Survivre avec 604$ par mois

« C’est pas pour rien qu’on organise des soupers collectifs avec des petites conférences, affirme Solange Laliberté, bénévole à l’Association pour la défense des droits sociaux du Montréal métropolitain. C’est pour leur permettre d’avoir un bon repas. »
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir « C’est pas pour rien qu’on organise des soupers collectifs avec des petites conférences, affirme Solange Laliberté, bénévole à l’Association pour la défense des droits sociaux du Montréal métropolitain. C’est pour leur permettre d’avoir un bon repas. »

Les groupes qui travaillent auprès de clientèles assistées sociales en ont contre certains mythes et préjugés circulant allègrement, notamment celui selon lequel le montant encaissé chaque mois est à ce point intéressant qu’il nuit au retour au travail. La prestation de base (604 $ par mois) correspond à 40 % du salaire minimum. Les spécialistes le constatent: quand 80 % de ce montant passe à se loger et à se chauffer, c’est sur la nourriture qu’on rogne.

« Ce que nous constatons sur le terrain, c’est que les personnes qui reçoivent actuellement 604 $ par mois à l’aide sociale vivent dans une misère innommable », ont écrit la semaine dernière dans un communiqué les conseillers budgétaires des ACEF (Associations coopératives d’économie familiale), membres de l’Union des consommateurs du Québec. « Elles ne mangent pas à leur faim, n’ont pas les moyens de se payer le téléphone et encore moins des titres de transport en commun ou une voiture, des conditions pourtant minimales pour assurer un retour à l’emploi, objectif que semble poursuivre la ministre. »


Oui, comment se chercher un emploi lorsqu’on est occupé à « survivre » ? Isabelle Chicoine est conseillère budgétaire à l’ACEF Montérégie-Est. Depuis Granby, elle aide des gens à boucler des budgets quand c’est mission impossible. « C’est sur la nourriture qu’ils doivent couper. Ils n’ont pas le choix : quand le prix d’un loyer est de 450 $ et que tu y passes 80 % de ta prestation, il reste rien pour l’essentiel. On reçoit des gens qui nous disent : “ Moi je mange un jour sur deux, comme ça, les enfants ont un repas tous les jours. ”»

 

Dans les conteneurs


À Montréal, les banques alimentaires composent avec un phénomène criant : moins de nourriture pour une demande plus importante. « J’ai déjà eu faim avec mes trois enfants, il n’y a rien de pire », raconte Solange Laliberté, 59 ans, qui a déjà eu ses habitudes dans un conteneur jouxtant une grande chaîne d’alimentation pour piger dans d’excellents restes jusqu’à ce que l’épicerie mette un cadenas sur ses réserves, par crainte de poursuites judiciaires.


« Oui, les gens sont rendus qu’ils font les dumpsters, dit Sylvain Lacroix, ex-assisté social, qui voit ce triste portrait dans son Bas-du-Fleuve. On s’en va en arrière des épiceries, pis on fouille dans les déchets. C’est la seule façon de se nourrir. Moi, je trouve ça dégradant qu’une partie de nos concitoyens soient pris à être rendus là, comme des rats. À faire ça pour pouvoir arriver à se nourrir. C’est dégueulasse. »


Aujourd’hui bénévole à l’Association pour la défense des droits sociaux du Montréal métropolitain (ADDS-MM), Solange participe à la distribution des denrées le vendredi, et c’est en mode crève-coeur qu’elle tend trop peu à des gens qui ont d’immenses besoins. « C’est pas pour rien qu’on organise des soupers collectifs avec des petites conférences, dit-elle après la soirée macaroni. C’est pour leur permettre d’avoir un bon repas. »


À Granby, les gens qui peinent à joindre les deux bouts peuvent se rabattre sur S.O.S. Dépannage, dont le slogan est « Pour mettre fin à la faim ». En plus des repas servis, on offre des boîtes à lunch pour les enfants et des laissez-passer pour des dîners gratuits dans un café du coin, en plus de billets d’autobus ou de bons d’essence.


« Dans un contexte de survie comme le leur, c’est difficile de se mettre en recherche d’emploi, dit Mme Chicoine. J’ai vu des gens refuser un emploi parce que même la garderie à 7 $ leur coûtait trop cher. J’en ai vu d’autres couper le chauffe-eau et le démarrer seulement avant de prendre la douche pour économiser sur l’électricité. Ce sont des conditions de pauvreté extrême. »