De Molière à Miron

Jusqu’à aujourd’hui, les francophones d’Amérique étaient les seuls du continent à ne pas posséder un dictionnaire à leur image. Avec le lancement d’USITO - un corpus linguistique numérique mis sur pied par une équipe de l’Université de Sherbrooke -, exit la langue de Molière. Les Québécois pourront dorénavant écrire et parler dans la langue de Roy et Miron sans risquer de s’attirer les foudres des offices et académies d’outre-mer.


« Nous voulions offrir un dictionnaire de langue française tout en mettant l’accent sur les particularités socioculturelles du Québec », explique Hélène Cajolet-Laganière, codirectrice du projet. Ainsi, après le portugais du Brésil, l’anglais des États-Unis et l’espagnol du Mexique, le français de chez nous rejoint les rangs des langues « lexicographiées » : une première !


Entièrement réalisé au Québec, USITO, jusqu’alors connu sous le nom de Franqus, a vu le jour en 1996. Ce n’est toutefois que depuis 2004, après avoir mis sur pied un système informatique pouvant le supporter, que l’équipe s’affaire à rédiger les milliers d’entrées aujourd’hui disponibles, dont beaucoup sont propres aux réalités d’ici.


« Dans le Larousse, le hockey est défini comme “un sport qui se joue en équipe avec une crosse et un palet”, précise celle qui codirige le projet avec le professeur Pierre Martel depuis les débuts. Mais, pensez-y, celui qui n’y a jamais joué et qui arrive sur une patinoire avec une crosse fera rire de lui ! » Selon sa collègue Chantal-Édith Masson, directrice de l’aspect informatique du projet, les dictionnaires disponibles actuellement sur le marché ne prennent pas en compte des particularités du Québec, voire de l’Amérique du Nord. « Ce qui est vrai pour le sport l’est aussi pour la politique, l’éducation, la faune, la flore. » Hélène Cajolet-Laganière précise que son équipe s’est attelée à définir toutes les sous-espèces et variétés uniques au continent américain. « Il y a des milliers de mots qui, de part et d’autre de l’Atlantique, ne veulent pas dire la même chose [comme déjeuner ou dépanneur]. D’autres n’existent tout simplement pas, comme la pomme Cortland ou les cégeps. »


Or, si ces mots sont parfois disponibles dans les dictionnaires traditionnels, comme les Robert et Larousse français, les entrées qui les accompagnent sont souvent succinctes. « On peut penser au soccer. Dans USITO, on trouvera non seulement le référent au “football” européen, mais aussi une définition plus large expliquant la réalité québécoise, avec des précisions sur les équipes d’ici. »


Des références médiatiques et près de 37 000 citations tirées de notre littérature sont également associées aux définitions, histoire d’ajouter un peu de couleur au contenu linguistique. « On peut penser à “fleuve”, à “hiver” ou à “nation”. Certains mots ont, pour les Québécois, une connotation bien particulière. Ils sont ancrés dans notre histoire. »


Cela ne veut toutefois pas dire que les sacres et le joual, si chers à Tremblay, sont normalisés. « Il ne s’agit pas d’un dictionnaire “québécois”, ni d’un dictionnaire populaire, souligne la professeure. Nous voulions offrir un dictionnaire général - c’est-à-dire qu’il comprend des mots français de tous les horizons - d’un registre neutre ou soutenu. »

 

Débats linguistiques


Les questions de langue provoquent souvent des étincelles et USITO ne fait pas exception. En effet, à mi-parcours, le projet avait soulevé un tollé auprès de certains spécialistes québécois. Dans un texte publié dans Le Devoir en janvier 2005, le linguiste Lionel Meney affirmait que le projet risquait « de favoriser la ghettoïsation du Québec » en l’isolant par la langue. Le linguiste avançait même qu’un dictionnaire québécois accélérerait l’anglicisation.


« Nous ne sommes pas sectaires », réplique Chantal-Édith Masson. Pour elle, le travail de l’équipe s’inscrit dans « un vaste mouvement planétaire par lequel les locuteurs désirent s’approprier leur langue ». Le but « n’est pas d’exclure le Québec du reste de la francophonie, mais plutôt de bâtir des ponts avec elle ».

2 commentaires
  • Stéphane Laporte - Abonné 22 mars 2013 14 h 13

    Usito?

    On aurait aimé savoir ce que signifie USITO

    • Monique Bisson - Abonné 23 mars 2013 19 h 48

      Monsieur,

      Usito, du latin « usutare » signifie : j'utilise souvent. Au-delà du nom, je vous recommande cet outil exceptionnel qui deviendra une référence incontournable au Québec et dans toute la francophonie pour toute personne parlant français.

      Monique Bisson, Gatineau