Ordinateur - Qui est le maître à bord?

Jean-Philippe Lachaux insiste sur l’importance d’éduquer les enfants à résister à l’appel du circuit de récompense du cerveau.
Photo: Agence France-Presse (photo) Alain Jocard Jean-Philippe Lachaux insiste sur l’importance d’éduquer les enfants à résister à l’appel du circuit de récompense du cerveau.

Jean-Philippe Lachaux dirige, en France, le Centre de recherche en neurosciences de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (INSERM). Il est invité par le Coeur des sciences de l’UQAM à donner une conférence mercredi sur l’impact des nouvelles technologies sur notre cerveau.

L’usage des nouvelles technologies ne nuit pas nécessairement aux apprentissages à condition de rester maître à bord. C’est ce que croit le chercheur français Jean-Philippe Lachaux, spécialiste des mécanismes du cerveau liés à l’attention.


« Je ne pense pas qu’Internet rende particulièrement idiot, dit-il en entrevue. Ce qui est à considérer, c’est de voir qui est aux commandes lorsque vous êtes face à un ordinateur. Est-ce que votre activité et votre attention sont guidées par des intentions que vous avez ou est-ce que vous entrez dans un mode qui consiste à réagir à ce qu’il y a à l’écran ? Si vous utilisez Internet pour servir votre intention, c’est très efficace et très intéressant, mais si vous passez dans un mode de réaction à votre environnement, c’est là que, effectivement, Internet rend peut-être idiot, mais peut-être êtes-vous déjà idiot à la base ! »


Selon le scientifique, c’est dans le lobe frontal que se concentre l’activité du cerveau qui répond aux intentions et qui développe des stratégies, tandis que la partie arrière du cerveau réagirait plutôt aux stimuli environnementaux.


Or, le cerveau répond aux nouvelles informations contenues par les courriels ou les messages Facebook, par exemple, de la même façon qu’il réagit à la satisfaction de manger un bon repas lorsqu’il a faim ou de boire lorsqu’il a soif. D’où la compulsion que plusieurs d’entre nous ont développée envers la chose.


Par ailleurs, le cerveau répond également à des impératifs de réduction des risques. « Il guette les dangers, et cela, depuis les débuts de l’humanité », note le chercheur. On aura donc tendance à vouloir consulter ses courriels pour s’assurer de ne pas rater une information importante pour son bien-être ou pour sa sécurité, la confirmation d’un hypothétique rendez-vous par exemple.


Mais pour contrer les effets de distraction générés par un environnement de plus en plus sollicitant, il faut éduquer son cerveau à garder une attention soutenue en maintenant le cap sur ses objectifs, dit le chercheur. C’est le genre d’attention qui est réclamée par l’école.


Jean-Philippe Lachaux compare d’ailleurs ce travail à celui de quelqu’un qui conduit un voilier, qui doit utiliser les vents à bon escient et non les laisser mener la barque.


Controverse autour des jeux vidéo


Le chercheur fait le même constat au sujet des jeux vidéo. Si certains proposent au joueur de développer une stratégie, d’autres, et ce pourrait être la majorité, le placent simplement en mode réactif.


Jean-Philippe Lachaux souligne d’ailleurs qu’en France, certains producteurs de jeux vidéo téléchargeables pour un euro, dont le prix est donc accessible pour les enfants, ont intérêt à ne pas poser de trop grands défis à leur clientèle, qui cessera d’acheter les jeux si elle ne réussit pas rapidement. « Il y a donc un décalage vers des jeux qui misent plus sur la réaction que sur la réflexion », dit-il.


« Il y a vraiment une grande controverse en France au sujet des jeux vidéo », ajoute-t-il. En janvier dernier, l’Académie des sciences publiait un avis sur l’effet de l’usage des écrans sur les enfants. Cet avis était « globalement positif envers les jeux vidéo », relève M. Lachaux, et va même jusqu’à noter leur effet favorable sur l’attention des enfants.


L’Académie statuait par exemple que « les tablettes visuelles et tactiles suscitent au mieux (avec l’aide des proches) l’éveil précoce des bébés (0-2 ans) au monde des écrans, car c’est le format le plus proche de leur intelligence ».


L’avis a suscité un tollé de protestations et, quelques semaines plus tard, un groupe de chercheurs signaient dans le journal Le Monde un article dénonçant la « démission éducative » véhiculée dans cet avis. Ils regrettent entre autres choses que l’Académie n’ait pas pris en compte l’effet des écrans sur la sédentarité et l’espérance de vie, sur le tabagisme et l’alcoolisme, sur le comportement alimentaire et la violence scolaire. De telles études ont été compilées par des chercheurs, dont Michel Desmurget dans un livre qui s’intitule TV lobotomie, note Jean-Philippe Lachaux.


Une étude aurait ainsi détecté, chez les enfants de 10 ans, une baisse de 6 % des habiletés mathématiques par heure d’écran hebdomadaire…


Prudent, Jean-Philippe Lachaux revient sur l’importance d’éduquer les enfants à résister à l’appel du circuit de récompense du cerveau, et de maintenir une attention soutenue même lorsqu’elle exige des efforts et comporte des difficultés.


On demandera au jeune enfant de lire tant de lignes ou tant de paragraphes avant de passer à une autre activité par exemple. On l’habituera à fonctionner dans un contexte moins excitant sur le plan environnemental, et on s’assurera qu’il est capable de fonctionner dans un tel contexte.


Jean-Philippe Lachaux a publié en 2011 un livre intitulé Le cerveau attentif : contrôle, maîtrise et lâcher-prise, chez Odile Jacob.

5 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 11 mars 2013 07 h 56

    Néocortex et cervelet,

    Arquaique, reptilien ou civilisationnelle, etc. Il est évident qu'ils tous sont préses dans notre psyché, que ce soit reptilien, mamellien ou a partir du neocortex superieure ils se superposent tous. Bon aujourd'hui on peut faire une grille très précise de l'activité cérébrale .Ce qui nous amene a nous poser la question faut-il favoriser une perception plus qu'une autre. La tradition veut que les activités doivent etre réparties, pour empecher les tics que l'un l'emporte sur les autres, Mais je crois qu'il y a quand meme un petit hic selon le caractere des individus. Que la perception change d'un individu a l'autre, que beaucoup de choses sont meme déterminées avant la naissance. Voila la grande interrogation si certains peuvent facilement passer de l'un a l'autres certains ont la propension d'accrocher a un stade plus qu'a un autre

  • Guy Lafond - Inscrit 11 mars 2013 08 h 05

    De pertinence et de nos instruments de la modernité


    Très bon choix de dissertation. Merci, Mme Montpetit.

    Le développement harmonieux de l'enfant et la bienveillance éducative d'abord.

  • France Marcotte - Abonnée 11 mars 2013 08 h 36

    Toujours maître à bord

    Dans quelles circonstances de la vie est-il préférable de ne pas être maître de son bateau, de se relâcher en mode réactif?

    À ma connaissance, jamais.

    Une attitude spontanée de passivité devant l'ordinateur ne fait-elle pas que révéler un comportement qu'on adoptait déjà?
    Avec la publicité, par exemple, devant quoi le discernement rétrécit le plus souvent comme peau de chagrin et fait ressembler le consommateur entrant dans un centre d'achat à une boule dans une machine à boule, ballotté au gré des réclames attirant son attention jusqu'à la sortie, les bras chargés de tout sauf ce dont il avait besoin.

    Attention, péril pour les cupides: si l'intention guide dorénavant le citoyen en tout, il y a plusieurs entreprises qui ne feront pas vieux os.

  • Jacques Morissette - Inscrit 11 mars 2013 10 h 04

    L'ordinateur est un outil dont le potentiel dépend surtout de celui qui s'en sert.

    Quel que soit la puissance et les possibilités d'un ordinateur, il n'est jamais plus apte à faire des choses que la limite des aptitudes en informatique de celui qui s'en sert. L'ordinateur est un outil dont le potentiel dépend surtout de celui qui s'en sert.

  • Christian Fleitz - Inscrit 11 mars 2013 10 h 54

    La nécessité...

    Les moyens nouveaux de communication et d'information constituent une véritable révolution dans le mode de l'échange et de la connaissance. Il est vrai que la société humaine, du moins pour une partie importante qui a accès aux nouvelles technologies, dispose de moyens d'une puissance jamais atteinte pour s'informer.
    Mais, est-ce que la systématisation et la quasi permanence de la communication sert vraiment celle-ci ou, au contraire, supprime-t-elle, par facilité, la réflexion sur le message, pour sa cohérence, sa synthèse et son efficacité ? Bref, pour la partie «intelligente» du message ? Par ailleurs, ces outils de communication et d'information ne sont que des outils, certes leur utilisation façonne certain mécanisme mentaux d'apprentissage, mais leur utilité ne se justifie que par la capacité d'acquisition de connaissances et d'échanges féconds qui nécessite un effort d'acquisition qui échappe à l'outil. En effet, «on ne reconnait que ce que l'on connait» et l'utilité première de ses outils devrait être une plus grande connaissance individuelle et un échange collectif plus actif. Dans les années 1940, les australiens avaient fait une expérience en Nouvelle-Guinée, en présentant aux aborigènes un film de plusieurs dizaines de minutes sur une ferme. Après la projection, les aborigènes furent interrogés sur ce qu'ils retiraient du film. Ils répondirent que ce qu'ils avaient vu été intéressant, car, chasseurs, il y avait des poulets ! Stupéfaction des expérimentateurs qui revisionnèrent le document, pour se rendre compte que pendant quelques secondes, des poulets traversaient un plan. Les aborigènes avaient vu ce qu'il connaissait et rien d'autres ! Sans approfondissement de connaissances, l'utilisation des nouvelles technologies liées à l'informatique ne demeure qu'un nouvel alphabet qui n'est qu'une clé d'accès aux connaissances. Certes, l'esprit humain peut «se formater» pour son emploi, tout comme l'alphabétisation a créé une évolution de structures mentales.