Itinérance - Québec abandonne l’approche «logement d’abord»

Dans la rue, un itinérant coûte en moyenne près de 53 000 $ - en transport, en ambulance, en nuits à l’hôpital ou en refuge, en interventions policières, en séjours en prison, etc.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Dans la rue, un itinérant coûte en moyenne près de 53 000 $ - en transport, en ambulance, en nuits à l’hôpital ou en refuge, en interventions policières, en séjours en prison, etc.

Montréal est la seule ville canadienne où on abandonnera l’approche « logement d’abord » pour lutter contre l’itinérance.


Financé par Ottawa, le projet Chez soi tire à sa fin. Ils sont 280 anciens itinérants montréalais logés depuis 2009, souffrant tous de problèmes de santé mentale, qui ignorent ce qu’il adviendra d’eux. Sans budget de transition, les équipes d’intervenants qui ont rendu leur réhabilitation possible seront démantelées le 31 mars. Advenant, comme les artisans du projet l’espèrent, qu’un délai de quelques mois soit accordé pour assurer la transition vers les services existants, l’approche novatrice, elle, sera vraisemblablement mise de côté. Rien n’indique que le maintien des équipes figure dans les options avec lesquelles jongle Québec.


L’Ontario, le Manitoba, le Nouveau-Brunswick et la Colombie-Britannique ont signalé leur intention de financer les équipes d’intervenants pour au moins un an, mais pas le Québec, a confirmé au Devoir la Commission de la santé mentale du Canada. Seul l’Ontario y est allé d’une annonce officielle : la province prendra le relais du fédéral pour les services reçus par 240 personnes. Les autres en sont au stade de la planification, indique Nujma Bond, porte-parole de la Commission. De son côté, le gouvernement fédéral a offert de financer les suppléments au logement jusqu’à la fin de 2013.


Basé sur l’approche « logement d’abord », le projet Chez soi a permis de loger et soutenir environ un millier d’itinérants au Canada, et d’étudier en profondeur les effets et les coûts de l’intervention.


À Montréal, le suivi des anciens itinérants montréalais, dont plusieurs nécessitent un suivi intensif, parfois quotidien, sera probablement transféré aux CSSS des quartiers qu’ils habitent. Du côté du ministère de la Santé (MSSS), on répond qu’« il faut se rappeler que c’est un projet mis en place par le gouvernement fédéral ». « Le ministère est en discussion avec le fédéral pour qu’il ne se désengage pas et assure une transition harmonieuse. Le Québec n’a pas l’intention d’abandonner les personnes concernées dans leur transition vers les services existants », explique la porte-parole du MSSS, Noémie Vanheuverzwijn.


L’approche « logement d’abord » risque toutefois d’être mise au rancart.


En santé, Québec n’aime pas se faire dicter ses priorités par le fédéral : rappelons que le gouvernement Marois s’est retiré en janvier d’un groupe de travail du Conseil de la fédération sur la santé.

 

Le prix de l’itinérance


Dans la rue, un itinérant coûte en moyenne près de 53 000 $ - en transport en ambulance, en nuits à l’hôpital ou en refuge, en interventions policières, en séjours en prison, etc. Logé, meublé, suivi par un psychiatre et toute une équipe ? Ça ne coûte pas un denier de plus, apprend-on à l’issue de cette expérience. Et ce, sans exiger d’eux stabilité psychologique et arrêt de consommation de drogue au préalable.


Le chercheur du volet montréalais, Éric Latimer, achève de comparer les trajectoires sur 21 mois des participants logés. Il les compare aux destins des itinérants du groupe témoin, qui ont reçu les services habituels dispensés par les organismes communautaires et le réseau de la santé.


Près de 2 ans après avoir été logés, les 80 participants à besoins élevés « coûtent », toit et intervention inclus, 51 852 $ par an à la société. De ce total, le logement et l’intervention se chiffrent à 21 430 $. Les participants continuent à séjourner, dans une très moindre mesure, à l’hôpital, en refuges et en prison. Mais l’amélioration est telle que l’intervention et le logement s’autofinancent, s’étonne Éric Latimer.


Les 200 participants du groupe dit à besoins modérés, une fois logés, coûtent en moyenne 33 530 $ par an. Même résultat : l’intervention s’autofinance quand on compare au groupe témoin.


Si Québec voulait reconduire la portion intervention du projet, il lui en coûterait environ 2,5 millions par an pour maintenir les équipes, voire moins si les participants les plus autonomes peuvent tranquillement quitter le programme. L’investissement nécessaire se chiffre à 14 600 $ par participant à besoins modérés et 21 430 $ par participant à besoins élevés.


Pour l’économiste de la santé et professeur à l’Université McGill Éric Latimer, « c’est une intervention rentable et humaine » qu’il serait dommage d’abandonner au moment où, aux États-Unis, elle est de plus en plus reconnue. Nos voisins testent l’approche depuis 20 ans. Ils la mettent au centre des politiques de lutte à l’itinérance. Les études scientifiques abondent. Dans son rapport annuel de 2010, le Departement of Housing and Urban Development estime que l’approche « logement d’abord » explique en partie pourquoi l’itinérance chronique a chuté de 11 % aux États-Unis entre 2007 et 2010.

 

Un délai demandé


La directrice du volet montréalais de Chez soi, Sonia Côté, espère obtenir plus que quelques semaines pour assurer une transition des participants vers les services existants. Certains sont prêts, assure-t-elle, car la bonne nouvelle, « c’est qu’ils vont mieux, ils ont repris leur vie en main ! Il faut rester avec un filet de sécurité, mais moins serré. Pour plusieurs, on a fait des miracles ! ». Elle estime que pour assurer la transition fluide de tous les participants vers les services existants, de trois à six mois seraient nécessaires.


Elle se dit rassurée, car l’Agence de la santé de Montréal et le MSSS semblent vouloir en arriver à une solution qui ne laissera aucun des participants en marge, mais elle reste déçue que l’approche « logement d’abord », pour le moment, soit mise sur la glace.

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Pour un financement de 50 millions

Ottawa doit faire plus en matière de lutte à l’itinérance, estime le milieu communautaire. Jeudi, le Réseau d’aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal, le RAPSIM, a demandé que le budget de la Stratégie des partenariats de lutte à l’itinérance (SPLI) soit bonifié de 18 à 50 millions de dollars pour le Québec en organisant une tournée en autobus d’organismes montréalais comme La rue des femmes. Les partis de l’opposition fédéraux et la Ville de Montréal appuient ces revendications.

19 commentaires
  • Sébastien Paquin - Inscrit 22 février 2013 04 h 10

    Ce n'est pas grave

    Avec le registre 100% Québecois des armes à feu, il ne sera plus nécessaire d'aider les gens qui ont des troubles mentaux. Le registre sera notre bouclier.

  • Kim Marineau - Abonnée 22 février 2013 07 h 53

    Un projet qui manque d'éthique

    L'approche Logmeent d'abord existait avant le projet Chez soi et existera encore après. Les promoteurs de Chez soi savaient depuis le debut qu'ils devaient refiler la facture à quelque'un a la fin de leur projet. Ils ont échoués avec le Québec et c'est tant mieux. La Commission de la santé mentale du Canada qui finançait le projet n'a qu'à poursuivre son financement. Ce n'est pas au gouvernement du Québec a ramasser les projets du fédéral.

  • Serge Grenier - Inscrit 22 février 2013 08 h 48

    Une chaîne...

    Une chaîne n'est pas plus forte que le plus faible de ses maillons.

    La population dépense des sommes importantes pour des personnes qui sont déjà trop riches et laisse tomber les personnes dans le besoin. Un jour ce maillon faible va pêter et toute la chaîne sera cassée.

  • Claude Smith - Abonné 22 février 2013 08 h 49

    Nonobstant !

    Nonobostant le fait que ce projet mériterait d'être poursuivi, j'en ai marre de cette propension qu'à le gouvernement fédéral à s'ingérer dans des domaines de juridiction provinciale grâce à son fameux pouvoir de dépenser. J'en ai marre de le voir initier des projets pour, ensuite, refile le financement de ceux-ci aux provinces sans compensation financière.

    Claude Smith

    • Gilles Théberge - Abonné 22 février 2013 09 h 34

      C'est une situation tout à fait classique. Je ne m'étonne pas du tout de la situation actuelle. En regardant dans le passé plusieurs exemples parsèment ce genre de situation qui malheureusement n'est pas inédite.

      Le pattern est toujours le même. Le fédéral crée des projets pilote souvent dans le champ de compétence des «provinces». Puis le couperet tombe et il met fin brutalement à sa participation financière.

      Et les provinces restent aux prises avec des stratégies qui ne s'inscrivent pas dans leurs orientations, dans leurs pratiques, parfois même dans leur culture organisationnelle propre.

      C'est ça qui se passe quand on ne possède pas tous les leviers propres à assurer son développement.

    • Christian Méthot - Inscrit 22 février 2013 11 h 19

      Pourtant, dans le plan interministériel en itinérance en 2012-2013 du gouvernement du Québec, favoriser la stabilité résidentielle est identifiée comme l'une des priorités (priorité no.2). Lire : http://publications.msss.gouv.qc.ca/acrobat/f/docu

      Les participants du Projet Chez Soi, que l'on pourrait considérer comme vulnérables, font les frais de politicailleries entre le fédéral et le provincial. C'est dommage, mais c'est une preuve de plus que les politiciens se préoccupent en fait peu du sort des plus démunis, comme bien d'autres d'ailleurs qui se déclarent de gauche.

      On se rend rapidement compte que pour eux, la guéguerre fédérale provinciale importe plus que le sort de ceux au nom de qui ils prétendent souvent parler.

  • André Michaud - Inscrit 22 février 2013 09 h 02

    Désinstitutionalisation $$

    Un itinérant coûte en moyenne près de 53 000 $

    Les 200 participants du groupe dit à besoins modérés, une fois logés, coûtent en moyenne 33 530 $ par an.

    Et dire que ces gens qui souffrent pour la plupart de maladies mentales, étaient autrefois dans des institutions qui furent vidées pour sauver de l'argent..

    On a vidé ces institutions mais a t'on sauvé de l'argent et est-ce que ces gens sont plus heureux?

    • Sylvain Auclair - Abonné 22 février 2013 10 h 16

      Quand même! La désinstitutionnalisation a commencé dès les années 60. Les itinérants d'aujourd'hui ne sont sûrement ceux qui ont quitté les asiles il y a plus de 40 ans!

    • André Michaud - Inscrit 22 février 2013 11 h 13

      @ M.Sylvain Auclair

      Mon point est est-ce que on ne pourrait pas mieux s'occuper de ces malades en les mettant en institution, au lieu des laisser à la rue? La rue c'est un cul de sac ! Comment peut-on aider un malade mental toxicomane en le laissant à la rue avec les pushers ?

    • Ginette Durand - Abonnée 22 février 2013 11 h 18

      Vous avez tout à fait raison, Monsieur Michaud. Et pour répondre à M. Auclair: c'est vrai que la désinstitutionnalisation a commencé dans les années 60, mais le contingent de malades mentaux demeure (et même augmente) année après année. En clair, le malade mental mort est remplacé par le malade mental vivant. Mais il est toujours en dehors de l'hôpital psychiâtrique... i.e. dans la rue!

    • Sylvain Auclair - Abonné 22 février 2013 15 h 34

      La seule manière de mettre ces gens en institution, c'est de les y obliger juridiquement. Un grand nombre ne veulent même pas aller dans les refuges. De quel droit pourrait-on contraindre ces gens à s'enfermer pour recevoir des soins?

    • Christian Montmarquette - Abonné 22 février 2013 16 h 14


      «De quel droit pourrait-on contraindre ces gens à s'enfermer pour recevoir des soins?»-Sylvain Auclair

      Le droit de protéger une personne contre elle-même, lorsque l'on estime qu'elle n'est plus en mesure de le faire.

      Énormément d'itinérants ne sont même pas suffisamment organisés ou lucides pour être en mesure se prendre leurs médications adéquatement. Et on les abandonnent à eux même sous prétexte de respecter leur droits et libertés?

      Ce n'est pas du respect, c'est de l’irresponsabilité gouvernementale institutionnalisée.

      Christian Montmarquette
      Montréal

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