Contrats informatiques - Québec reconduit le décret libéral anti-logiciel libre

Stéphane Bédard
Photo: La Presse canadienne (photo) Jacques Boissinot Stéphane Bédard

Après l’avoir fortement décrié en 2011, le Parti québécois se prépare à reconduire d’ici à la fin du mois de mars un décret qui permet à l’appareil gouvernemental de faire fi des logiciels libres lors d’appels d’offres, et ce, au profit de solutions informatiques dites privatives, comme celles portées par la multinationale américaine Microsoft, a appris Le Devoir.

Paradoxalement, ce projet législatif apparaît alors que Québec annonce ce mardi même la création d’un Centre d’expertise en logiciel libre (CELL) pour stimuler l’intégration de ce type de systèmes numériques au sein des organismes publics. Deux choses qu’il ne faut pas chercher à rapprocher, a indiqué toutefois lundi en entrevue le ministre responsable de l’Administration gouvernementale, Stéphane Bédard.


Adopté par le gouvernement libéral en novembre 2011, le décret en question autorise toutes les composantes de l’État, par l’entremise du Centre des services partagés, à attribuer des contrats informatiques sans appel d’offres à de grandes compagnies comme Microsoft, Oracle, McAfee, Symantec ou Adobe. Ce décret permet de contourner la Loi sur les contrats des organismes publics qui oblige pourtant ces organismes à mettre ces logiciels, liés à de coûteuses licences d’utilisation, en concurrence avec les logiciels libres, dont le code est ouvert à tous.


La mesure d’exception arrive à échéance le 31 mars prochain. À l’époque, Marie Malavoy, aujourd’hui ministre de l’Éducation, avait indiqué dans nos pages que le Québec était en « train de [se] faire rouler avec ce décret ».


« Nous n’allons pas pouvoir y mettre fin d’un coup », a admis lundi Stéphane Bédard, également président du Conseil du trésor, en marge d’une annonce sur les mesures prises par son gouvernement pour stimuler l’industrie du logiciel libre au Québec. Ce décret « va être reconduit, mais on regarde, en ce moment, comment le baliser ».


M. Bédard a toutefois assuré en entrevue au Devoir ne pas vouloir porter atteinte au logiciel libre, dont l’usage se répand un peu partout sur la planète en raison des économies de fonds publics qu’il permet de générer. Il indique même vouloir créer à l’avenir un environnement propice à sa prolifération. « Il faut amorcer un changement de paradigme, un changement de culture, a-t-il indiqué. Je suis convaincu que le logiciel libre peut être payant pour le Québec et je vais pousser très fort là dessus. »


Un centre d’expertise


Dans cette optique, Québec met en place son centre d’expertise, « pour réfléchir, animer et créer des solutions informatiques fondées sur le logiciel libre », a-t-il indiqué. Cette instance va offrir aux organismes publics des services-conseils pour l’utilisation de logiciels libres. En parallèle, Québec va lancer des « projets phares » pour démontrer le bien-fondé de la mutation. Les ministères de l’Éducation, des Finances, de la Culture et de l’Immigration ont accepté de pousser à la roue. Enfin, Québec veut « rapidement » identifier les « mécanismes administratifs qui freinent l’utilisation du logiciel libre par l’administration publique », dit M. Bédard, pour mieux les contrer.


Pour l’industrie du logiciel libre qui, depuis cinq ans milite activement pour insuffler un vent de changement informatique dans la fonction publique, les mesures annoncées par Québec, tout comme le renouvellement du décret, ne vont pas aider le Québec « à rattraper le retard de près de 15 ans pris face » à ce genre de logiciel, a commenté Cyrille Béraud, président de la Fédération québécoise des communautés et des industries du libre. Il ajoute que « 80 % de l’Internet fonctionne grâce des logiciels libres qui sont également utilisés dans l’avionique, le transport et par d’autres gouvernements. Pendant ce temps, ici, on en est encore à faire des projets pilotes, mais aussi à prendre des décisions incohérentes d’une autre main qui vont encore maintenir la dépendance envers les logiciels privatifs pendant dix autres années ».

25 commentaires
  • Alain Carmel - Inscrit 19 mars 2013 00 h 07

    Ce n'est pas la 1ere fois que le PQ agit de la sorte...

    Dans l'opposition, il décrit...
    Au pouvoir il adopte ce qu'il décriait...

    Finalement PQ et PLQ, même combat

    Donc, aux dernières élections, on avaient le choix entre Jean Marois et Pauline Charest...

    • Gilles Théberge - Abonné 19 mars 2013 13 h 22

      C'est hélas vrai. Et désespérant...

    • Geoffroy Ménard - Abonné 19 mars 2013 15 h 21

      Si vous aviez regardé votre "bulletin de vote" au complet, vous auriez pu constater que votre choix s'étendait également à François Legault, Amir Khadir, Jean-Martin Aussant et Claude Sabourin.

  • Carole Dionne - Inscrite 19 mars 2013 00 h 30

    Et bien, des pas pareils

    Quand c'était le PLQ, le PQ laissait entendre que c'était presque de la fraude. Mais si c'est le PQ, c'est alors de la bonne gestion.

  • Georges Washington - Inscrit 19 mars 2013 04 h 05

    Pas qu'une question d'économies

    Le choix du logiciel-libre n'est pas seulement une décision destinée à générer des économies, mais c'est aussi une question d'éthique gouvernementale. C'est bien l'argent des contribuables que le gouvernment dépense en acquisition de logiciels, en investissant dans le logiciel-libre, cet argent des contribuables lui est retourné d'une certaine façon vie le logiciel-libre lui-même. Produire du logiciel-libre coûte quelque chose. Et un organisme de la taille du gouvernement doit supporter le libre financièremet aussi. L'argent qui ne va pas à l'acquisition de licences de logiciels propriétaires doit aller en partie pour soutenir le logiciel-libre et il doit aller en partie en expertise locale permettant l'adaptation du libre aux besoins du gouvernement.

    Choisir le libre, c'est aussi choisir la possibilité d'adapter le logiciel à ses besoins, ce qui est impossible avec les logiciels privés où le gouvernement doit s'en remettre à l'éditeur pour développer et faire évoluer le produit dans le sens qu'il le désir en espérant qu'il comblera ses besoins.

    Maintenant, je ne vois toujours pas pourquoi ce décret est nécessaire. Si, comme le clament les partisans de ce décret, c'est parce que le libre n'est pas une solution viable pour eux, alors le décret est par le fait même inutile, puisque leur décision d'aller avec du logiciel fermé est entièrement justifiable.

    • Christian Boutin - Inscrit 19 mars 2013 10 h 20

      Enfin un commentaire qui prend en compte les contraintes, je suis un utilisateur expert du logiciel Excel et passer de Excel à LibreOffice ne se fera pas en un claquement de doigt, d'abord Excel inclut Visual Bacic pour créer des routines en programmation et ainsi rendre Excel beaucoup plus souple, cette option n'existe pas dans le logicel libre. On peut créer de fonctions personnelles à l'aide du Visual Basic si on ne trouve celle qu'il nous faut malgré les centaines de fonctions incluses dans Excel. Le module Visual Basic existe aussi dans Word et Access.

      Je suis aussi un utilisateur avancé de Access et le logiciel libre n'offre pas les mêmes possibilités que Access.

      Avant de passer au logiciel libre il faut évaluer l'utilisation complète qu'on fait de notre logiciel et voir si on peut faire la même chose dans le libre.

      Je ne veux pas faire de la publicité pour Microsoft, ils n'en ont pas besoin de toute façon, mais plutôt juste donner mon idée d'utilisateur.

      Christian Boutin

    • Richard Laroche - Inscrit 19 mars 2013 12 h 39

      @Christian Boutin

      Un logiciel libre et ouvert permet l'utilisation d'outils de programmation afin d'y ajouter des fonctionnalités.

      Oui, on peut faire la même chose avec Libreoffice qu'avec excel et VB. Suffit de changer la manière de faire et d'utiliser d'autres outils de programmation.

      C'est une réaction normale: le travailleur s'oppose au changement d'outils et de méthodes de travail afin de conserver son actuelle zone de confort.

    • Martin Blais - Inscrit 19 mars 2013 17 h 59

      @Christian Boutin

      Je suis parfaitement d'accord avec M. Laroche. Si on suivait votre vision de choses, on ferait encore du feu en frappant des roches !

      Personne ne dit que le changement se ferait sans heurt, mais il serait malgré tout bénéfique. J'ai fait moi-même du VBA dans Excel il y a quelques années et je vous assure qu'on peut faire l'équivalent dans le monde du libre. Et de toute façon, c'est le cahier des charges qui devrait énumérer ces besoins.

      Parfois, ce sont les décideurs qu'il faut changer ... et les progressistes qu'il faut soutenir !

  • Daniel Houx - Inscrit 19 mars 2013 07 h 24

    La partie visible de l'iceberg?

    La question du logiciel libre n'est qu'une partie du problème de la gestion de l'informatique par le gouvernement. Qu'on se rappelle seulement le cafouillage de l'informatisation des dossiers dans le système de santé ou des fameux tableaux blancs dans les écoles.

    J'aimerais connaîtrer le budget annuel de tout le matériel informatique de la province; ça doit se chiffrer en centaines de millions. Il est peut-être temps de s'en occuper sérieusement.

    À quand un véritable organisme, ou ministère, responsable de tout le dossier informatique?

  • François Desjardins - Inscrit 19 mars 2013 07 h 39

    Double discours «pervers» ?

    Je ne comprends pas: on prolonge le décret et en même temps on placotaille sur le libre...

    Pourquoi au juste prolonger le décret? Je n'ai pas vue d'explication ici.

    • Sylvain Auclair - Abonné 19 mars 2013 16 h 05

      Moi non plus.

    • Sébastien Roy - Abonné 19 mars 2013 17 h 45

      Le défaut des logiciels libres est qu'ils ne contribuent pas aux caisses électorales.

      Si un pourcentage des économies réalisables en autorisant les logiciels libres était redonné au parti au pouvoir, le gouvernement aurait fait son "virage libre" depuis longtemps...