paramètres à cette procédure médicale. Encore aujourd’hui, il n’existe aucune restriction au Canada limitant l’accès à l’avortement, pas même pour les interruptions tardives, au grand dam des groupes pro-vie.

Le médecin-militant a déclaré que ce 28 janvier 1988 était «le plus beau jour de [s]a vie». Il ne s’est pas assis sur ses lauriers pour autant. La province de l’Île-du-Prince-Édouard n’offre toujours pas de services d’avortement sur son territoire. Le Nouveau-Brunswick ne rembourse pas les interventions pratiquées en cliniques privées (dont celle du Dr Morgentaler), ce qui a poussé ce dernier en 2004 à intenter une poursuite contre la province.   

Morgentaler le frondeur et le dragueur

La confrontation, le médecin n’en avait pas peur. Ceux qui l’ont connu disent même qu’il la recherchait. Par exemple, le jour de la fête des Mères en mai 1973, il avait pratiqué un avortement pour le programme d’affaires publiques W5 diffusé sur les ondes de CTV, déclenchant une vague de protestations.

Frondeur, crâneur, il ne craignait pas ses ennemis. Pas étonnant qu’il soit devenu le paratonnerre du mouvement pro-vie. Sa clinique torontoise a été soufflée par la déflagration d’une bombe à l’aube, le 18 mai 1992. Il a été assailli par un homme armé d’un sécateur en 1983. Il a essuyé des tentatives d’incendie de ses cliniques albertaine et ontarienne. À Ottawa, des hommes-sandwiches portant des slogans tels que «I’m a child, not a choice» ou encore «Is God pleased with abortion?» (Je suis un enfant, pas un choix. Dieu est-il content des avortements?) sillonnaient presque quotidiennement la rue Bank sur laquelle est sise sa clinique.

C’était aussi un amoureux des femmes -dans tous les sens du terme- lui qui a multiplié les conjointes et les aventures extraconjugales. Dans un récent documentaire intimiste sur sa vie, il avait accepté d’être catégorisé comme un «coureur de jupons». «Au cours de mon développement émotif, avait-il expliqué, j’ai eu l’impression que ma mère ne m’aimait pas parce que nous avions un jeune enfant auquel elle accordait beaucoup d’attention, comme cela arrive dans plusieurs familles, je suppose. Je croyais qu’elle me négligeait et qu’elle ne m’aimait pas. Alors être aimé des femmes était, sur le plan émotif, très important pour moi.»

À son décès, il en était à sa troisième épouse, Arlene Liebowitz, de 30 années sa cadette. Ils ont eu ensemble un fils, Benny, le quatrième du médecin. Henry Morgentaler avait alors 64 ans.

M. Morgentaler a admis avoir eu beaucoup de difficulté à vivre avec ses démons ramenés des camps nazis. Il a entrepris en 1960 une psychanalyse de quatre ans, et a trouvé la paix d’esprit non pas dans la religion — il était athée —, mais dans l’humanisme dont sa croisade pour l’avortement était l’expression. En 2007, Henry Morgentaler a publié un recueil de poésie de 75 pages intitulé Freedom is my passion.  

Des honneurs timides

Signe qu’il dérangeait beaucoup malgré l’évolution de l’opinion publique face à l’avortement, ce n’est qu’à minuit moins cinq que l’apport d’Henry Morgentaler à la société canadienne aura été reconnu. À l’été 2008, alors qu’il avait 85 ans et qu’il avait cessé sa pratique pour des raisons médicales, l’Ordre du Canada lui a été octroyé. Les groupes pro-vie se sont immédiatement levés pour contester cette décision. Le Conseil de la magistrature a été saisi d’une plainte contre la juge en chef de la Cour suprême, Beverley McLachlin, qui présidait le comité de sélection. Le premier ministre Stephen Harper lui-même s’est dissocié de cette nomination. «Ce n’est pas la décision du gouvernement du Canada. Et moi, franchement, je préfère voir un rôle plus unificateur de l’Ordre du Canada», avait-il dit.

Le premier honneur jamais octroyé à l’homme a été un doctorat honorifique en droit de la University of Western Ontario décerné en juin 2005. Des manifestations contestant cette décision ont été organisées. Une pétition contre l’octroi de cet honneur et une autre le louant avaient récolté plus de 10 000 signatures chacune. Cette témérité a même coûté à l’université un généreux donateur...

Henry Morgentaler a cessé ses activités médicales en juin 2006. Il estime avoir interrompu 100 000 grossesses et formé une centaine de médecins. Il a développé un réseau de six cliniques au Canada (Edmonton, Fredericton, St-Jean de Terre-Neuve, Toronto, Ottawa et Montréal).

10 commentaires
  • Pierrette L. Ste Marie - Inscrit 29 mai 2013 13 h 58

    Un grand homme

    Un grand citoyen.
    Il n'était pas obligé de s'impliquer. Il aurait pu faire sa carrière loin des critiques et loin des agressions.
    Aujoudhui, gràce à son acharnement on est loin des carnages engendrés par les avortements cachés.

    Personne n'est POUR l'avortement mais je suis pour le droit personnel à ce choix.

    Il a maintenant le droit de reposer en paix ....

  • Daniel Lambert - Inscrit 29 mai 2013 15 h 47

    Une oeuvre controversée

    Que l'on soit pour ou contre l'avortement, l'oeuvre du Dr morgentaler demeurera une oeuvre hautement controversée.

    Certaines diront qu'il était un grand homme alors que d'autres le voueront aux gémonies.

  • Jean-Luc - Inscrit 29 mai 2013 15 h 49

    Un battant


    ... comme il ne s'en fait plus.

    Un Pierre Bourgault de la Liberté des femmes à disposer de leur corps.

    Lequel n'appartient nullement à la société.

    Je vous salue avec respect, homme de conviction.

  • Xavier Martel - Inscrit 29 mai 2013 17 h 50

    Un Canadien

    Il y a une idée qui suggère que le Québec devrait être le coeur du Canada et le faire vibrer. Le docteur Henry Morgentaler, formé à l'Université de Montréal, est un exemple de ce potentiel.

    • Jean-Sébastien Rozzi - Inscrit 29 mai 2013 19 h 37

      C'est de l'angélisme ce que vous dites. Vous oubliez les rapports de force. Et n'oubliez pas l'influence néfaste que peuvent avoir l'ouest conservateur sur le Québec. En fait, cette influence de l'ouest est éminement plus importante aujourd'hui.

      Mieux vaut être son propre coeur, sa propre tête, ses propres jambes, etc.

  • Jean Lengellé - Inscrit 29 mai 2013 17 h 51

    Ce dont il faudra se souvenir surtout, c'est l'ignominie de la prétendue justice!

    Cette journée devrait en devenir une de souvenir de l'ignominie des juges et de la prétendue justice, et devrait devenir l'anniversaire annuel de la lutte pour réhabiliter tous ceux et celles qui sont injustement condamnés au nom de principes absurdes gérés par des personnages si imbus d'eux-mêmes qu'ils représentent l'injustice dans toute sa splendeur.
    Le message du bon Docteur est simple: continuez à espérer malgré les juges et la vermine juridique.