Refuge pour jeunes fugueurs – Prendre pied avant la rue

Dans l’entrée d’En Marge, Mathieu a peint un arbre dont les racines sont presque aussi larges que les branches. Un dessin évocateur pour un jeune déraciné.
Photo: Marie-Hélène Tremblay - Le Devoir Dans l’entrée d’En Marge, Mathieu a peint un arbre dont les racines sont presque aussi larges que les branches. Un dessin évocateur pour un jeune déraciné.

Lors de sa première fugue du centre jeunesse de Rouyn-Noranda, en Abitibi, Sonny a dormi dans un train, et dans le grenier d’un garage où il était entré par effraction. Lors de sa deuxième fugue, il a pris l’autobus et son pouce pour venir à Montréal. Et il s’est retrouvé à l’organisme En Marge 12-17 ans.


« Je suis venu à Montréal parce qu’il y avait plus de ressources », explique le jeune homme qui a aujourd’hui 23 ans. L’organisme En Marge, qui héberge des jeunes sans toit de 12 à 17 ans, inaugure ce vendredi de nouveaux locaux à côté de l’église Sainte-Brigide, dans le quartier Centre-Sud. C’est là que, depuis 2011, En Marge 12-17 offre aussi aux jeunes qui ont fréquenté ses services l’accès à cinq logements qui leur permet de développer leurs démarches de réinsertion sociale.


Lorsqu’ils frappent à la porte de la maison, à toute heure du jour et de la nuit, ces jeunes sont en général soit en fugue, soit mis à la porte de chez eux. Parce qu’ils sont mineurs, l’organisme ne peut les accueillir sans l’assentiment de leur parent ou de leur tuteur. Lorsque le jeune est sous le coup de la Loi sur la protection de la jeunesse, il doit généralement, au terme d’un maximum de trois jours, retourner au centre jeunesse. Les autres peuvent rester pour un maximum de 60 jours, s’ils le veulent et si leurs parents sont d’accord.


À l’époque, Sonny a un peu contourné les choses en obtenant de son père l’autorisation de rester à En Marge 12-17. Aujourd’hui, il est inscrit en sciences de la nature au cégep et fréquente encore régulièrement l’organisme. « C’est un peu comme ma famille », dit-il.


La réalité de la fugue des mineurs est un phénomène un peu occulté au Québec. Selon les données de la Gendarmerie Royale du Canada (GRC), il y aurait eu 8208 fugues de mineurs signalées au Québec en 2004. Certains ne quittent le foyer familial que pour quelques jours, d’autres vagabondent pendant des mois. Tout récemment, En Marge 12-17 a accueilli des jeunes filles de 11 et 12 ans. À cet âge-là, explique Anne Charpentier, coordonnatrice des interventions, l’organisme ne peut pas les garder, parce qu’il ne veut pas leur donner l’habitude de la rue et de la fréquentation quotidienne du centre-ville de Montréal.


Selon la GRC, les jeunes ne fuguent généralement pas sans raison. Au centre jeunesse, Sonny s’adaptait mal aux exigences quotidiennes, aux sanctions. « Tu te lèves à telle heure, tu déjeunes, tu fais un retour [réflexion obligatoire]. Tu fais autre chose, tu fais un retour… », se souvient-il. Sans parler des chambres d’isolement punitif…


Mathieu (nom fictif), qui vient d’avoir 18 ans et qui vit désormais dans un des appartements d’En Marge 12-17, est plus évasif. « Mon père est très strict, moi, je suis un artiste. Ça ne va pas entre nous deux. Il ne voulait plus que j’habite chez lui et je ne voulais pas habiter là non plus. » Avant de se présenter à En Marge 12-17, Mathieu avait cogné au Refuge des jeunes. « Là, c’étaient des gars de 25 ans, des vrais gars de la rue », raconte-t-il, encore effrayé. Puis, il est allé d’En Marge à d’autres formes d’hébergement, et il a tout de même pu finir son secondaire. Aujourd’hui, il n’a pas accès à l’aide sociale précisément parce qu’il continue d’étudier. Dans l’entrée d’En Marge, Mathieu a peint un arbre dont les racines sont presque aussi larges que les branches. Un dessin évocateur pour un jeune déraciné…

 

Du soulagement à l’inquiétude


Or, même lorsque c’est le parent qui a mis le jeune à la porte, ce même parent est souvent bouleversé par son geste et inquiet de son enfant, quelques jours après les faits.


« Il y a un soulagement passager quand le jeune part », reconnaît Arianne Deveault, qui dirige l’intervention auprès des parents d’En Marge 12-17. Mais ce soulagement laisse vite place à l’inquiétude. Certains parents hésitent à faire un signalement de fugue à la police, parce qu’ils craignent que l’enfant disparaisse du coup plus loin encore.


Mais lorsqu’Arianne Deveault a un parent au bout du fil et que le jeune sait que son parent n’a pas signalé sa disparition, il peut se sentir rejeté. « Les jeunes ont des raisons de fuguer et c’est important qu’ils expriment ces raisons », dit-elle. Anne Charpentier a rarement vu des parents abandonner complètement leurs enfants fugueurs. « J’ai vu des mères ratisser les rues du centre-ville pour retrouver leur enfant », raconte-t-elle.


« La plupart des fugueurs cherchent à échapper à une situation familiale intolérable et, dans bien des cas, ont un problème d’alcoolisme ou de toxicomanie développé à la maison ou au contact d’amis. Des travaux de recherche révèlent que les fugueurs peuvent avoir une faible estime de soi, se sentir négligés et non désirés, montrer des troubles émotionnels et psychologiques et avoir des problèmes à l’école (rendement scolaire, relations et interactions avec les enseignants et les pairs). La plupart du temps, ils ne fuguent pas pour des raisons futiles. Essentiellement, ils partent, reviennent à la maison dans l’espoir que la situation a changé, mais, comme ce n’est pas le cas, refont une autre fugue. Le cycle continue, de telle sorte que ces enfants se trouvent bientôt à vivre dans la rue et à être ainsi exposés aux drogues, à la prostitution et à la délinquance urbaine », lit-on dans le rapport de la GRC.


Aujourd’hui, les punks sont moins nombreux dans les rues de Montréal qu’ils ne l’étaient au début des années 1990. Or, il y avait dans le mouvement punk une solidarité qui protégeait les mineurs. Aujourd’hui, note Anne Charpentier, les jeunes de la rue ressemblent à tout le monde. Et ils sont par le fait même plus isolés. Lorsqu’un jeune y reste trop longtemps, il risque plus d’être tenté de se financer par des activités illicites : recel, vente de drogue, prostitution. Des réalités parfois difficiles à regarder en face pour des parents qui rêvaient d’autre chose pour leurs enfants.

1 commentaire
  • Simon Drolet - Inscrit 1 mars 2013 07 h 07

    Les racines de la fugue

    Bel article! Il s'agit certainement d'une réalité difficile à contenir en mots. La thèse de l'article: "on ne fugue pas sans raisons" est aussi réaliste que confrontante, surtout pour les tenants de "l'ordre à tout prix", qui se montrent exaspérés devant les symptômes de la "déinquance". Ils sont aussi en manque de moyen et de recul face aux causes profondes et latentes.

    Au sein du Centre de pédiatrie sociale en communauté de Gatineau, avant l'âge de la première fugue, nous sommes témoins de la nature des droits fondamentaux qui sont bafoués chez ces enfants (http://www2.ohchr.org/french/law/crc.htm). La 1ère prise de conscience difficile est à l'effet que le mot "Canada" ou encore "Québec" n'est pas toujours un sceau de qualité quant au respect du droit des enfants.